‹ Les plaintes d'AcanteChapitre 112 sur 185 · ELEGIE POUR VN ROMAN · texte numérisé non relu

ELEGIE POUR VN ROMAN

Loin de Phillis, ou plustost de moy mesme, Pardonnez moy, Grands Dieux, si ie blasphémé Vn plus sensible & plus cruel tourment Ne me pouuoit troubler le iugement.

Si les rigueurs que mon cœur vous reproche M’auoient lié sur le haut d’vne Roche,

En vn desert où le bec d’vn Vaultour Vint en mon sein se cacher nuict & iour :

Si vostre haine à mon repos fatale Me condamnoit aux peines de Tantale Qui de l’espoir animant son désir,

Brusle tousiours à l’ombre du plaisir :

Si le trespas que i’apelle à mon aide.

Et dont l’atteinte est mon dernier remede, M’auoit conduit au plus creux des Enfers ; l’en benirois les flames & les fers, le me prendrois de mes maux à mes crimes ; le trouuerois vos Arrests légitimés,

Vostre courroux me seroit moins suspect, le me plaindrois auec plus de respect.

Mais de m’auoir esloigné de Madame,

Mais de m’auoir séparé de mon Ame Sans m’accorder la grâce de mourir ;

LES AMOVRS DV TRISTAN

Cest vn tourment que ie ne puis souffrir.

Cette rigueur est vn trop grand supplice,

Son seul excez vous conuainc d’iniustice. Aussi, Grands Dieux, n’attendez point de moy D’Autels, d’Encens, de respect, ny de foy,

Et doucement excusez ma furie Lors qu’il adulent que ie vous iniurie ;

Ma passion ne sçait rien de plus doux Quand ma douleur me fait parler de vous ; le ne sçaurois en ce point déplorable Estre plus sage, estant si misérable.

S’il vous plaist donc qu’embrassant vos Autels, le me réduise au deuoir des Mortels :

Si vous voulez que i’estouffe ma plainte.

Et que mon cœur reprenant vostre crainte. Vous rende encor des soins si négligez;

Rendez Phillis à mes yeux affligez :

Pour vostre gloire ainsi que pour ma joye. Qu’elle reuienne, & que ie la reuoye.

Pourquoy faut il que cet Astre d’Amour Ne fasse pas comme l’Astre du iour ?

Ce grand flambeau si necessaire au Monde,

Ne se tient pas tousiours caché dans l’onde ;

Il fait son cours par vn meilleur destin ;

S’il meurt le soir, il renaist le matin.

Et restitué en leur beauté première Mille couleurs qu’anime sa lumière.

Et cependant ce soleil des Beautez,

Cet Astre vnique en rares qualitez Dont le mérité est la source des fiâmes Qu’Amour choisist pour les plus belles Ames, Tousiours Phillis est loing de ces beaux lieux ; Elle est tousiours eclypsée à nos yeux :

l’absence de phillis

Cette Beauté, mes plus cheres Delices,

Malgré l’effort de tant de sacrifices,

De tant de vœux & de pleurs superflus,

60 Est disparuë & ne retourne plus.

lours ennuyeux, d’espais broüillards humides. Qui ne semblez marcher qu’à pas timides ;

Vous deuriez bien couler plus promptement Durant le cours de son esloignement.

65 Et vous, ô Nuict, d’Estoilles couronnée.

Reine des Feux qui font la Destinée :

Nuict qui placez vne pasle blancheur Dans le silence & parmy la fraischeur.

Et vous monstrant si seraine & si claire,

70 Semblez prétendre à l’honneur de me plaire : Pour m’obliger, esteignez ces flambeaux De qui Fimage errante dans ces Eaux,

Du vif esclat de sa flame incertaine Nuit au repos des Nymphes de la Seine.

75 Quittez, de grâce, vn si pompeux orgueil ;

Vous estes mieux quand vous portez le dueil. N’empruntez point de faueur de la Lune,

Soyez plus froide & deuenez si brune Que nul obiect ne paroisse à mes yeux,

80 Soyez plus triste & vous me plairez mieux. Quand la Beauté qui me tient en seruage Se promenoit les soirs sur ce riuage.

Faisant iuger aux peuples d’alentour Que ce beau fleuue estoit le lict du lour ;

85 Vous n’estiez pas si superbe si belle.

Vous ne pouuiez paroistre deuant Elle Qu’auec vn trouble à cet effroy pareil Qui vous surprend au leuer duSoleil.

Et maintenant qu’vne rigueur barbare

LES AMOVRS DV S*" TRISTAN

90 De ce Clymat pour long temps la séparé, Vous osez prendre vn si riche ornement Pour triompher de son éloignement.

Ne croyez pas, conseruant cette audace.

Vous resioüir tousiours de ma disgrâce;

95 Et qu’vn Obiect qu’adorent les Amours Loin de Paris passe ses plus beaux iours.

Le Ciel enfin touché de mon supplice.

Ne sçauroit faire vne telle iniustice;

Il finira par de sages Decrets 100 Vostre insolence, ainsi que mes regrets ;

A mes ennuis il se rendra sensible Et mon amour à qui tout est possible.

Fera des vœux pour l’en solliciter Qu’en sa cholere il ne peut rebuter.

105 O Grands Esprits qui de toutes les choses

Sçauez si bien les effects & les causes.

Qui discernez les diuers mouuements Par qui les deux meslent les Elemens,

Et connoissant la secrette enchaisneure iio De tous les corps qui sont en la Nature, Quand il vous plaist, pouuez à vostre gré Choisir vn Astre en vn certain degré Dont la figure emprainte en vne pierre.

Peut dissiper ou la peste, ou la guerre :

115 Soyez vn peu touchez de ma douleur.

Et par pitié dissipez mon mal-heur :

Vueillez, de grâce, auecque vos sciences Donner vn terme à mes impatiences ; Vueillez, de grâce, apprendre à mon amour 120 Quelque secret pour haster vn retour :

Et m’assistez d’vn si fort caractère Qu’en fin ce cœur sauuage & solitaire.

l’absence de phillis

Ce cœur de fer qui s’éloigne de moy.

Soit attiré par l’aimant de ma foy.

125 Mais quel espoir vient flatter ma pensée ? Foible appareil d’vne Ame si blessée,

Dont la douceur ne profitant de rien,

Donne du mal en promettant du bien.

Las ! mon Esprit ne sçait point de figure 130 Pour exprimer la peine que i’endure.

Et ie croiray qu’on en puisse dresser Dont le seul traict me la puisse effacer ?

Non non, pour moy, toutes ces sympathies Ne sçauroient estre assez bien assorties ;

135 Et ce bel Art auec sa vanité

Ne peut contraindre vne Diuinité.

Puis le Destin dont la ialouse Enuie Se rend contraire au bon-heur de ma vie.

Est trop puissant pour ne pas m’empescher 140 L’effect d’vn bien si sensible & si cher. M’esbloüyssant de fausses apparances.

Il a tousiours trahy mes espérances ;

Et n’a iamais satisfait mon désir De la douceur d’vn solide plaisir.

145 Tousiours en moy la douleur, ou la crainte

Vient augmenter ma tristesse, ou ma plainte ; Mais de repos ou de contentement le n’en ay point si ce n’est en dormant.

Fresle Démon, morne Prince des Songes, 150 Qui n’entretiens l’Ame que de mensonges;

Si c’est de toy de qui ie dois tenir Tout le bon-heur qui me doit aduenir ;

Si ton pouuoir d’vne erreur fauorable Peut adoucir l’ennuy d’vn misérable ; t55 Si la froideur & l’ombre du sommeil

LES AMOVRS DV S"* TRISTAN

Ont la vertu de produire vn Soleil :

De cent Pauots ie te fais sacrifice,

Suspen bien tost mes sens de leur office,

Et de glaçons en ta Cauerne pris,

Bouchant l’artere où passent mes esprits Pour contanter mon amoureuse enuie Despoüilles moy des marques de la vie :

Et de la sorte agréable trompeur Vien me former vn bien d’vne vapeur.

Recueille moy les plus aimables choses ;

Mesle en vn teint des Lys auec des Roses,

Souz des flots d’or enflez par des Zephirs.

Mets vn esclat dans des yeux de Zaphirs Dont la douceur à la rigueur s’assemble Pour embrazer & glacer tout ensemble.

Choisis encor deux des plus beaux Rubis

Qui le matin brillent sur les habits

Que prend l’Aurore en sortant de sa couche.

Et les ioignant, dépeins moy cette bouche Où la Nature a dedans & dehors D’esprit de Rose embaumé des Trésors i Et qui recelle vn Nectar à qui cede Cette boisson que verse Ganimede.

De laict de neige ou d’Albastre viuant Par interualle à la fois se mouuant Fais esclater la blancheur de deux pommes A mettre en guerre & les Dieux & les Hommes. Porte les yeux sur ces Diuinitez De qui Pâris régla les vanitez ;

Obserue bien cette troupe admirable De taille auguste et de grâce adorable,

Voy ses beautez, & d’un soin complaisant Dérobe-les pour m’en faire vn présent.

l’absence de phillis

Bref en vn mot fais la diuine Image 190 De la Princesse à qui Pay fait hommage De mes désirs & de ma volonté,

De mon esprit & de ma liberté.

Mais prend bien garde en m’offrant cette Belle Que sa fierté soit tousiours auec Elle.

19s Sans cet orgueil qui loge en ses apas Ma passion ne la connoistroit pas.

Si sa rigueur est vn peu modérée Dans le plaisir de se voir adorée,

Que ce ne soit que pour m’offrir ses mains 200 Qui porteroient le Sceptre des Humains,

Si le Destin qui des Vertus s’irrite,

Auoit soubmis la fortune au mérité.

Mais dans l’ardeur dont ie les baiseray,

Dans le transport où ie me treuueray,

205 Dans le plaisir qui saisira mon Ame,

Acheue ensemble & mon songe & ma trame : Diuin Sommeil, durant cette douceur,

Liure ma vie au pouuoir de ta Sœur :

Et sans regret apres ceste aduenture,

210 l’iray du lict dedans la sépulture.

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