Réformation des forëts, p
les plus faciles à travailler de la contrée, aient de bonne heure attiré l'établissement des hommes, qui n'avaient pas à y redouter les longues stagnations des eaux ni les bourbiers fangeux qui rendent impraticables pendant une partie de l’année les plateaux d’argiles sableuses. C’est par groupes compacts que se rencontrent les dolmens dans les plaines de Neuville et de Loudun; la population y était certainement plus dense qu'ailleurs, et il est naturel de supposer que, pour se procurer les vivres nécessaires à sa subsistance, elle avait développé les cultures au détriment de la forêt. Ces plaines sont devenues les parties les plus dénudées du Poitou; il ne subsiste aucun bois dans la plaine de Neuville, et celle de Luçon n'offre qu'un petit massif d'arbres, la forêt de Sainte-Gemme. C’est là un indice de la haute antiquité de la mise en culture; il n'y a jamais eu de brandes dans ces espaces découverts, occupés en permanence par des populations agricoles depuis des temps fort reculés.
Plus tard, quand l'usage des métaux se fut répandu et que les fondeurs eurent découvert les gisements de minerais que recèle le sol poitevin, les forêts, jusqu'alors respectées, furent soumises à une exploitation intensive. Pour fondre le minerai de fer extrait des argiles et des sables sidérolithiques, on abattit les arbres sans compter; l'emploi de méthodes de fusion encore fort imparfaites poussait à une dépense exagérée de combustible; le grand développement de l’industrie métallurgique et aussi des verreries en Poitou pendant l’époque gauloise et gallo-romaine, joint à un médiocre souci de reconstituer les forêts détruites, entraînèrent une dilapidation effrénée des richesses forestières du pays. Les fondeurs et les verriers avaient trouvé tout avantage à s'établir au sein des forêts elles-mêmes, ce qui supprimait les difficultés d’approvisionnement en combustible, d'autant plus que le minerai se rencontrait le plus souvent dans les territoires boisés. Une carte de la répartition de ces anciennes forges, que nous avons essayé d'établir pour le département de la Vienne, montre, en effet, une concordance absolue avec l'emplacement de forêts, soit encore existantes, soit disparues. On peut dire sans exagération que la moitié des forêts du Poitou ont servi pendant plusieurs siècles à chauffer les forges à fer des Gaulois et des Gallo- Romains. Les amas de scories qui décèlent l'existence passée de ces forges se rencontrent aujourd'hui pour la plupart dans des brandes d’ajoncs et de bruyères qui ont remplacé les arbres détruits; la forêt n’a pas repoussé, parce que la vie pastorale a pris immédiatement possession de la brande et que la dent dévastatrice des chèvres a fait disparaître sans remède tout espoir de voir renaître les arbres.
C’est donc à une date voisine du début de l’ère chrétienne qu'il faut faire remonter les destructions en masse d’une partie des forêts poitevines : le moyen âge a trouvé bois et brandes presque dans l’état où les hommes du dix-neuvième siècle les ont connus. Les documents du temps en font foi; la superficie forestière n’était pas sensiblement plus élevée du temps de saint Louis que de nos jours. Les défrichements dont il est question dans quelques textes ne concernent que des étendues relativement restreintes ; autant que l'on en peut juger d'après les documents qui nous sont parvenus, les forêts du Poitou n’ont pas été, au moyen âge, l’objet des vastes éclaircisse-
ments que l’on constate à la même époque dans le nord ou l'est de la France : cela
tient à ce que ce travail avait été effectué depuis longtemps déja. Dès le onzième siècle les villages étaient aussi nombreux que de nos jours, et la plupart d’entre eux n'étaient point récents : beaucoup portent des noms de propriétaires romains, d’autres paraissent être plus anciens encore. Tout cela implique une grande extension du territoire cultivé dès le haut moyen âge, et une antiquité encore plus grande pour le déboisement. Dans le seul département de la Vienne on compte quarante-cinq localités qui portent le nom de Breuil; l'âge de ces défrichements reste inconnu, mais il n’est certainement pas postérieur au dixième siècle.
On connaît les noms de quatorze forêts de la Vienne disparues avant le dix-septième siècle ; elles étaient toutes situées dans la région des terrains tertiaires, et leur superficie, sauf pour une seule, ne dépassait pas quelques centaines d’arpents. Des bois subsistent d’ailleurs encore dans toutes les régions où sont signalés des défrichements; la physionomie du pays s’est en réalité peu modifiée. La forêt d’Archigny, mentionnée au seizième siècle, a cessé d'exister, comme celles d’Artron, près d'Usson, dont parle un acte de 780, et de Bernon, voisine de Nouaillé, citée dans un autre acte de 1129. Sous François [°* la ville de Châtellerault fut autorisée à raser le bois de Corbery; une partie resta en brandes, et l’autre fut ensemencée en avoine. La hêtraie d’Anché, dite les Fayes d’Anché, qui contenait 80 arpents en 1577 et 60 en 1623, disparut en 1650. Le seizième siècle avait vu abattre les derniers arbres de la forêt de Gâtine, près de Coulombiers, où des habitations s'étaient déjà établies, « assises ès vielles ventes de Gastine, laquelle Gastine soûloit estre boys » (1545). Une autre forêt de Gâtinc, proche de la forêt de Moulière, et qui a donné son nom au village de Sainte- Radegonde-en-Gâtine, a été dépecée peu à peu à partir du seizième siècle. En 1555 elle contenait encore 3.517 arpents; en 1774 ce n’était plus qu’une lande de bruyères. C’est le seul massif forestier d’étendue un peu vaste qui ait été détruit à une époque récente. Les bois voisins ont d’ailleurs subi d'immenses déprédations au cours du dix-septième siècle. Toujours vers le même temps disparaissent les cinq cents arpents de la forêt de Morillaux, près Archigny, les 335 arpents de celle de Mortaigue, sur la commune de Saint-Sauveur, puis le bois des Tireaux, encore sur la commune d’Archigny?. D'autre part, des futaies ont été réduites à l’état de taillis en nombre de lieux, par suite de l'imprévoyance et de l’incurie des propriétaires. Contrairement à ce qui s’est passé dans le nord et l’est de la France, où les grands défricheurs du moyen âge ont été les moines ?, qui allaient établir leurs monastères au milieu des forêts, dans les plaines du Poitou ce sont des particuliers ou des villes, comme Châtellerault au seizième siècle, qui ont été surtout les auteurs de défrichements. Il est bien remarquable que les cartulaires des abbayes, si riches en actes de toutes sortes concernant l’administration des terres, soient muets sur la question. Le développement de la propriété monastique après le neuvième siècle n'apparaît nulle part comme lié à de grandes œuvres de défrichement : c’est que la mise en culture du sol était déjà très avancée. - |
1. Réper. Diclionn. topograph. de la Vienne, v° Archigny, Artron, etc. 2. Voir DEMANGEON. La Plaine picarde, p. 214 sqq. "
Ces observations s'appliquent à la région centrale du Poitou : on peut les étendre également à celle du sud-ouest, à cette zone encore très boisée qui règne sur les confins de la Saintonge depuis Ruffec jusqu’auprès de la Rochelle. Certes, il y avait déjà de larges ouvertures dans ce rideau d'arbres dès l’époque romaine: trois grandes voies le traversaient pour gagner Saintes, l’une par Aulnay, l’autre par Beauvoir et Loulay, la troisième par Surgères; une dizaine de villages, dont Chizé, Loulay, Aulnay (Aunedonnacum), s'étaient établis au milieu de clairières. Ce n’en était pas moins une zone essentiellement forestière, comme elle l’est restée de nos jours. Le haut moyen âge n’a pas laissé de documents qui permettent de suivre l’histoire des défrichements dans la région du Bois. Ce n’est qu’au dixième siècle qu'apparaissent les premiers textes qui y soient relatifs. À partir du siècle suivant, il est souvent question de la forét d'Argenson, nom que porta le Bois jusqu’au quinzième siècle. Une série de chartes la signalent, avec des orthographes diverses : Arjezhum (1034, abbaye de Saint-Maixent), Argachum (1074), Argenzun (1107), toutes variantes de la forme Argenson. Ce vocable s’appliquait à l’ensemble des forêts de Benon, de Chizé, d’Aulnay, de Couture d’Argenson. Quelle était, aux dixième et onzième siècles, l'étendue réellement occupée par les bois, on ne saurait le dire exactement. Toutefois, grâce à quelques textes précis que renferment les cartulaires des abbayes poitevines, on peut serrer d'assez près la question pour certaines localités déterminées. Nous prendrons pour exemple la forêt de Benon, en Aunis.
En 951, l’abbaye de Saint-Jean-d'Angély reçoit une chapelle et quatre arpents de vignes, à Benon, plus une église, des moulins, des bois et toutes les dépendances jusqu’à la Laigne‘; le territoire de Benon, situé dans une vaste clairière, à la lisière de la forêt, devait être évidemment défriché depuis longtemps pour que des vignes et des moulins à farine (farinaria) existassent au milieu du dixième siècle. Entre 990 et 996, la même abbaye hérite encore des fermes (masnillum, mansum) de Darday, établie au cœur même de la forêt, de Benon, du Pommeray (commune de la Laigne), de Fortu- : nezay, du Puits-Péot (commune de Benon), ces trois dernières sur sa bordure. Les mots de »nasnillun, mansum, indiquent qu'il s’agit de terres de labour, ce qui permet de circonscrire l'étendue de la forêt au dixième siècle dans des limites extrêmement voisines des limites actuelles.
En 1136, saint Bernard, abbé de Clairvaux, reçoit de Guillaume X d'Aquitaine un vaste territoire auprès de Benon, dans la forêt d’Argenson, pour y établir une abbaye de cisterciens, qui s’appela la Grâce-Dieu. Maury a pris texte de l'expression in foresta sua de Ariansum, employée dans la charte, pour écrire que le territoire était encore occupé par les bois, tandis qu'il « est maintenant tout à fait défriché », et il attribue cette transformation à la création du monastère?. La réalité paraît tout autre: le mot foresla est pris dans un sens extensif: il signifie région où il y a des bois. C'étaient des terres cultivées que reçurent les moines ; cela ressort du texte même de ,