COMPLICATIONS
M. de Sartines était un homme d'un type fort commun, qui n'avait jamais connu que deux sortes d'amour au monde, sa place et ses perruques, et l'on pouvait penser que si parfois il négligeait la première, ce n'était que pour mieux s'occuper des secondes.
A la vérité, sa place lui tenait fort à cœur, et dans cette position difficile où il cherchait de toutes ses forces à se maintenir, on ne peut dire quelles inquiétudes l'avaient agité, quels rêves terribles avaient troublé ses nuits ; jamais la paix sereine ne
s'asseyait a son foyer, il u'était visité d'habitude que par les pensées les plus pénibles, et sa vie se passait à craindre ou pour les jours du roi, ou pour son existence propre.
Aussi, quand les devoirs de sa charge et les soucis qui s'y trouvaient attachés lui laissaient quelques moments libres, se réfugiait-il avec une joie sans seconde, dans l'appartement où reposaient ses chères perruques. L'appartement en était décoré du haut en bas : il y en avait de toutes les formes, presque de toutes les couleurs. C'était une académie parfaitement occupée. A ce propos, racontent les Mémoires du temps, M. le duc d'Ayen disait qu'il ne serait jamais en peine du conseil d'État, car, en cas de besoin, on le retrouverait en double chez le lieutenant de police. Le mot avait fait le tour de Paris et les délices de Versailles, et depuis, tout le monde connaissait la manie de M. de Sartines.
Le lieutenant de police portait donc une énorme perruque poudrée à blanc et frisée avec un soin extrême. L'émotion le rendait pâle ; il cherchait à se donner une contenance, en jouant avec son chapeau.
— J'ai appris, dit la comtesse dès que M. de Sartines se fut assis et qu'il parut décidé à l'écouter-, j'ai appris que depuis quelque temps les Choiseul trament contre moi un complot qui a pour but de me donner une rivale dans le cœur du roi, et de me faire perdre ainsi la position que j'occupe. Je n'ai pas là-dessus des renseignements bien positifs, mais je sais que le complot existe, et cela me suffit ; seulement, comme vous m'êtes dévoué, monsieur, du moins je le suppose, j'espère que le mystère avec lequel cette affaire a été conduite n'a pas été impénétrable pour vous, et que vous êtes en mesure de me donner les éclaircissements nécessaires.
La question était nettement posée, M. de Sartines ne pouvait éluder de répondre :
— Les personnes qui vous ont instruite, madame, rCpondit-il d'un air embarrassé, étaient sans doute mal informées, car les agents qui me sont attachés et me servent d'espions ne m'ont, jusqu'à présent, rien dit de semblable.
— Mais du moins avez-vous fait quelqu > recherches, objecta la comtesse ; certains brun i doi vent être parvenus jusqu'à vous, vous avez dn or-
donner des investigations ; je désire savoir quel en a été le résultat ?
— J'avouerai, répondit M. de Sartines, qui ne voulait pas tout nier, que quelques bruits sont venus jusqu'à moi ; je me suis hâté de les approfondir, et je puis assurer à madame la comtesse qu'ils sont sans fondement.
— En êtes-vous bien sûr ? demanda la Du Barry avec un sourire plein de malice et de gaieté.
— On ne peut plus sûr, repartit le lieutenant de police.
— Ainsi, poursuivit la comtesse en lançant à ce dernier un regard dont il ne remarqua pas toute l'ironie, de votre propre aveu, cette affaire n'a pas pas eu de suite, et n'a rien qui doive désormais m'inspirer des craintes pour l'avenir.
— En aucune façon, madame.
— Vous me certifiez que les Choiseul n'y songent plus...
— Assurément...
— Et qu'enfin je puis me reposer sur vous, comme par le passé, du soin de veiller à ma tranquillité.
— Soyez certaine d'avance, madame, que la confiance que vous aurez mise en moi ne sera pas trahie...
— Fort bien !...
M. de Sartines était persuadé en ce moment que la comtesse ne savait rien, qu'elle n'avait eu sur cette affaire que des renseignements à la véracité desquels elle ne croyait pas, et qu'en définitive les quelques paroles qu'il venait de dire avaient suffi pour la rassurer et éloigner d'elle les inquiétudes qui l'avaient un instant troublée. Il sourit d'aise, son front rayonna, sa perruque eut un tressaillement de contentement équivoque. Cependant M. le lieutenant de police s'était trop hâté de se réjouir, car la conversation ne tarda pas à changer complètement de tournure.
La comtesse reprit après une pause :
— Voyez pourtant, dit-elle avec un enjouement auquel un homme plus adroit que M. de Sartines se fût laissé prendre, voyez avec quelle facilité les bruits se répandent dans cette capitale ; moi, je les avais acceptés de bonne foi, et je ne sais à quoi il a tenu que je ne me sois crue perdue l
M. de Sartines fit un sourire et un geste de compassion. La comtesse le remarqua et sourit.
— Il faut avouer aussi, poursuivit-elle, que ces bruits avaient été lancés avec une assurance peu commune. La jeune fille que l'on me donnait pour rivale était jolie, jeune, innocente ; on l'avait enlevée exprès du couvent pour être plus sûr de la trouver pure ; elle portait même un nom illustre et aimé du roi ; rien enfin ne manquait à sa beauté non plus qu'à sa naissance. Vous avouerez que l'on pouvait trembler à moins.
M. de Sartines refît son sourire et son geste de compassion.
— Et puis, continua la comtesse, dont la voix devenait de plus en plus grave et sérieuse, on ajoutait une particularité qui rendait possibles toutes les suppositions : on disait que madame de Grammont était allée trouver le lieutenant de police de la part de Choiseul,et lui avait promis une somme de deux cent mille livres s'il consentait à ne pas ébruiter cette intrigue et à empêcher qu'elle ne vînt aux oreilles d'une certaine comtesse dont on craignait encore l'influence, bien qu'on espérât la lui ravir
bientôt ; on assurait que le lieutenant de police avait accepté ces propositions; que la jeune fille avait été arrachée des bras de sa mère et déposée en lieu sûr, à Paris même, en attendant qu'on pût la transférer dans la demeure où sont conduites les jeunes filles destinées aux plaisirs du roi... Les renseignements s'arrêtaient là, et l'on n'avait pu encore découvrir la retraite de la pauvre enfant!...
M. de Sartines retournait son chapeau dans tous les sens ; sa perruque tenait à grand'peine sur sa tèle.
La comtesse Du Barry mettait à le pousser dans ses derniers retranchements une malice cruelle d'enfant et de femme ; elle se réjouissait intérieurement de l'embarras croissant auquel le lieutenant de police se trouvait abandonné, et attendait avec une joie impatiente qu'il sortit enfin de son silence.
Horace prenait un vif plaisir à cette petite scène pleine de lutineries gracieuses et de malignes évolutions ; il ne pouvait se lasser de regarder et d'admirer la jeune comtesse, qui, l'œil animé d'une folle colère, le regard altier, les lèvres légèrement retrouvées par un ironique sourire, attendait, dans
une attitude quasi-royale, le résultat des réflexions auxquelles le lieutenant de police paraissait se livrer. Ce dernier releva enfin la tète, et fixant timidement la comtesse, qui resta froide et calme devant ce regard suppliant :
— Il semble résulter, madame, dit-il, de ce que vous venez de m'apprendre, que vous en savez beaucoup plus sur cette affaire que vous ne me l'aviez d'abord laissé croire.
La comtesse fit un signe affirmatif.
— En ce cas, poursuivit M. de Sartines en étouffant un soupir, je ne puis que répéter à madame la comtesse les paroles que je lui ai dites tout à l'heure, et je lui affirme que cette affaire...
— M. de Sartines, interrompit impétueusement la comtesse, à l'heure qu'il est, je suis encore toute puissante, et je vous assure que mon influence sur l'esprit du roi n'a pas baissé ; ni vous ni les Choiseul ne me faites peur; ainsi répondez-moi avec franchise et sans arrière-pensée : est-ce moi ou les Choiseul que vous voulez servir ?...
Toute parole qui allait droit au but et exigeait une réponse franche embarrassait singulièrement
M. de Sartines. Il essaya de balbutier une excuse, et se trouva arrêté dès le début.
— Je ne demande pas de réponse insignifiante, repartit la Du Barry d'un ton sévère, un mot seulement : est-ce moi ou les Choiseul que vous voulez servir ?
— C'est vous, madame, répondit M. de Sartines.
— Je prends acte de cette déclaration, poursuivit la jeune femme, et rappelez-vous, monsieur, si vous veniez un jour à manquer à votre parole, que madame de Pompadour a envoyé de plus puissants gentilshommes que vous à la Bastille !
Puis elle ajouta aussitôt d'une voix ferme :
— La jeune fille sur laquelle les Choiseul ont fixé les yeux s'appelle Angélique de Méranges ; c'est Marchant, l'âme damnée du ministre déchu, et le pourvoyeur ordinaire du roi, qui l'a enlevée de l'hôtel de sa mère, situé rue Culture-Sainte-Catherine : il y a quatre jours que cette enlèvement a eu lieu, et la jeune fille est encore à Paris...
— Mais où la trouver ? objecta le lieutenant de police, qui ne pouvait se résoudre à accepter sa '.'faite.
— Monsieur le comte de Forsanz vous l'indiquera, répondit la comtesse en désignant Horace.
M. de Sartines ne pouvait plus reculer; il promit tout ce qu'on exigea de lui. La comtesse lui ordonna de rendre, dans le plus bref délai, la jeune fille à sa mère, et il le promit. Elle lui enjoignit de chercher un moyen de punir Marchant du zèle qu'il mettait à servir les intérêts des Choiseul, et il le promit encore. Elle lui recommanda de ne plus se mêler de ces sortes d'intrigues, s'il tenait quelque peu à ne pas encourir sa disgrâce, et il le promit toujours !...
Et quand enfin il ne put plus arguer d'ignorance, il se leva, et saluant profondément la comtesse :
— Madame, lui dit-il en prenant et baisant la main que la comtesse lui tendait en signe de réconciliation, je me range désormais sous votre bannière, et je puis vous assurer que vous n'aurez plus aucun motif de plainte contre moi.
— Empêchez qu'elle arrive à Versailles, répondit la comtesse, et je vous pardonne la conduite que vous avez tenue dans cette circonstance.
M. de Sartines salua de nouveau, et se dirigea vers la porte.
Mais la porte venait de s'ouvrir, et Henriette s'était précipitée dans la chambre.
— Qu'y a-t-il ? demanda la comtesse.
— Le comte de Gonesse! répondit Henriette avec un effroi singulier, qui parut gagner la Du Barry.
Elle pâlit légèrement.
— Restez ! dit-elle à M. de Sartines, qui s'arrêta subitement.
Puis se penchant à l'oreille d'Horace :
— Vous êtes venu avec le lieutenant de police, ajouta-t-elle vivement, ne vous effrayez de rien, et faites bonne contenance...
— Quarrive-t-il donc? demanda Horace.
— Ce n'est rien... répondit la Du Barry, mais ne vous embarrassez pas, ou je suis perdue...
— Perdue, répéta Horace, qui cherchait à deviner ce qui allait se passer ; mais quel est donc ce comte de Gonesse ?. . .
— Le roi !... taisez- vous !...
La comtesse reprit bientôt sa sérénité, et re-
vint s'asseoir avec calme à la place qu'elle avait quittée.
Horace était resté interdit, et demeurait cloué à son fauteuil, n'osant lever les yeux ni sur la comtesse, ni sur M. de Sartines, et encore moins sur la porte au seuil de laquelle il s'attendait à chaque instant à voir le roi apparaître.
M. de Sartines observait cette petite comédie, et se dédommageait en souriant des inquiétudes qu'il avait éprouvées quelques minutes auparavant.
Enfin, un mouvement se fit entendre dans les appartements contigus ; la porte s'ouvrit à deux battants, et le roi parut!...
Il passa auprès de M. de Sartines qui s'inclina, auprès d'Horace qui s'inclina également, et, arrivant a la comtesse Du Barry, qui était restée plongée dans son fauteuil, il lui prit la main et déposa un baiser sur son front.
— J'avais hâte de vous revoir, comtesse, lui dit-il et de venir vous troubler dans votre solitude.
Puis, se tournant tout à coup vers M. de Sartines, et arrêtant son regard sur Horace :
— Quel est ce jeune homme? ajouta-t-il en s'adressant à la comtesse, il ne me semble pas l'avoir jamais vu... le connaissez-vous?
— 11 est venu avec M. de Sartines, répondit la comtesse, c'est le jeune comte de Forsanz.
— Le comte de Forsanz ! fit le roi, ah ! j'ai beaucoup connu son père... un cœur loyal et dévoué... excellente noblesse... Et y a-t-il longtemps qu'il est à Paris ? pourquoi ne I'ai-je pas vu à la cour, encore?
— Je l'ignore, repartit la comtesse. M. le comte me disait tout h l'heure qu'il était à peine arrivé depuis quatre jour3.
— Il est bien, ce jeune homme, interrompit Louis XV, et s'il veut entrer dans mes mousquetaires, nous le ferons avancer.
Ce petit dialogue avait eu lieu à voix basse; Horace ni M. de Sartines n'en avaient rien entendu.
— Messieurs, leur dit enfin la comtesse Du Barry,
je me trouve maintenant suffisamment éclairée sur
l'affaire dont je vous ai entretenus, j'aurai le plaisir
de vous revoir une autre fois...
M. de Sartines et Horace allaient se retirer lors-
que le roi, se ravisant, se retourna vers ce dernier :
— Restez, monsieur le comte, lui dit-il, j'ai à vous parler; quant à vous, monsieur de Sartines, ajouta-t-il en s'adressant au lieutenant de police qui déjà se tenait sur le seuil de la porte, vous pouvez vous retirer et aller à vos affaires, je ne vous retiens pas!
Le lieutenant de police balbutia une réponse et sortit.
Horace avait pâli et rougi et chancelé ; mais depuis quelques jours qu'il habitait la capitale, il avait déjà appris à se rendre maître de ses sensations, et, passé le premier moment, il redevint calme et soutint avec une contenance assez ferme le feu des regards du roi.
11 ignorait d'ailleurs complètement ce que l'on pouvait vouloir de lui; d'abord il vint à penser que Marchant avait pu le trahir et parler de la scène qui s'était passée chez la Dubois, et alors il trembla pour l'avenir de la comtesse; ensuite, il crut que le bruit de son duel était parvenu jusqu'aux oreilles du roi, et il s'apprêta à essuyer une remontrance sévère; enfin, il se dit que ce n'était peut-être de la part de Sa Majesté qu'un simple mouvement de curiosité, et
cette supposition ne l'aida pas peu à se rassurer. Dès que M. de Sartineg eut refermé la porte derrière lui, et que le bruit de ses pas se fut éteint peu à peu dans la cour, le roi se mit à marcher à travers la chambre, en jetant de temps en temps un regard inquiet sur Horace et sur la comtesse. Après plusieurs tours rapides exécutés de la sorte, il s'arrêta enfin devant le jeune comte :
— Monsieur le comte, dit-il d'une voix brève, j'ai beaucoup connu votre père dans ma jeunesse, et je l'ai beaucoup aimé; c'était un gentilhomme dévoué et qui n'a jamais donné à son roi que des conseils
s de lui; je l'ai regretté quand je l'ai perdu, et j'ai pensé souvent que Dieu ne m'aimait pas, puisqu'il me l'avait enlevé.
Après ce début, le roi fit une pause, et se remit à parcourir la chambre.
La comtesse Du Barry ne savait trop ce que ce début signifiait, et elle en attendait la suite avec anxiété.
— J'ai contracté envers votre père, monsieur, ditil, une dette que je veux acquitter envers son fils; il ne tiendra donc qu'à vous défaire votre chemin, si vous
voulez dignement remplacer celui que j'ai perdu.
— Je suis prêt à mériter la haute faveur dont Votre Majesté veut bien m'honorer, répondit Horace.
La comtesse connaissait le roi, elle attendit
— Un comte de Forsanz peut beaucoup espérer, poursuivit ce dernier, quand il a l'estime de son roi ; j'ai pensé d'ailleurs que la Bretagne avait eu bien à souffrir sous le duc d'Aiguillon, et que ce ne serait peut-être pas trop de lui donner en dédommagement un de ses enfants pour la gouverner...
— Sire ! ... s'écria Horace, un tel honneur, à moi ! Horace devint pourpre de joie, la comtesse pâlit...
elle commençait à deviner.
Quand le roi revint cette fois se placer en face d'Horace, sa figure était sévère etson œil impérieux; sa voix prit une intonation encore plus brève :
— Monsieur le comte, dit-il, vous partirez pour la Bretagne, dès que vos affaires seront terminées à Paris; seulement, comme il faut qu'un gentilhomme qui va occuper une position aussi importante s'y présente entouré de la considération et de la confiance publiques, comme vous êtes d'ailleurs bien jeune pour le haut emploi que je remets entre vos
LES PLAISIRS DU ROI îôT
mains, vous devrez songer à vous marier avant dé vous éloigner.
— Moi, sire! fit Horace stupéfait, me marier!
— Oui, monsieur le comte...
— Mais arrivé à Paris depuis quatre jours, je n'y connais personne...
Horace croyait se sauver par cette réponse ; elle le perdit.
— N'est-ce que cela! repartit le roi, j'y ai songé pour vous!
— Comment! Votre Majesté... a eu la bonté...
— Oui, monsieur le comte; cela vous étonne... je vous ai choisi une femme.
— Et puis-je savoir?... balbutia Horace.
— Quelle est cette femme? interrompit le roi.
— Oui, sire !
— Cetle femme est mademoiselle Angélique do M.îranges !...
Horace ne put s'empôcher de pousser un cri, en entendant nommer Angélique; il regarda la comtesse; elle s'était rejetée dans son fauteuil et tenait un doigt sur ses lèvre-
Le roi continuait sa promenade à travers la cham-
bre. Il ne prit pas garde au mouvement d'Horace, et ne le regarda plus. Cependant le jeune comte demeurait plongé dans une anxiété profonde, et se de • mandait vainement quel parti il lui restait à prendre. A aucun prix, il ne voulait accepter le rôle qu'on lui offrait de jouer; sa loyauté se révoltait au seul souvenir des propositions qu'on lui avait faites, et toute sa force était à peine suffisante pour contenir l'indignation qui montait de son cœur. Enfin, la terreur passagère qui s'était emparée de son esprit se dissipa ; il reprit assez d'empire sur lui-même, et fit quelques pas vers le roi :
— Sire, lui dit-il d'une voix ferme quoique émue, je suis véritablement confus de la bienveillance que Votre Majesté me témoigne, et c'est avec un bien vif regret que je me vois dans la nécessité de refuser la haute faveur dont elle m'honore.
— Qu'est-ce à dire? fit le roi, qui s'arrêta tout court et releva la tête, trouvez-vous que je ne fasse pas assez pour votre famille, monsieur le comte ?
— Me préserve le ciel de tenir un pareil langage, répondit Horace avec la même fermeté; mais Votre
Majesté met à sa faveur des conditions que je ne puis accepter.
— Ainsi, vous refusez ! dit le roi, dont le regard s'attacha au jeune comte avec ténacité.
— Que Votre Majesté me pardonne, balbutia Horace ; mais il m'est impossible d'accepter.
Un silence terrible succéda à ces paroles. Le roi réfléchissait, la comtesse tremblait, Horace était ferme et résolu.
— C'est bien, dit tout à coup le roi, je n'oublierai pas votre refus, monsieur le comte; vous pouvez vous retirer.
Horace sortit agité de sentiments bien différents de ceux qui l'avaient saisi en entrant.
Le roi continua pendant quelque temps encore de marcher sans mot dire; puis, enfin il s'approcha de la comtesse encore toute émue.
— Chère comtesse, lui dit-il en souriant d'un air contraint, voilà un jeune homme qui, avant deux jours, couchera à la Bastille.