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CE QUE C'ÉTAIT QUE LE PETIT LA YRILLIÈRE

Pendant que ces choses se passaient rue Culture- Sainte-Catherine, à Paris, une scène d'un genre non moins intéressant se passait à Versailles, chez celui que l'on appelait à cette époque le petit La Vrillière.

Il était huit heures du soir environ, le duc de La Vrillière se trouvait dans son cabinet de travail, occupé à mettre en ordre quelques papiers éparpillés devant lui. — Il arrivait de Paris. — Le duc était superbement vêtu, poudré, frisé avec soin, et cependant il travaillait avec une ardeur extrême.

LES PLAISIRS DU ROI 16i

Le petit La Vriilière était secrétaire d'État, et avait spécialement la charge d'envoyer à la Bastille ceux que le bon plaisir du roi ou des ministres lui désignait. Il remplissait son emploi avec une exactitude digne des plus grands éloges.

C'était, au surplus, le plus effronté voleur qui jamais ait eu le maniement des affaires de l'État. Sans dignité, sans noblesse, d'une avidité sans bornes, il faisait un commerce révoltant des lettres de cachet, qui étaient une partie considérable de son département. Ceux qui voulaient se débarrasser d'un père, d'un frère, d'un mari, n'avaient qu'à s'adresser à lui, il vendait sans pudeur la signature du roi à tous ceux qui la lui pouvaient payer comptant.

Le petit La Vriilière vivait avec une dame de Langeac, vieille femme qui ne contribuait pas peu à l'aigreur de son caractère et à la méchanceté de ses actes.

Le duc était donc avare, cupide et méchant, trois passions qu'il trouvait facilement à satisfaire dans l'emploi qu'il occupait. Il recevait de l'or, n'en donnait jamais et envoyait une foule de malheureux à la Bastille.

Aussi sa figure était-elle sans cesse rayonnante, et l'on pouvait lire à tout instant de sa vie, dans ses yeux, la satisfaction qu'il retirait de l'accomplissement régulier de ses fonctions.

Son cabinet était grand, nu et froid. Le petit duc compulsait ses papiers et apportait une attention particulière à ne pas tacher les riches habits dont il était revêtu.

C'était son luxe, sa seule dépense.

Un domestique entra et lui remit un billet.

Le duc l'ouvrit, et, se tournant vers le valet, il lui dit : Faites entrer.

Il mit en même temps de côté les papiers qu'il était occupé à feuilleter, et, prenant un livre sur la table, il attendit.

La porte s'ouvrit aussitôt, et Marchant entra.

Quel bon vent vous amène? dit- il dès qu'il l'aperçut; auriez-vous déjà fait usage de la lettre de cachet que je vous ai délivrée il y a deux jours ?

— Non, pas encore, répondit Marchant, c'est une autre affaire qui m'a décidé à venir vous trouver ; je viens vous demander un petit service...

— Ah ! ah ! fit La Vrillière, très-bien, très-bien, prenez un siège, asseyez-vous et parlez...

Marchant s'assit et se composa de son mieux un maintien franc et ouvert ; il scruta du regard les papiers que le petit duc venait de repousser sur la table, fit de la même façon le tour de l'appartement, et soutint assez bien l'examen que La Vrillière faisait en ce moment de sa personne.

Mais il avait affaire à forte partie. Maître La Vrillière avait vu plus d'un visage pâlir, plus d'une conscience se troubler, plus d'une audace chanceler sous son regard inquisiteur ; il enveloppa Marchant, épia ses moindres gestes, estima ses plus simples mouvements, et, avant qu'il eût dit un mot, il savait d jà le motif qui l'amenait.

Marchant connaissait bien l'adresse de son adversaire ; il l'avait assez souvent fréquenté et avait iu de lui assez de services qu'il avait payés fort cher, pour ne point s'exposer innocemment à être dupé. 11 se sentit deviné, et se hâta de changer de batterie.

— Mon cher duc, dit-il de l'air le plus dégagé du monde, le motif de la visite que je vous fait à celte

heure vous prouvera, je l'espère, combien je vous porte amitié, et avec quel empressement je saisis toutes les occasions de reconnaître les bons offices que vous m'avez rendus...

La Vrillière le regarda avec étonnement ; il ne comprenait pas...

— Les affaires sont dans la meilleure voie possible, poursuivit Marchant sans prendre garde à son interlocuteur, la petite, après avoir bien pleuré, bien crié, bien supplié, est tombée dans un état d'insensibilité complète, qui permet d'en faire ce que bon nous semblera. Ce soir nous l'emmenons àVersailles.

— Ah! fit le petit duc, et son amant?... Vous l'emmenez à la Bastille !

— Peut-être ! répondit Marchant.

— Peut-être, dites-vous ? Pourquoi donc ces ménagements?...

— Parce que je n'ai qu'une lettre de cachet, et qu'ils sont deux.

— Deux amants !... diable !...

— Non ! un amant et un ami...

— Fort bien! je vois ce que c'est; et vous désirez une seconde lettre ?

— Précisément.

— Cela est facile... D'ailleurs, c'est pour le service du roi... Je vous la délivrerai au même prix que l'autre...

— C'est trop cher ! dit Marchant ; je n'ai plus d'argent.

— Bah ! laissez donc, repartit le petit duc en clignant de l'œil, vous êtes plus riche que nous, et l'abbé Terray ne vous laissera jamais manquer d'argent. Voyons, est-ce dit ?

— Non ! répondit Marchant, c'est impossible... je ne donnerai que la moitié.

— Alors qu'ils soient libres ! s'écria La Vrillière, et gare le scandale !

Marchant ne bougea pas ; La Vrillière crut qu'il était devenu sourd.

— Savez-vous, ajouta-t-il, que les deux jeunes gens réunis pourront vous tailler de la besogne !

— Oh ! oh ' fit Marchant d'un air incrédule.

— L'un est riche, l'autre est entreprenant, d'après ce que vous m'avez dit vous-même; ils sont nobles tous deux, tous deux sont jeunes; cette affaire pourrait bien avoir de fâcheuses suites...

Vous savez que le roi n'aime pas le scandale et redoute le bruit!...

— Oui ! oui ! dit Marchant avec légèreté, mais nous y aviserons ; nous saurons les empêcher de parler.

— Je ne connais qu'un moyen...

— Lequel !

— La Bastille.

— Je n'en veux pas d'autre

— Comment vous y prendrez-vous ? Vous n'avez qu'une lettre...

— Ceci est mon affaire, acceptez- vous ma proposition ?

— Nullement.

— Alors, jusqu'au plaisir.

— Vous partez ?

— A l'instant, je n'ai pas une minute à perdre. Marchant s'était levé : le petit duc l'avait imité. Son avarice et sa cupidité étaient mises à une

bien rude épreuve ; d'une part, il ne pouvait se résoudre à accepter la réduction que lui offrait Marchant , d'autre part, il craignait de tout perdre en continuant de se montrer exigeant.

Jusque-là Marchant avait admirablement joué sou rôle, mais il était arrivé au moment le plus difficile de sa petite comédie improvisée, et il commit une faute qui compromit ses intérêts.

— Et où allez-vous de ce pas ? demanda le petit La Vrillière d'un ton d'indifférence parfaitement jouée.

— Chez M. de Sartines, répondit Marchant.

— Ah ! reprit La Vrillière après un moment de repos pendant lequel ses yeux s'étaient écarquillés, et un sourire fauve avait passé sur ses lèvres ah ! vous allez chez M. de Sartines !

— A Tins tant.

— Eh bien, mon cher Marchant, si par hasard vous ne trouviez pas M. de Sartines chez lui, ayez soin de pousser jusqu'à la rue Culture-Sainte-Catherine, et vous l'y trouverez bien certainement.

— Chez la comtesse ? fit Marchant.

— Précisément.

— Elle l'a fait appeler?

— Je me trouvais chez le lieutenant de police, quand un valet de la comtesse est venu le chercher.

— Dites-vous vrai?

— Vous vous en assurerez.

— Alors elle sait tout ?

— C'est probable.

— Et je suis perdu !

— C'est bien possible.

De rouge qu'elle était, la verrue de Marchant devint d'un blond séraphin : il s'assit pour ne pas tomber.

Le petit duc riait dans son ventre ; il alla à la fenêtre et fredonna assez galamment le couplet suivant fort en vogue à la cour :

Que Grammont tonne contre toi,

La chose est naturelle.

Elle voudrait donner la loi

Et n'est qu'une mortelle.

Il faut, pour plaire au plus grand roi,

Sans orgueil être belle.

Les vers sont mauvais, mais le petit duc s'en souciait fort peu : il revint prendre sa place, et attendit que Marchant voulût bien rompre le silence.

Mais celui-ci songeait à bien autre chose, et il avait l'esprit trop occupé pour reprendre la conversation.

La Vrillière se leva de nouveau ; il retourna à la fenêtre et se mit à fredonner de nouveau :

N'est-ce pas grand dommage Qu'une fille aussi sage, Au printemps de son âge, Soit réduite au trépas ?...

A vrai dire, le petit duc était enchanté de ce qui arrivait à Marchant. Il ne lui avait jamais porté une profonde affection ; il savait qu'il était secrètement dévoué aux Choiseul, et le petit La Vrillière détestait les Choiseul de tout son cœur ; ceux-ci, du reste, le lui rendaient bien : du temps qu'ils tenaient encore le pouvoir, ils avaient lancé contre le secrétaire d'Etat et contre sa maîtresse une épigramme qui avait occupé la ville pendant plus de huit jours. On feignait que le vieux duc eût demandé en mariage mademoiselle de Polignac, jeune et jolie personne, et que la vieille de Langeac en eût conçu un dépit mortel :

Des cafés de Paris l'engeance fabliùre, Qui raisonne de tout et ab hoc H ab hoc, Sur ces prédictions rédigeant l'almanach. Donne pour femme à La Vrillière

La fille du beau Polignac.

Ah ! si jamais l'ingrat avait cette pensée, S'écria Subretin, se frappant l'estomac,

J'étranglerais, comme une autre Médée, Tous ces Phillippotins, soi-disant de Langeac.

Subretin était le premier nom qu'avait porté madame de Langeac.

L'épigramme était, dit-on, de Delille. Ce n'était pas trop mal pour un abbé.

— Eh bien, dit tout à coup le petit duc en s'apercevant que Marchant venait de se lever, vous n'allez pas chez M. de Sartines ?

— Non, répondit Marchant, j'ai réfléchi, je change d'idée...

— Ahl

— Décidément, j'aime mieux avoir affaire à

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