‹ Les plaisirs du roiChapitre 11 sur 21 · VOUS · texte numérisé non relu

VOUS

— Ah ! ah !

— Mais vous comprenez ma position, tout dépond désormais de la célérité que je vais apporter... un instant de retard peut tout perdre... Voyons, combien voulez- vous de cette maudite lettre ?

— Dix mille livres, répondit le petit duc avec une extrême et touchante simplicité.

— Dix mille livres ! s'écria Marchant, mais c'est le double de ce que vous demandiez d'abord...

— Vous vouliez me réduire de la moitié ; il y a certes de la générosité à moi de ne vous demander que le double.

— Est-ce donc votre dernier mot ?

— C'est mon dernier mot.

— Allons, il faut passer par où vous voulez. Marchant compta la somme demandée ; La VrT-

Iière la prit et la fit disparaître dans un tiroir.

— Et maintenant, dit-il à Marchant, à quelle heure voulez-vous que je vous envoie la peti'e lettre ?

— Dans une heure, répondit Marchant.

— Diable ! ce sera difficile : le roi est à Pari:;.

— Je le sais... je l'ai vu.

— Et il se pourrait faire qu'il ne rentrât que fort tard à Versailles.

— Il faut cependant que cette lettre soit lancée ce soir.

— Vous emmenez donc la petite ?

— Dans une heure.

— Allons, allons, nous ferons en sorte de vous satisfaire ; d'ailleurs le roi ne pourra pas me refuser sa signature pour un motif si naturel.

— Je compte sur vous, dit Marchant.

— Comme sur vous-même, mon ami, répondit le petit La Vrillière.

Marchant monta immédiatement en voiture, et dit au valet qui fermait la portière :

— Ventre à terre jusqu'à Paris !

La voiture partit au galop.

Le duc rentra dans son cabinet, et pendant qu'il rédigeait la lettre de cachet que Marchant était venu lui demander, il murmura entre ses dents le quatrain suivant, nouvellement composé, à l'occasion de la nomination du chancelier Maupou au grade de chevalier des ordres du roi :

Ce noir visir, despote en France, Qui pour régner met tout en feu, Méritait un cordon, je pense, Mais ce n'est pas le cordon bleu.

Le petit duc avait, comme on le voit, la mémoire

ornée. Quand il eut fini sa besogne, il alla voir madame de Langeac. C'était un spectacle qui ne le réjouissait pas toujours.

Si le lecteur a pris quelque intérêt à ce récit, il doit sans contredit être désireux de savoir ce que sont devenus Horace et Roger.

Nous avons laissé Horace au moment où il sortait de chez la comtesse Du Barry, encore tout ému des paroles de Sa Majesté, et épouvanté des conséquences terribles que pouvait entraîner son refus d'obéir aux propositions du roi. Il ne songeait plus ni à madame de Méranges, ni à Angélique, ni à Roger... Il songeait à la pauvre comtesse, qu'il lui fallait abandonner; il songeait a sa mère, qui mourrait de chagrin s'il était jeté à la Bastille; à sa sœur Agnès, qui resterait seule au monde s'il venait à lui manquer.

Toutes ces pensées étaient entièrement dépo i vues de charme; Horace baissait la tête et marchait à pas lenls en traversant la cour. Quand il se retrouva dans la rue, c'est à peine s'il reconnut son chemin. 11 se dirigea vers la demeure de madame de Méranges.

En arrivant près de l'hôtel, il heurta dans l'om-

bre quelque chose de noir et de frisé. Il se baissa et reconnut Samuel, le petit nègre de Roger.

Samuel lui fît certains signes auxquels il ne comprit rien, vraisemblablement parce que l'obscurité l'empêchait de les voir; il l'entraîna sous un réverbère et l'engagea à recommencer. Le nègre recommença la même pantomime, mais Horace ne fut pas plus avancé ; il ne comprenait pas davantage. Cependant, comme il s'aperçut que Samuel manifestait le désir de marcher, il lui fit signe d'aller en avant.

Samuel marcha et Horace le suivit.

Ils arrivèrent ainsi à la Bouk-iVor.

Le comte de Forsanz se rappela seulement alors qu'il avait recommandé à Roger de lui envoyer Samuel, au cas où quelque chose d'extraordinaire viendrait à se passer.

Il monta les escaliers quatre à quatre et se précipita dans sa chambre.

Un spectacle singulier J'y attendait.

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