‹ Les Plaines du PoitouChapitre 99 sur 132 · SANsON. Ouvr. cité, p · texte numérisé non relu

SANsON. Ouvr. cité, p

Le mulet poitevin réunit les qualités des deux êtres dont il est issu; à la sobriété et à la résistance de l’âne il joint la grande taille et la force de la jument mulassière. Très robuste, il rend plus de services que le cheval dans les travaux qui exigent de l'endurance. Il atteint souvent une taille de 1",70, et son poids peut dépasser 700 kilos', ce qui permet de l’employer pour tirer ou porter de lourdes charges; c’est avant tout une bête de trait. Dans quelques exploitations de la plaine de Niort, on emploie des mules à la place des bœufs pour les travaux de labour, tout comme dans le bas Languedoc.

En général, le propriétaire d’un atelier de baudets ne se livre pas en même temps à l'élevage des mulets; ceci est l'affaire de celui qui possède les juments mulassières. Les deux genres d'élevage sont distincts et occupent des étendues très différentes. Alors que les ateliers sont peu nombreux et éloignés les uns des autres, les fermes où vivent les mulets sont répandues dans toute la zone d'élevage. On les rencontre surtout dans les régions de prairies naturelles, aussi bien sur les terres rouges à chàtaigniers du plateau de Melle et de la plaine de Civray que sur les bords de la Sèvre ou «le la Boutonne. C’est dans ces prairies que le jeune mulet vit avec sa mère depuis sa naissance Jusqu'au sevrage, qui survient au début de l'automne. On le conduit alors à la foire voisine pour le vendre comme « giton »; la mule est une « gitonne ». Si la vente est manquée, on le ramène à la ferme, d’où il repartira l’année suivante en qualité de « doublon ». Reste-t-il encore pour compte à son propriétaire, il va devenir un « mulet d'âge ». D’ordinaire les deux tiers des gitons sont vendus dès la premicre année, et il reste fort peu de mulets de trois ans. Les propriétaires ont tout intérêt à se débarrasser le plus rapidement possible de leurs mulets, puisqu'ils ne peuvent en attendre le bénéfice du croît. La vente est très rémunératrice ; une mule se paye aisément 1.000 francs, et même davantage. Le mulet, moins docile, atteint un prix moins élevé. À la vérité, ces différences de prix sont surtout l'effet d'une mode qui s'est développée à partir du seizième siècle en Espagne, où il a été de bon ton de posséder une mule plutôt qu'un mulet ?.

Les principaux centres d'exportation des mulets sont à Melle et à Ruffec; cette dernière gare expédie chaque année 2.500 mulets à destination de l'Espagne et du midi de la France”; les Espagnols y viennent si nombreux qu'il s’est créé un hôtel de leur langue, où ils descendent. Une des rues de la ville s’appelle la rue de Valence. Bien moins importantes sont les foires de la Vienne. La plaine de Luçon vient au dernier rang, avec une exportation de 400 à 500 têtes par an‘. Les mulets poitevins vont surtout dans le Languedoc et dans les départements de la Drôme et de l'Isère, où ils servent principalement comme limoniers. Dans le Gard et dans l'Hérault, les mules sont employées aux travaux agricoles. L'Espagne n’est pas le seul pays étranger tributaire du Poitou. L'Angleterre et les États-Unis font aussi de nombreux achats de

SANSON. Ouvr. cité, p. 149.

. IDEM. Jbid., p. 149.

. Notice sur le commerce des produits agricoles, 11, p. 102. . Ibidem, p. 522.

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mulets et cherchent même à introduire chez eux la race des baudets poitevins, pour se soustraire à l'obligation de faire venir les mulets de France. Les États-Unis ont acheté à prix d’or quelques étalons, ce qui a d’abord fait monter les cours, mais le résultat final pourrait être une concurrence désastreuse pour l'élevage poitevin. Déjà l'élévation des droits de douane en Espagne a réduit le nombre des achats faits par ce pays; de leur côté, les propriétaires du midi de la France viennent moins nombreux aux foires que par le passé. Les cours s’en sont ressentis, et leur fléchissement a entraîné une réduction de la production!. Là-dessus s’est greffée la crise du phylloxera et la substitution de l'industrie laitière à la culture de la vigne; l'essor pris par cette industrie dans les quinze dernières années a été tel que dans le département des Deux-Sèvres bon nombre de petits propriétaires ont remplacé une ou deux juments mulassières par des vaches?. Le plateau de Melle est aujourd’hui une région importante d'élevage des bêtes à cornes. Toutes ces causes combinées ont eu pour effet de faire tomber de moitié la production du mulet dans l’espace de trente ans. Les trois départements de la Vienne, des Deux-Sèvres et de la Vendée, qui comptaient ensemble 34.747 mulets en 1862, n’en renfermaient plus que 18.858 en 1892 et 15.649 en 1906. La perte a été particulièrement sensible dans les Deux-Sèvres : alors qu'entre 1852 et 1862 le chiffre s'était élevé de 11.658 à 17.917, il tombait à 9.446 en 1892, à 7.362 en 1897, à 6.647 en 1906. La Vendée voyait son effectif se réduire de 5.751 en 1862, à 2.508 en 1892, à 1.085 en 1906. Dans ces deux départements l’influence exercée par la création des laiteries est manifeste; elle se traduit par une diminution continue du nombre des mulets. Par contre, il y a depuis quelques années augmentation dans la Vienne : après un fléchissement parallèle à celui des régions voisines, qui ramena le nombre des mulets de 11.079 en 1862 à 6.914 en 1892, et à 6.755 en 1900, s’est produit un relèvement qui l’a porté à 9.917 en 1906*. La Vienne a été beaucoup moins atteinte que les Deux-Sèvres et est passée au premier rang ; elle fournit aujourd’hui la moitié de la production du Poitou. Il semble qu'il faille attribuer ce relèvement à ce que les agriculteurs de la Vienne sont moins enclins aux changements que leurs voisins de l'Ouest; l’industrie laitière n’a pas pris chez eux le même développement, et ils ont persisté dans l'élevage du mulet, d'autant plus qu’ils le voyaient décroître à côté d'eux, ce qui leur offrait plus de chances de vendre leurs produits. L'avenir dira si Le calcul a été bon. Pour le moment on ne peut qu’enregistrer le fait, en constatant une fois de plus combien la conception de l’économie rurale est différente chez le cultivateur de la plaine de Niort, toujours disposé à innover, et chez celui de la Vienne, plus attaché aux vieilles coutumes.

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