Wezscu. Ouvr. cité, p. 991 et suiv
2, Rapport à l'assemblée provinciale de 1787. Arch. Vienne, GC 617.
!l LES PLAINES DU POITOU
d’ampleur dans les formes du terrain, les vallées sont plus profondes, les croupes plus élevées. La Vienne coule à 130 mètres d'altitude à Confolens, entre des plateaux qui la dominent de 100 mètres. À 20 kilomètres dans l’est, les monts de Blond arrondissent leur dos à l'altitude de 515 mètres ; leur silhouette bleuâtre, qui barre l'horizon, attire et retient le regard. Cependant, malgré la différence des altitudes absolues, le passage est moins brusque du côté du massif central que du côté de la Gâtine. Cela tient d’abord à ce que le sol de la plaine se relève insensiblement vers l’est et le sudest, aux approches du massif. La plaine d'Usson est à 150 m., Saint-Martin-Lars à 160, le Vigean à 175, l'Isle-Jourdain à 190, Luchapt à 220; c’est un talus régulièrement incliné dont la pente n’est pas assez forte pour apparaître aux yeux. Le changement de sol lui-même n’a rien de brusque. Superficiellement, c’est le même terrain siliceux, couvert de brandes d’ajoncs, de genêts, de bruyères, qui recouvre le granit décomposé du Limousin et les calcaires jurassiques du Poitou. C’est que du massif central d'immenses nappes alluviales de sables granitiques, d’argiles et de galets de quartz se sont épanchées au cours de l’époque tertiaire sur les pays situés en bordure; elles ont transporté dans ces contrées au sol calcaire les éléments arrachés aux roches cristallines, et avec eux les aspects propres au paysage du massif central. Mais qu'une vallée s'ouvre un peu profondément, et les contrastes apparaissent subitement. À Saint- Martin-Lars, le Clain coule paresseusement entre des coteaux de forme adoucie, où des taches blanches qui se montrent çà et là entre les arbres qui tapissent leurs pentes font reconnaître leur nature calcaire. Des noyers étalent leur puissante ramure. Dix kilomètres plus loin, on se trouve au bord de la Vienne, à l’Isle-Jourdain. Une coupure brusque entame le plateau à 60 m. de profondeur, alors que rien ne faisait soupçonner son existence. De sombres roches de granit percent de toutes parts un terrain recouvert d'herbes et de cailloux roulés ; le roc est partout, jusque dans le fond du lit de la rivière, dont les eaux brunes se tordent entre les aspérités de ses pointes. Des maisons entourées de verdure grimpent en désordre au flanc de la vallée, s’accrochant comme elles peuvent aux ressauts de la pente. Le langage des habitants a changé : ce n'est plus le poitevin qui est parlé, c’est le patois de la Marche. La langue d’oil fait place à la langue d’oc. C’est d’ailleurs une circonstance fortuite qu'en ce point le changement de dialecte corresponde juste à un changement dans la nature physique du pays. Plus au sud, vers Champagne-Mouton et Saint-Claud, on passe d’un dialecte à l’autre sans qu'aucune modification se manifeste dans la nature de la contrée; même sol, même topographie, mêmes cultures de maïs et de châtaigniers de part et d’autre. Le sud du Poitou porte un fort cachet méridional : les paysans parlent le français du Nord avec l’accent du Midi. La langue d’oc y a certainement perdu du terrain. Les coutumes de Charroux, rédigées au treizième siècle, présentent un mélange de formes septentrionales et méridionales, avec une prédominance marquée des premières. Le recul est donc très ancien. C’est en dehors des grandes voies de communication que la langue d'oc s’est maintenue, et c'est ce qui explique que sa limite remonte du sud au nord, de l’Angoumois vers la Marche, en écornant le pays poitevin.
Relations avec la Touraine. — C’est surtout par la nature du Sol que le Poitou se
distingue de la Touraine. Entre la terre de groie roussâtre de la plaine de Neuville et la craie toute blanche de la Touraine, la distinction s'impose; elle frappe le regard quand le sol est dépouillé de ses cultures, en automne et en hiver, et cela d'autant plus qu’un long talus de craie se dresse à 40 ou 50 m. au-dessus de la plaine poitevine, depuis les environs de Châtellerault jusqu’à Montreuil-Bellay. Il y a cependant pénétration réciproque des deux contrées. Un accident géologique, la faille du Loudunais, ramène en plein pays de craie les groies jurassiques entre Loudun et Richelieu. Un second rebord crétacé limite à nouveau vers le nord ce morceau de plaine poitevine égaré en Touraine; c’est bien cette fois la fin du Poitou. Cette zone mixte est cependant plus tourangelle que poitevine par les usages de ses habitants. La maison à toit
Fi. 1. — Les abords du Limousin.
La Vienne à l’Isle-Jourdain.
plat, couvert en tuiles rondes, caractéristique du Poitou, y fait place à la maison à toi incliné, haut, couvert en ardoises. Il s'opère d’ailleurs un mélange des deux types de constructions ; une même habitation comprendra fréquemment des bâtiments du type poitevin et d'autres du type tourangeau, accolés l’un à l’autre. La tuile ronde couvrira les toits élevés, mais l’ardoise ne couvrira jamais les toits plats. Châtellerault, avec ses maisons bâties en craie tuffeau, avec ses toitures d’ardoises, avec ses rues droites et bien percées, avec son air propret et avenant, est une ville tout à fait tourangelle ; elle ressemble à Tours, elle ne ressemble aucunement à Poitiers.
Ces différences mises à part, Touraine et Poitou ont de grandes analogies : pays calcaires tous deux, ils ne présentent point les oppositions que fait naître le paysage granitique de Vendée ou de Limousin; les cultures sont les mêmes. Ce sont des contrées qui ne se complètent pas l’une l’autre, elles éprouveut peu le besoin d'échanger leurs produits. Elles ont vécu à part, se suflisant chacune à soi-même, ayant peu de relations, bien que voisines.
Du côté du Berry, dans une région où nul obstacle topographique ne vient se dresser, la Brenne met la barrière de ses étangs et de ses fièvres. Véritable région d’isolement entre la Champagne de Châteauroux et le pays de Poitiers, cette zone déprimée donne au Poitou une limite naturelle aussi nette que celle que fait naître la Gâtine. C’est un sérieux obstacle aux communications entre les deux contrées.
Relations avec l'Angoumois et la Saintonge. — Beaucoup plus imprécises sont les limites méridionales des plaines poitevines. C’est par une transition insensible que l’on passe en Saintonge, et l'on serait fort embarrassé sur le terrain de dire où finit une région et où commence l’autre. De Ruffec à Saint-Jean-d'Angély, de Niort à la Rochelle, c’est le même sol, les mêmes cultures, le même mode d'habitation, les mêmes
FiG. 2, — Dans le Loudunais. — Coleau de craie à Challais.
Sables et marnes du cénomanien au premier plan. Cultures de céréales et rideaux de peupliers.
coutumes, le même langage. En travers de la vallée de la Charente, nulle ligne de hauteurs ne vient interrompre la continuité du paysage mollement ondulé; c’est dans le Poitou que se dresse l'accident de Montalembert. A vrai dire, il y a bien une ligne de forêts qui, depuis la forêt de Benon, en Aunis, jusqu’à celle de la Braconne, en Angoumois, prend en écharpe la contrée, mais elle est percée de larges trouées, et l’on retrouve le même aspect d’un côté comme de l’autre. Le Bois n’est point une région d'isolement, c'est au contraire une région agricole que la culture de la vigne et la distillation des eaux-de-vie a enrichie de longue date. En réalité, si l’on veut donner de ce côté une limite à la plaine poitevine, c’est au rebord qui domine le Pays-Bas de Matha qu'il faut s'arrêter. De Rouillac à Saint-Jean-d'Angély court un coteau à peu près continu, dont l'altitude moyenne avoisine 100 m.; il s’abaisse lentement de l'E. à l'W.:on note 185 m. au N. de Rouillac, 151 m. au-dessus de Sonneville, 115 à 120 m. au N. de Matha. Le Pays-Bas est à moins de 50 m., ce qui engendre un contraste topographique
parfaitement net. Mais au delà de Saint-Jean-d'Angély, vers Loulay et Surgères, l’uniformité de la plaine reprend, pour n'être interrompue que par la mer sur la côte d'Aunis.
C'est dans l’intérieur de ce cadre qu'a évolué la contrée à laquelle nous donnons le nom de Plaines du Poitou. Nous disons les Plaines, non seulement à cause de la plaütude générale de la contrée, mais aussi parce que le mot de plaine a dans le pays un sens précis : 1l désigne expressément une région calcaire dépourvue de bois. Il ne s'applique pas aux régions recouvertes de dépôts siliceux d'âge tertiaire; c'est ce qui explique qu’il n’est pas employé pour désigner les campagnes des environs de Poitiers ou de Montmorillon, où ces revêtements superficiels dominent. Elles n’ont pas d'appellation locale : on dit le pays de Poitiers, le pays de Montmorillon, jamais la plaine de Poitiers, la plaine de Montmorillon. La plaine s'oppose au bocage, c'est-àdire au pays où la vue est arrêtée par des rideaux d’arbres, n'y aurait-il que des haies et pas une seule forêt. Ce nom de bocage n’est pas donné seulement à la région vendéenne, on le rencontre jusqu'’auprès de Poitiers; le territoire de la commune de Vouillé est « en bocage », on y rencontre une forêt, des champs entourés de haies vives, des arbres partout. C’est un aspect très répandu en Poitou : du haut de la colline isolée de Champagné-Saint-Hilaire, le regard s'étend au N. sur une plate-forme horizontale depuis Gençay jusqu’à Poitiers; des boqueteaux, des haies entre les champs, des noyers disséminés, la parsèment. Au sud, c’est une profusion de châtaigniers, qui laissent à peine entrevoir la campagne dans l'intervalle de leur feuillage. Ce n'est point l'aspect de la plaine de groie, nue, toute en céréales ou en champs de luzerne, que l’on peut voir aux environs de Niort : c'est celle-là la vraie plaine, au sens où l'entend le paysan poitevin, plaine au sol chaud, où l’abondance du calcaire nuit même parfois aux récoltes. Le paysan emploie couramment cette expression de terre chaude, en l’opposant à la terre froide ou forte des sols argilo-siliceux; mais il l’applique exclusivement à un endroit déterminé. Jamais il ne lui est venu à l'idée de donner ce nom à un ensemble de territoire; les fameuses Terres Chaudes de la région de Ruffec, opposées aux Terres Froides de Confolens, qui figurent dans tous les livres de géographie et sur la carte de France au 1/500.000° du Dépôt des Fortifications, sont complétement inconnues dans le pays. Le nom n’a certainement pas été inventé par quelqu'un connaissant la région, car la majeure partie du territoire ainsi désigné est constituée par des sables et des argiles qui sont avant tout des terres froides, dépourvues de chaux.
Comment se sont constituées les plaines poitevines, par quelles vicissitudes sontelles passées pour arriver à présenter leur aspect actuel, quels phénomènes d'ordre physique et économique s’y déroulent de nos jours, telles sont les questions qui se posent au seuil de cette étude et que nous avons à résoudre.