‹ Les plaintes d'AcanteChapitre 19 sur 185 · qui me sont contraires · texte numérisé non relu

qui me sont contraires

PLAINTES d’aCANTE

Que me sert il d’auoir tant de logis meublez,

Tant de cheures, de beufs & de troupeaux à laine, Et d’estre possesseur des raisins & des bledz De ces monts & de cette plaine?

Si vostre cœur s’obstine auecque tant de haine A ne m’acorder iamais rien,

308 Puis ie pas protester que ie n’ay point de bien ?

^ Soit que TAstre du iour blanchisse l’Orient,

Soit qu’il seme le soir du safran dans la nüe, Incessament les pleurs aux soupirs mariant, le me plains du coup qui me tüe :

Tout cesse en l’Vniuers, mais mon mal continüe Et la rigueur de mon destin 315 Ne se modéré point le soir ny le matin.

La nuit humide et froide incitant au repos,

A beau se présenter d’Estoilles couronnée ;

Pour donner quelque treue aux funestes propos Que ie tiens toute la iournée.

Tous les autres humains changent de destinée Portans les marques du trespas,

322 Mais ie suis bien plus mort & si je ne dors pas.

De l’esprit & du corps, errant de tous costez, le ne fay que me plaindre en cette inquiétude ;

Car tousiours mon penser me despeint vos Beautez Auecque vostre ingratitude.

Dieux! faut il qu’vn Obiet soit si doux & si rude. Ne m’engageant à l’adorer 329 Que pour prendre plaisir à me desesperer ?

302. tant de fruits assemblez— 322. Mais moy ie suis plus mort

PLAINTES d’aCANTE

Si quelques fois mes yeux ne peuuent résister

Aux pauots, dont le somme acomplit tous ses charmes ;

Morphée ingénieux à me persécuter

Les tient tousiours trempez de larmes Ou me vient effroyer auecque des alarmes Que ie ne sçaurois soutenir ;

336 Las! ie frémis encore à mon ressouuenir.

le vous voy ce me semble auec la Majesté Qu’vne douceur tempere en vostre beau visage,

Me dire d’vn accent plain de seuerité Berger, ton soin m’est vn outrage ; le ne puis t’escouter, ny te voir d’auantage ;

Tous tes soupirs sont superflus,

343 Va t’en loing de mes yeux & ne retourne plus.

Surpris d’estonnement et saisy de douleur, l’acuse vos rigueurs & le Ciel d’iniustice ;

Et ne voulant plus viure apres vn tel malheur, le cours vers vn grand précipice,

Pour terminer mes maux par vn dernier suplice ;

Et croy me lancer de si haut

350 Que d’horreur, en tombant ie m’esueille en sursaut.

D’autre-fois, comme il plaist à la noire vapeur Qui s’esleue tousiours de ma mélancolie ;

Vn Riual m’aparoist sous ce voile trompeur.

Qui dans vn iour que l’on publie Sous le ioug d’Himenée auecque vous se lie.

Sans que cela vous touche fort 357 Si le iour de sa feste, est celuy de ma mort.

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