‹ Les plaintes d'AcanteChapitre 130 sur 185 · PLAINTE · texte numérisé non relu

PLAINTE

le ne sçay quel cruel destin Qui mon ame au dueil accoustume Entre le soir et le matin M’a préparé tant d’amertume.

LES AMOVRS DV S*" TRISTAN

Que de soucis en vn seul iour !

le suis pris d’vne seule œillade ;

En vn moment ie meurs d’amour,

Et Chariste est au lict malade.

Par quelles rigoureuses loix Faut-il qu’vne diuerse flame Se prenne ainsi tout à la fois Dans son sang & dedans mon ame ?

Ce beau Soleil dont les apas Sont d’vne grâce sans seconde,

Ne se releuera donc pas Auec le bel Astre du Monde.

Ses beaux yeux sont donc en prison, Leur paupière estant abaissée :

Las ! il est iour en l’Orison,

Mais il est nuict en ma pensée.

Desia cette extrême rigueur Destruit en ses beautez diuines Les viues roses dont mon cœur Conserue si bien les espines.

Dieux, vous estes bien inhumains D’oser luy faire tant d’outrages ; Pouuez vous mettre ainsi les mains Sur le plus beau de vos ouurages ?

Mais pour vostre contentement Estans jaloux comme vous estes.

Elle sçait trop parfaictement Représenter ce que vous faites.

POVR VNE BEAVTÉ

DVn art qui n’a point de pareil Elle fait trop bien la peinture Du Ciel, du lour, & du Soleil,

Des ruisseaux & de la verdure.

Puis elle nous fait voir encor Comme vn d’entre vous eut l’adresse De se changer en gouttes d’or Pour couler prés de sa Maistresse.

Peut estre elle peint tous les iours Comme il plaist à sa fantaisie.

Ou lupiter dans ses amours.

Ou lunon dans sa ialousie.

Possible dans quelque Tableau Elle a mis le Dieu de la guerre Comme vn des Grecs au bord de l’^au Le renuersa d’vn coup de pierre.

Vous ne pouuez sans vous fascher Voir diuulguer vos aduantures;

Vous ne craignez point de pecher Et si vous craignez nos censures.

Quand le destin vous vient forcer A souffrir qu’vn objet vous blesse.

Vous ne voulez pas confesser Que vous ayez quelque foiblesse.

Mais quoy, redonnez la santé A cette belle imitatrice Elle peindra vostre bonté Comme elle a fait vostre malice.

LES AMOVRS DV S"" TRISTAN

Son pinceau fera voir apres De quel soing vostre prouidence Verse le Nectar à longs traits Dessus la Corne d’abondance.

Que vous veillez sur les mortels Pesant les vertus & les crimes ;

Et que les vœux de vos Autels Sont des deuoirs bien légitimés.

Elle vous peindra combatans Dessous les aisles de la Gloire,

Alors que dessus les Titans Vous emportastes la Victoire.

Ainsi vous deuant son bon-heur,

Elle peut d’vne adresse prompte Couurir des traits à vostre honneur.

Ceux qu’elle a faits à vostre honte.

Mais parlay-ie bien à propos.

Ne suis-je point en frenesie ?

Amour qui trouble mon repos Trouble-t-il point ma fantaisie ?

Que sçay-je quel est le sujet Qui cause mon inquiétude ?

Peut-estre que ce bel objet Fait vertu de l’ingratitude.

Possible quand elle sçauroit Vn soing si tendre & si fidelle ; L’inhumaine se mocqueroit Des pleurs que i’ay versez pour elle.

POVR VNE BEAVTÉ

N’importe, fust-elle vn Rocher,

Son ascendant est inuincible ; le sens que son salut m’est cher,

Et que son tourment m’est sensible.

Pour n’obseruer pas sa langueur Auec des maux intolérables.

Son mérité est peint dans mon cœur Auec des couleurs trop durables.

De quelque auis dont ma raison Censure ma secrette enuie, l’irois aualer du poison Si cela luy sauuoit la vie.

Le Mespris, Stances, [xviii]

Page 1