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LXXXIX

LA GOVVERNANTE IMPORTVNE

STANCES

Vieux Singe au visage froncé De qui tous les Pages se rient,

Et dont le seul nom prononcé Fait taire les enfants qui crient.

Vieux siniulachre de la Mort,

Qui nous importunes si fort Par le chagrin de ta vieillesse ;

A parler sans déguisement.

Le temps auec trop de paresse Te traine vers le monument.

Il n’est point de chesnes plus vieux,

Ny de Corneilles plus antiques ;

Tu peux auoir vû de tes yeux Tout ce qu’on lit dans nos Croniques : Tes membres saisis d’vn frisson Tremblent de la niesme façon Que font les feuilles en Autonne :

Tu ne fais plus rien que cracher.

Et toute la terre s’estonne De te voir encore marcher.

Mais on ne vit plus si long-temps :

Ton corps deuenu pourriture,

A payé depuis cinquante ans Ce qu’il deuoit à la Nature ;

LXXXIX. Recueil des plus belles pièces des poètes français. Barhin, 16^2,

LES AMOVRS DV S'' TRISTAN

Qui t’a fait sortir du Tombeau ?

Caron t’auoit en son basteau Mise au delà du fleuue sombre :

Et rompant ton dernier sommeil Lors que tu n’es plus rien qu’vne ombre Tu viens esclairer mon Soleil.

Rentre dans ton dernier repos,

Squelette couuert de poussière,

Que par de magiques propos On a fait sortir de la biere.

Ou si pour faire des Sabats Tu dois demeurer icy bas.

Par vn ordre des Destinées :

Va te retirer dans les trous De ces maisons abandonnées.

Où ne hantent que les hibous.

Pourquoy viens-tu dans cette Cour, Pour y choquer la complaisance ?

Tousiours les Grâces & l’Amour Y languissent en ta presence :

Le ris, les jeux, & les plaisirs Que le sujet de mes désirs Fait par tout éclore à sa veuë.

Fuyant tes importunitez Prennent l’essor à ta venue Ainsi qu’oiseaux espouuentez.

C’est toy qui murmure tousiours Quand ie parle auec Angélique, Accusant d’innocens discours De quelque mauuaise pratique.

LA GOVVERNANTE IMPORTVNE

Cest toy qui d’vn cœur obstiné Fais la ronde autour de Daphné, Rendant son accez difficile,

Et qui ne sçaurois endurer Que Mirtil ait pour Amarille La liberté de souspirer.

Deuant toy l’on ne peut parler Auec pretexte légitimé :

Dire bon iour c’est cajoler.

Et tourner l’œil c’est faire vn crime.

Ton humeur pleine de soupçons Fait de ridicules leçons A des cœurs exempts de malice.

Et tes deffences bien souuent Leur enseignent des artifices Qu’ils ignoroient auparauant.

La Vertu froide et sans couleur En ternit sa grâce immortelle.

Et souspire auecque douleur Voyant qu’elle est souz ta tutelle :

Elle a descrié ton suport.

Ne pouuant souffrir sans effort Les soins dont ton esprit s’acquite :

Car ton sens débile & leger Se rend oppresseur du mérité.

Qu’il s’ingère de protéger.

Auec d’importunes clartez Tu veilles de trop belles choses; Qui te void parmy ces Beautez Void vn serpent parmy des roses^ Mais tu fais beaucoup plus de mal

Que ce dangereux animal,

Si Ton en croit la Renommée ; Car tu piques en trahizon DVne sagette envenimée Qui n’a point de contrepoison.

Quand tu m’as blessé iusqu’au cœur Par tes inhumaines censures,

Tu soustrais auecque rigueur Les apareils de mes blessures :

Angélique cherche par fois Dans le ton charmant de sa voix Quelque douceur qui me console :

Mais tu l’apperçois promptement Et viens retrancher sa parole Dés le premier mot seulement.

Désormais aplique toy mieux.

Prenant garde à ce qui te touche ; Fay tarir la glus de tes yeux.

Et non pas le miel de sa bouche ; N’espan plus la mauuaise odeur D’vne criminelle laideur Parmy des beautez innocentes :

Au lieu de tant de traits laschez Qui blessent des vertus naissantes Repren toy de tes vieux pechez.

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