‹ Les plaintes d'AcanteChapitre 12 sur 185 · IV · texte numérisé non relu

IV

STANCES

Vn iour que le Primtemps rioit entre les fleurs Acante qui n’a rien que des soucis dans l’ame,

Pour fleschir ses destins, faisoit parler ses pleurs Humides tesmoins de sa flame ;

Et se représentant les rigueurs de sa Dame,

Sembloit vn morceau du rocher 7 Sur lequel ses pensers le venoient d’atacher.

Apres que par ses yeux, son cœur se fut purgé (

De l’humeur qui tenoit ses puissances contraintes; D’vne parole basse, et d’vn teint tout changé,

Il ouurit la bouche à ces plaintes Par qui ses passions sont assez bien despeintes.

Car ignorant qu’on l’escoutoit,

14 II disoit à peu près, tout ce qu’il ressentoit.

Soleil, depuis le temps que portant la clarté Tu dispenses par tout la chaleur et la vie.

Visitant l’Vniuers, voy tu quelque Beauté De qui l’esclat te face enuye.

Comme font auiourd’huy les beaux yeux de Siluie ? Et dessous l’amoureuse loy

21 Cognoy tu quelque Amant plus mal traité que moy ?

IV. Les Amours. — 5. d’vne Dame — 8. Quand par Peau de ses pleurs son cœur fut alegé

PLAINTES d’aCANTE

Depuis que ie la sers, les Cieux m’en sont tesmoins, Les soupirs et les pleurs sont mes seuls exercices ; Mais l’ingrate qu’elle est, rebute tous mes soins Et se rit de tous mes supplices.

Et le ressentiment de tant de longs seruices Ne sçauroit porter son orgueil 28 A tourner seulement les yeux vers mon Cercueil.

Cruelle, à qui mes maux ne font point de pitié,

Et que par mes deuoirs ie rens plus inhumaine ; Obiet, dont mon amour acroist l’inimitié Et qui vous moquez de ma peine.

M’ayant réduit au point d’vne mort si prochaine,

Au moins, si vous ne me pleignez,

35 Considérez vn peu ce que vous desdaignez.

le ne suis point sorti d’vn vulgaire Pasteur Que l’on ait veu couuert de honte & de disgrâce.

Et ie me puis vanter sans parestre menteur Que ie suis de fort bonne race ;

Mon Pere si fameux au mestier de la chasse,

A souuent en ses premiers iours 42 Estoufé de ses mains des Lions, et des Ours.

Lors qu’vn nuage espaix de Monstres furieux Vint dessus nos troupeaux faire tant de rauages,

On luy veid employer son bras victorieux A dissiper ces grandz orages,

Combatant pour sauuer, auec nos pasturages,

La liberté de nos Autelz ;

49 II acquit en mourant, des honneurs inmortelz.

PLAINTES d’aCANTE

Auec assez d'ardeur ie marche sur ses pas Où la Gloire m’apelle en m’offrant son image :

Ny l’obiet du péril, ny celuy du trespas,

Ne font point paslir mon visage.

Et la valeur en moy croissant auecque Tage, le n’ay iamais rien redouté 56 Si ce n’est seulement vostre inhumanité.

Nagueres dans vn Antre en ces lieus retirez Où souuent en secret i’entretiens ma tristesse, Cherchant de mes moutons qui s’estoient égarez le pris les Fans d’vne Tigresse ;

La Mere les sentant, m’ataignit de vitesse ;

Mais non de ses ongles malins,

63 Car d’abord, ses petits en furent orphelins.

Il ne m’en reste qu’vn, que ie veux vous offrir Quand ie l’auray nourry tant soit peu d’auantage.

A peine il peut marcher, & ne sçauroit souffrir Que rien l’importune, ou l’outrage;

Ses yeux clairs & perçeans tesmoignent son Courage : Mais mon soin l’a rendu plus dous,

70 Et ne l’a point treuué si sauuage que vous.

L’autre iour vn Centaure espouentable à voir Pressant vne Beauté d’vne rare excellence Au plus secret d’vn Bois, se mettoit en deuoir De luy faire vne violence :

La Vierge me veid seul punir son insolence, L’infame esprouua mon courons Et peut estre se sent encore de mes coups.

La Nimphe contre vn arbre atachée en ces lieux,

Parut toute honteuse apres cette victoire,

Se voyant exposée à nud deuant mes yeux ;

Son corps possible estoit d’yuoire.

Mais soyt qu’elle fut blanche, ou bien qu’elle fut noire, La belle se peut asseurer 84 Que ie la destachay sans la considérer.

Depuis que de vos yeux l’ardeur me vint saisir.

Mon ame qui languist tousiours dans la soufrance.

Pour les autres Sujets n’a point plus de désir Que vous me laissez d’esperance :

Et ie voy des Beautez auec indiference.

Que de leur celeste séjour

91 Les Dieux ne sçauroient voir qu’auecque de l’amour.

Au reste auec l’honneur d’e'stre né genereux Et de sçauoir lancer & le dard & la pierre, le m’imaginerois estre bien malheureux Si ie n’estois bon qu’à la guerre.

Pour respandre tousiours du sang dessus la terre.

Et que mes ieunes sentimens 98 N’eussent iamais faict place à d’autres ornemens.

le n’ay pas simplement cette noble fierté Qui protégé par tout vne- foible inocence :

Mon esprit que vos yeux priuent de liberté,

N’est point priué de cognoissance.

le scay le cours des deux, et cognoy la puissance De cent racines de valeur 105 Qui peuuent tout guérir excepté ma douleur.

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