RÉSULTAT DE LA VISITE DE MARCHANT AO PETIT LA VRILLIBRE
Lorsque le jeune comte de Forsanz entra dans la chambre, Plnntin était debout sur la fenêtre, serrant entre ses bras vigoureux une poutre d'un volume gigantesque qu'il s'apprêtait à lancrv vers la fenêtre opposée.
Roger, placé en corps de chemise au milieu de la chambre, tenait un des bouts de la poutre, et forçait de la remuer dans le sens que lui indiquait Plantin.
La plus touchante intimité paraissait régner entre le comte et le valet.
Horace admira pendant quelque temps ce spectacle, et il pensa que la nécessité seule pouvait ainsi rapprocher les distances.
Bien que Roger et Plantin fussent très-occupés de leur besogne, ils entendirent néanmoins le bruit que produisit la porte en s'ouvrant, et aperçurent Horace qui entrait.
Plantin jeta un cri et faillit se laisser choir par la fenêtre ; Roger courut à Horace.
— Ah ! c'est vous enfin ! s'écria-t-il, Dieu soit loué!... Savez-vous ce qui se passe?...
— J'allais vous le demander, répondit Horace.
— Elle est là! mon ami... je l'ai vue... elle a passé... un éclair... mais n'importe, je l'ai recon-
nue
— Angélique?...
— Oui, mon cher comte, Angélique elle-même... Marchant était avec elle. Quand je l'ai aperçue, je n'ai pu m'empêcher de jeter un cri. Elle a tourné la tête, et si Marchant ne s'était précipité vers la fenêtre, elle aurait eu le temps de me voir.
— Ensuite ?
— Ensuite !... ah! vous ne sauriez croire, mon
LES PLAISIRS DU ROI l'-
ami, quel mouvement de rage a soulevé mon cœur. J'ai insulté Marchant, je lui ai montré mon épée et je lui ai dit que je la lui passerais au travers du corps.
— C'est une grave imprudence !...
— Vous croyez?
— Il fallait le faire, mais non pas le dire.
— Je l'ai dit et je le ferai.
— Oui, si on vous en laisse le temps.
— Ah ! n'importe, il s'agit de l'honneur d'Angélique, du bonheur de ma vie entière ; je n'hésiterai pas... D'ailleurs, vous le voyez, je n'ai pas perdu de temps... Je vous ai dépêché Samuel, et pendant qu'il allait vers vous, j'ai disposé de Plantin...
— Et que comptez-vous faire? demanda Horace.
— Ne le devinez-vous pas, repartit Roger avec feu ; cette poutre nous offre un chemin sûr, Angélique est là... Nous avons chacun une épée, il faut l'enlever.
— Oui, dit Horace en mesurant ses paroles, et pendant que nous entrerons par la fenêtre, qui vous dit qu'Angélique ne sortira pas par la porte ?
Roger laissa tomber ses bras le long de son corps : l'objection était toute simple, et il n'y avait pas songé.
— Écoutez-moi, Roger, poursuivit Horace avec une certaine pointe de mélancolie, depuis quatre jours que je suis à Paris, je me suis trouvé mêlé à bien des événements qui n'ont pas peu contribué à me former le jugement. J'ai vu bien des hommes et bien des choses, et je ne sais encore si ce son les hommes qui font les choses, ou les choses qui font les hommes ; la morale de tout ceci, c'est qu'il ne faut pas éparpiller ses sentiments, et vivre le plus possible replié sur soi-même. Tout à l'heure j'étais parti pour aller trouver madame de Méranges ; et au lieu de madame de Méranges, c'est madame Du Barry que j'ai rencontrée.
— Madame Du Barry ! interrompit Roger.
— Oui, la comtesse ; le destin me poussait, et j'obéissais à l'impulsion ; la comtesse est belle, elle a un regard de reine et une voix d'enchanteresse , je me suis oublié auprès d'elle dans les pures joies d'une conversation d'amour, et j'ai été surpris par le roi ! e
— Le roi !
— Oui, mon ami, le roi en personne... 11 est entré... et m'a regardé ; vraisemblablement ma figure lui a plu : il a demandé mon nom, et mon nom lui a rappelé certains souvenirs qui lui ont été agréables. Il s'est avancé vers moi, il m'a parlé de mon père, et m'a assuré qu'il ne désirait rien tant que de me voir faire mon chemin.
— Mais tout ceci?... fit Roger.
— Tout ceci, dit Horace, tout ceci, monsieur le comte, cachait une double mystification... car, après m'avoir généreusement offert le gouvernement de la Bretagne, Sa Majesté, qui avait son but, a ajouté que je ne devais paraître dans mon nouveau poste qu'entouré de la considération et de l'estime publiques, que j'étais bien jeune, qu'enfin il était indispensable que je songeasse à me marier avant de partir.
— Eh bien ! répondit Roger, je ne vous trouve pas très-malheureux... pourquoi, par exemple, ne vous marieriez -vous pas?...
— Me le conseillez-vous, monsieur le comte? dit Horace.
— Mais, certainement... et une fois marié, il ne vous serait peut-être pas impossible de me faciliter les moyens d'en faire autant avec mademoiselle de Méranges.
— C'est qu'alors il serait un peu tard...
— Je ne comprends pas...
— A moins que vous ne vouliez épouser ma femme.
— Que dites-vous ?
— Vous devinez !
— Quoi ! cette femme dont Sa Majesté vous offre la main...
— Cette femme... répondit Horace, c'est mademoiselle Angélique de Méranges !...
Roger poussa un cri... il devint pâle comme un mort, de grosses gouttes de sueur glacée coulèrent de son front ; il s'assit sur la poutre, et prit sa tête dans ses mains.
Sa douleur était calme, résignée ; elle faisait mal à voir. — Roger avait un an de moins qu'Horace ; il avait perdu son père et sa mère ; il était seul au monde... 11 ne connaissait qu'Angélique; Angélique était sa plus chère pensée, son plus doux rêve, sa
LES PLAISIRS DU ROI isi
plus pure joie ! Il l'avait connue au couvent, où il allait quelquefois voir une pauvre cousine à lui, que son père lui avait recommandée en mourant. La première fois qu'il vit Angélique il demeura ébloui de tant de beauté ; jamais encore il n'avait remarqué sur un front de jeune fille un rayonnement si pur ! dans les yeux d'aucun enfant, il n'avait rencontré une joie si sereine, sur les lèvres d'aucun ange, il n'avait rêvé un sourire ni plus naïf ni plus suave. Roger retourna fréquemment au couvent, et chaque fois qu'il y rencontrait Angélique, il en revenait triste et rêveur, heureux cependant, et caressant dans sa pensée mille projets d'avenir. De son côté, Angélique n'était pas restée indifférente, et dans son cœur aussi, quelque chose de mystérieux s'opérait à son insu. Tous les jours se passaient pour elle dans une attente curieuse et pleine d'angoisses; la nuit, elle avait des rêves qui l'épouvantaient : quand elle se trouvait, par hasard, avec la cousine de Roger, et que celle-ci lui disait combien Roger était bon, Angélique se demandait pourquoi elle s'empressait d'ajouter que
Roger était beau, qu'il avait l'air noble, et qu'elle
aurait voulu avoir un frère qui lui ressemblât!... L'amour qui commençait à prendre racine dans son cœur fît de rapides progrès, et Roger ne tarda pas à s'en apercevoir. Ce fut un jour de délire ; il quitta la cour, renvoya ses maîtresses et alla habiter Chalon-sur-Saône où se trouvait le couvent d'Angélique. Angélique lui en sut un gré infini, elle l'aimait déjà de toutes ses facultés, et elle le lui laissa voir; elle l'avoua même ; depuis longtemps, n'avait-elle pas deviné que Roger l'aimait aussi ?
Pendant deux mois, ce fut, pour les deux amants, la vie la plus émue, la plus remplie, la plus innocente... Ils ne pouvaient se voir que le dimanche, mais avec quelle sainte impatience ils voyaient arriver ce jour bienheureux qui les réunissait ! Les amis et les maîtresses de Roger écrivaient lettres sur lettres; ce dernier les jetait toutes au feu, pour s'éviter la peine de les lire ; il avait bien le temps de songer à ce qu'il avait laissé à Paris ! Le moment approchait où Angélique allait sortir du couvent, Roger ne voulait pas perdre une minute, et désirait se présenter à madame de Méranges, qui ne
pouvait lui refuser la main de sa fille. — Voilà ce qu'il se disait. — Angélique se disait de son <;ôté : Ma mère est bonne, je lui avouerai que je l'aime plus que ma vie, et elle consentira à notre union.
Et les deux amants, pleins d'espoir, remerciaient déjà le ciel de leur avoir fait la vie si heureuse et si facile 1
Roger se rappelait toutes ces choses, et des larmes amères coulaient le long de ses joues pâles... Un jour encore, et sa vie eût été belle, large, féconde ! un jour encore, et Angélique rentrait avec calme sous le toit maternel ; et il trouvait en elle une épouse chaste et pure ! mais Marchant s'était trouvé sur leur route.
Cependant Roger comprit bientôt qu'il perdait à se désoler et à se désespérer un temps irréparable. Il passa convulsivement ses deux mains sur ses joues, frappa violemment son front, et, se relevant froid et digne, il s'avança à pas lents vers Horace, étonné de ce changement subit.
— Monsieur le comte, dit-il d'un ton où la colère le disputait au désespoir, qu'avez-vous répondu à Sa
Majesté, quand Sa Majesté vous a offert la main de mademoiselle de Méranges ?
Horace devina le soupçon qui tourmentait Roger, et, bien que ce soupçon fût une injure à son amitié, il n'en conçut aucun ressentiment.
— Roger, lui dit-il, la douleur vous égare jusqu'à vous faire douter de mon honneur et de mon amitié, mais je ne vous en veux pas. D'ailleurs, je ne sais si à votre place je n'en eusse pas fait autant.
— Quelle a été votre réponse ? répéta Roger.
— J'ai répondu à sa Majesté, répliqua Horace, que les conditions qu'elle mettait à sa faveur rendaient ses propositions inutiles, et qu'il m'était impossible de les accepter.
— Vous avez refusé ?
— J'ai refusé.
— Vous ne me trompez pas !
— Sur l'honneur de mon père et sur le mien, Roger, s'écria Horace, je vous jure que j'ai repoussé les offres du roi ! Maintenant, me croyez-vous ?
— Oh! je vous crois! je vous crois, Horace; vous êtes mon meilleur ami !
Et, en disant ces mots, Roger prit les mains d'Horace qu'il serra avec transport.
— Fort bien, fort bien, mon ami, dit Horace en se dégageant de l'étreinte du jeune comte de Villepreux ; mais il ne s'agit pas de cela. J'ai manqué au roi, et cela est grave ; vous avez insulté Marchant, et cela est dangereux ; savez-vous qu'en ce moment nous ne devrions pas être tout à fait aussi tranquilles que nous voilà , et que , d'un instant à l'autre, nous sommes exposés à être jetés sans faron...
— Où cela ?
— A la Bastille, mon ami !...
— A la Bastille! répéta machinalement Roger, qui songeait plus à Angélique qu'aux paroles que lui disait Horace.
— Ni plus ni moins, dit ce dernier, et si vous tenez à votre vie comme je tiens a la mienne, et je vous assure que j'y tiens, hâtez-vous de revenir à vous-même, et mettez-vous à l'oeuvre comme vous y étiez quand je suis entré.
— Que faut-il faire ? balbutia Roger. Ordonnez, j'obéirai ; je n'ai plus la tête à moi.
— Je m'en aperçois... Eh bien, prenez du mouvement; attaquez-moi cette poutre par le bout, envoyez-la à Plantin, qui l'attend, et lancez-la vers la fenêtre.
Roger fit ce qu'Horace lui disait de faire ; en un instant la poutre fut assujettie de manière à offrir un chemin aussi sûr que possible.
Ce que le comte de Forsanz avait prédit était arrivé. En se donnant un peu de mouvement, Roger avait recouvré une partie de ses forces abattues, et était revenu tout à coup à la vérité de sa position. •
— Ensuite? demanda-t-il à Horace quand la poutre eut été lancée et assujettie.
— Ensuite , répondit Horace, nouez-moi cette cravate autour de votre taille, de façon à vous en faire une ceinture, glissez-y ces deux pistolets, placez votre épée entre vos dents, et en avant!...
— Mais vous? objecta Roger.
— Moi, je descends, dit Horace.
Les deux jeunes gens se préparèrent. Horace recommanda à Roger de ne tenter l'escalade que lorsqu'il le supposerait arrivé à la porte de la mai-
son où se trouvait Angélique. Roger le lui promit et ils se séparèrent.
Horace était déjà sur le seuil, suivi de près par Plantin, lorsque le comte de Villepreux le rappela.
— Horace, lui dit-il d'une voix émue, nous allons peut-être jouer notre vie... L'un de nous deux peut succomber dans une lutte imprévue, nous quitterons-nous ainsi?...
Horace revint sur ses pas.
— Vous avez raison, répondit-il, nous nous serons du moins serré la main avant de nous séparer.
Ils restèrent quelques moments dans les bras l'un de l'autre :
— Horace, dit Roger en essuyant une larme, si je succombe, veillez sur elle !...
— Roger, répondit Horace en l'imitant, si je meurs, écrivez à ma mère et à ma sœur.
Et ils se séparèrent.
A tout hasard, Roger avait envoyé Samuel à son hôtel chercher une voiture et des chevaux de voyage, qui devaient, en cas de succès ou d'infortune, les conduire jusqu'à la frontière
Horace descendit assez rapidement l'escalier do
iSS UîS PLAISIRS DU ROI
l'hôtel de la Boule-d'Or. Planlin le suivait à peu de distance.
En arrivant au second étage, et comme il mettait le pied sur la première marche de la reprise de l'escalier, il se trouva face à face avec un individu d'assez mauvaise mine.
— On ne passe pas!... lui dit cet individu, qui êtes-vous?
— Que vous importe ? répondit Horace.
— Gela m'importe beaucoup, poursuivit son interlocuteur en le toisant des pieds à la tête, n'ètesvous pas le comte Horace de Forsanz?
Horace frissonna : Plantin tressaillit.
— Vous demandez le comte de Forsanz ! reprit celui-ci après un instant de silence.
— Précisément.
— Eh bien, à l'étage supérieur, la porte à gauche, poursuivit-il en se rangeant pour laisser passer les exempts.
Les exempts passèrent, et Hoi ace continua de descendre.
11 n'était plus possible de sauver Angélique. Il se rappela qu'il connaissait M. de Sartines, et que
lui seul pouvait délivrer Roger, que l'on allait sans doute conduire à sa place à la Bastille. Il pressale pas. En arrivant au premier étage, il trouva l'escalier occupé par une nouvelle escouade d'exempts, qui lui intercepta le passage.
— On ne passe pas! s'écria le chef de l'escouade.
— Que voulez-vous ? demanda Horace.'
— Le comte Roger de Viliepreuxî répondit l'exempt.
Horace se pencha rapidement à l'oreille de Plantin, qui était plus mort que vif.
— Rends-toi chez M. deSartines immédiatement, lui dit-il.
Puis se tournant vers l'exempt qui lui avait adressé ^a parole et paraissait conduire les autres :
— C'est moi, dit-il avec dignité, marchons A la porte stationnaient deux voilures.
Horace monta dans la première, Roger dans la seconde.
Cinq minutes s'étaient à peine écoulées depuis
leur départ, que Samuel arriva avec la voiture du
comte Roger.
Il ne trouva que Plantin.
La voiture devenait par conséquent inutile.
Plantin fit signe à Samuel d'y monter, et ayant donné au cocher l'adresse de M. de Sartines, il y monta lui-même et en referma la portière.
La voiture partit au galop.
Parmi la foule qu'avait attirée tout, ce bruit, il y avait un homme qui ne perdait ni un geste, ni une parole des acteurs de ce petit drame.
Quand la rue se fut .vidée peu à peu, il se frotta les mains, et la verrue qu'il portait sur le nez s'injecla d'une gouttelette de sang rose.
Cet homme était Marchant.
XIÎ
PLANTIfl.
Sept jours s'étaient passés depuis que Plantin avait vu appréhender son maître.
Planun était d'une nature placide, mais il avait souvent prouvé à la famille qu'il servait depuis Unit d'années, qu'il pouvait, au besoin, trouver dans la grandeur de son dévouement la force et l'énergie dont la nature avait oublié de le doter.
Dès que son maître, emporté par les exempts, eut complètement disparu à ses yeux, il ne donna pas une minute à l'irrésolution, et se fit condui; û tout droit chez M. de Sartinûs.
M. de Sartines était sa providence; c'était la seule personne à la puissance de laquelle il crût à Paris, c'était la seule personne qu'on lui avait recommandé de voir, si quelque malheur imprévu venait à menacer son jeune maître.
Plantin ignorait quelle était la nature des attributions de M. de Sartines, mais il savait qu'il pouvait sauver son maître, et il n'en demandait pas davantage.
Quand la voiture du comte Roger de Villepreux, lancée au galop des chevaux, vint à s'arrêter à la porte de M. de Sartines, l'hôtel fut un instant en rumeur ; la porte s'ouvrit à deux battants, et un valet en grande livrée se précipita vers la portière, qu'il ouvrit.
On ne fut pas peu surpris quand on en vit descendre Samuel d'abord et Plantin ensuite.
L'empressement cessa presque aussitôt, et on leur demanda ce qu'ils désiraient.
Plantin répondit qu'il désirait entretenir M. de Sartines à l'instant même, et que cela était d'autant plus important qu'il s'agissait de la vie de M. le comte de Forsanz.
Les valets du lieutenant de police n'avaient jamais ouï parler du comte de Forsanz ; ils rirent au nez de Plantin, et l'assurèrent que M. de Sartines était à Versailles, et qu'il ne pourrait le recevoir que le lendemain.
Plantin fut d'abord un peu déconcerté de cette réception, mais il n'en laissa rien paraître, remonta en voiture, et se fit immédiatement conduire rue Culture-Sainte-Catherine, au Marais.
Ce fut bien pis chez madame de Méranges.
L'hôtel était bouleversé ; les valets , les cham brières parcouraient les appartements d'un air effaré, le concierge levait les mains au ciel. Plantin trouva à peine à qui parler.
Ce mouvement l'étonnait, il en demanda la cause; on lui apprit à la hâte que madame de Méranges avait disparu depuis le matin et que l'on ignorait ce qu'elle était devenue.
Plantin retourna à la Boule-d'Or, et s'enferma dans la chambre où il avait dormi auprès de son maître.
Alors seulement toute l'affreuse réalité de la position d'Horace apparut à Plantin. L'activité, le grand
air, le mouvement auquel il s'était livré, l'avaient étourdi un instant; maintenant il se retrouvait dans une chambre que son maître avait habitée, et son maître n'y était plus! Il y avait encore çà et là quelques objets répandus par la chambre qui rappelaient la présence d'Horace; le lit était encore défait, la poutre était sur la fenêtre, un feutre, des vêtements dans un coin, un gant et une épée dans un autre, mais Horace était absent et ne devait plus revenir.
Cette pensée fit frissonner Plantin.
Il songea à madame de Forsanz, à mademoiselle Agnès de Forsanz, et il se demandait s'il oserait jamais retourner au pays seul, s'il oserait jamais annoncer à ses maîtresses qu'il avait abandonné Horace au moment où on l'entraînait à la Bastille ! Il se dit que peut-être il n'avait pas agi, en cette circonstance, en loyal et fidèle serviteur, qu'il aurait dû partager le sort de son maître, et quelques larmes mouillèrent ses yeux.
Le pauvre Plantin ne savait que devenir. Il n'avait plus d'espoir qu'en M. le lieutenant de police, et si cet espoir venait à être trompé, il ne se dissimulait pas que tout était perdu, qu'Horace gémirait
à la Bastille pendant de longues années, comme tant d'autres avant lui, et que, comme ceux-là, ft finirait par y mourir.
— Mourir! pensa Plantin, mourir à vingt-cinq ans, dans un horrible cachot, sur la paille humide, loin du bruit aimé des grèves de Bretagne, sans respirer une fois encore cette suave senteur des landes embaumées; mourir! répéta-t-il, sans avoir près de soi un ami dont on puisse serrer la main, en lui recommandant sa mère et sa sœur... Sa mère! sa sœur! disait le fidèle valet, pauvre dame de Forsanz! pauvre demoiselle Agnès!... que de rêves perdus ! quelle pure affection brisée.
Plantin se frotta les yeux.
En tirant son mouchoir de sa poche, il avait laissé tomber à terre la lettre que madame de Forsanz lui avait remise au moment du départ.
— Ah ! murmura-t-il en la ramassant, la pauvre sainte dame ignore là-bas le cas que l'on fait à Paris des religieuses tendresses d'une mère. N'importe ! ajouta-t-il en se redressant, Dieu sait que je ne suis pas un lâche ! et un homme peut beaucoup quand il veut.
Un rayon d'espoir éclaira un instant son regard, mais il retomba dans toutes ses irrésolutions, et se sentit tourmenté de mille craintes.
Le lendemain le trouva à la même place.
Il était fatigué, brisé; néanmoins, dès que l'heure fut venue, il répara autant que possible le désordre de sa toilette, et se dirigea en toute hâte vers la demeure de M. de Sartines. Le lieutenant de police n'était pas encore visible, il attendit. Au bout d'une heure, on vint l'avertir de repasser le lendemain, que M, de Sartines ne pouvait le recevoir le jour même. Plantin s'en retourna comme il était venu. Il était seulement un peu plus irrésolu et mille fois plus inquiet.
Pendant sept jours consécutifs, Plantin se présenta avec persévérance , et sept fois il reçut la même réponse.
Il commençait à se lasser, et pourtant il n'avait pas encore osé se plaindre, de peur de s'aliéner la protection de M. de Sartines, qui seul, du moins il le pensait ainsi, pouvait servir efficacement le comte de Forsanz.
C'était, il faut le dire, un spectacle véritablement
navrant que celui de cette persévérance douce et résignée que mettait Plantin à recommencer chaque matin le même exercice, qui consistait à se rendre chez M. de Sartines, où il essuyait les railleuses réponses des valets du lieutenant de police, pour ensuite revenir dans une chambre qui lui rappelait de si cruels souvenirs.
Quelquefois, en sortant de l'hôtel de M. de Sartines,Plantin courait à celui de madame de Méranges , mais le spectacle de ce qui se passait dans cette dernière demeure était loin de calmer les terreurs qui le poursuivaient. On était toujours sans nouvelles de madame de Méranges, et la plus profonde désolation régnait aussi de ce côté.
Plantin rentrait à l'hôtel de la Doulc-d'Or sans force, sans énergie, désespéré, perdant chaque jour un peu de cet espoir qui l'avait soutenu jusqu'alors.
Le huitième jour, Plantin se leva de meilleure heure qu'à l'ordinaire; il était plus défait encore que d'habitude, et ses sourcils, rapprochés par une contraction fébrile, annonçaient une disposition pleine de violence et de colère; Plantin n'était pas beau; es matin, il était effrayant. 11 fit plusieurs fois le
tour de la chambre, jetant sur chaque objet un regard sombre et fatal; il rangea tout d'un air de brusquerie et de mauvaise humeur qui ne lui était certainement pas habituel, et attendit aveu une impatience presque farouche que sonnât l'heure de se rendre chez M. de Sartines.
La fenêtre était ouverte ; le vent chassait de temps en temps, dans la chambre, les bruits et la fraîcheur du matin : bien qu'en corps de chemise, Plantin demeurait impassible ; les yeux fixés sur la pendule de la cheminée, il paraissait vouloir en précipiter le mouvement, mais la pendule continuait méthodiquement sa marche lente et monotone.
Tout à coup, il tressaillit et détourna vivement la tète, il avait cru entendre frapper quelques coups à la porte; il prêta l'oreille; les coups recommencèrent.
— Entrez ! cria Plantin en sautant de son fauteuil et en se précipitant vers la porte.
Mais la porte s'était déjà ouverte; Plantin n'eut que le temps de s'arrêter et de rougir.
Une jeune fille, vive, alerte, dans tout l'éclat et la fraîcheur de sa beauté matinale venait d'en fran-
chir le seuil, et s'était élancée jusqu'au milieu de «a chambre.
D'abord son regard scruta avec plus de curiosité que d'intérêt réel tous les coins de l'appartement, et quand elle se fut bien assurée que l'appartement était vide, elle ramena son regard avec une sorte de regret vers le visage de Plantin :
— M. Horace de Forsanz? demanda-t-elle d'une voix fraîche et pure.
— Hélas ! répondit Plantin, il y a huit jours que M. le comte de Forsanz n'habite plus cet appartement.
— Ah ! fit la jeune soubrette, il a quitté l'hôtel de la Boule-d'Or!
— Oui, mademoiselle.
— Et peut-on savoir sa nouvelle adresse ?
— A la Bastille ! dit Plantin.
Un silence significatif succéda à ses paroles.
Les vives couleurs de la jeune fille avaient subitement disparu; elle leva les yeux et les mains au ciel.
— A la Bastille ! répéta- t-elle avec une épouvante gla'
— Oui, mademoiselle.
— Et y a-t-il longtemps?
— Il y a huit jours.
— Et savez- vous pour quels motifs?
— Je n'en sais rien.
— Mais, c'est incroyable !
— Oui, c'est incroyable, fit Plantin avec un amer sourire, voilà ce que je me dis depuis huit jours, et cependant monsieur le comte est à la Bastille, cela n'est que trop certain, il n'est pas possible d'en douter.
— Et n'avez-vous rien tenté pour sa délivrance? reprit la vive soubrette après quelques secondes de réflexion.
— Pardon, mademoiselle, je suis allé sept fois chez M. de Sartines.
— Et que vous a-t-il répondu?
— il ne m'a rien répondu, je n'ai pas pu l'approcher...
La soubrette qui est ici en scène n'est autre qu'Henriette, la camériste de la comtesse Du Barry.
L'emprisonnement de Roger et d'Horace avait été exécuté si rapidement et si secrètement que la com-
lesse n'en avait rien su. Après la confidence que le roi lui avait faite , à la suite de la conversation avec Horace , elle avait bien prévenu le petit La Vrillère de l'avertir à temps de tout ce qui pourrait lui être ordonné de contraire à la liberté du comte de Forsanz; mais le petit LaVrillière n'était pas homme à lâcher aussi facilement ceux qu'on lui procurait l'occasion d'envoyer à la Bastille. D'ailleurs, à vrai dire, les deux lettres de cachet qu'il avait délivrées à Marchant ne portaient aucune indication précise, et à la rigueur, quoiqu'il n'en fût rien, il pouvait ignorer le nom des personnes qu'elles concernaient. La comtesse était donc suffisamment autorisée à demeurer parfaitement tranquille sur le sort d'Horace, et, ne le voyant pas à Versailles, elle le remerciait, dans son cœur, de ne point y venir s'exposer à rencontrer le roi. Cependant, le huitième jour venu, quand la comtesse put croire que Louis XV avait depuis longtemps oublié Horace et la scène de la rue Culture-Sainte-Catherine, elle s'échappa de bonne heure de Versailles, accourut en toute hâte à Paris, et dépêcha Henriette vers l'hôtel de la Bouleà'Or.
Nous savons ce que celle-ci y avait appris.
Henriette connaissait les secrets de sa maîtresse, aussi bien et mieux peut-être que la comtesse ellemême; en soubrette bien élevée, elle ne s'était pas trompée un moment sur la nature de l'intérêt que la comtesse portait à Horace ; et comme après tout, elle était sincèrement dévouée à sa maîtresse, elle conçut un vif déplaisir des nouvelles qu'elle recueillait de la bouche de Plantin.
— Monsieur, lui dit-elle, ma maîtresse prendra, j'en suis sûre d'avance, une part bien vive aux chagrins de votre maître : je vais de ce pas lui raconter ce que vous venez de m'apprendre, et avant peu, vous pouvez l'espérer, M. le comte de Forsanz sera délivré de toute inquiétude.
En disant ces mots , Henriette lança un petit regard passablement effronté à Plantin , courut vers la porte et disparut.
Dès qu'il l'eut vue s'éloigner, Plantin respira plus à l'aise.
11 ne faisait pas grand état des paroles d'Henriette ; il ne la connaissait pas ; il ignorait de quel secours pouvait être son intervention , et d'ailleurs
il avait pris, en se levant, une résolution qu'il ne voulait pas abandonner.
Il acheva de se vêtir, donna quelques soins à sa toilette, et quand, après s'être longtemps regardé dans la glace, il fut tout à fait content de lui-même, il quitta la chambre dont il ferma soigneusement la porte, descendit les escaliers de l'hôtel et prit en sortant la direction de la demeure du lieutenant de police.
Il n'y avait personne encore dans l'anticnambre de M. de Sartines lorsque Plantin y fît son entrée.
Il remit son nom à un valet, il s'assit et attendit.
Ce ne fut pas long. Cinq minutes après , le valet revint lui annoncer que M. de Sartines ne pouvait le recevoir, et qu'il eût à repasser.
C'était, depuis huit jours, la huitième fois qu'il recevait cette réponse.
L'antichambre dans laquelle se trouvait Plantin ouvrait à deux battants sur de larges escaliers de pierre ; en face de cette porte était celle qui conduisait dans les appartements de M. de Sartines.
Dès que Plantin eut reçu la réponse du valet, réponse qu'il était habitué à recevoir, et qu'il savait
par cœur, il se leva, tira de sa poche la lettre de madame de Méranges, et se dirigea vers les appartements du lieutenant de police.
— Où allez-vous? lui cria le valet en courant sur ses pas.
— Je vais chez M. de Sartines! répondit Plantin.
— Ne vous ai-je pas dit qu'il ne pouvait vous recevoir?... objecta le valet,
— Vous me le dites depuis huit jours , et c'est assez! D'ailleurs, il s'agit peut-être de la vie du comte de Forsanz, mon maître, et il faut que je parle à M. de Sartines.
— Vous ne passerez pas
— Je passerai!...
— Prenez garde !
Le valet du lieutenant de police s'était placé devant la porte; Plantin le prit énergiquement au collet.
— Écoutez ! lui dit-il d'une voix où vibrait une mâle émotion, il faut que je voie M. de Sartines , je veux le voir! Si vous vous obstinez à me barrer le passage, je m'obstinerai à passer, alors une lutte s'engagera. Vous êtes petit et je suis grand; je suis
fort, et vous ne l'êtes pas autant que moi; l'avantage sera de mon côté, et je vous ferai un mauvais parti... Ainsi, je vous le conseille, laissez-moi passer quand je vous le demande sans colère
— Vous ne passerez pas!... repartit le valet de M. de Sartines.
Plantin attendit à peine cette réponse ; il secoua rudement son adversaire d'une main nerveuse, lui envoya un croc enjambes adroitement lancé, et, en moins d'une seconde, il retendit lourdement en travers de la porte et lui mit le pied sur la poitrine.
Cependant, au bruit de la chute qui avait suivi le combat singulier de Plantin et du valet terrassé , la porte près de laquelle ce combat avait eu lieu s'était ouverte tout à coup , et M. de Sartines avait paru.
— Que signifie ce bruit? demanda-t-il en lançant un regard courroucé à Plantin, qui recula de quelques pas.
Plantin fut sur le point de perdre connaissance , mais il se remit presque aussitôt.
— Ce n'est rien, répondit -il avec beaucoup de
candeur, je donnais une leçon à monsieur.
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Et il désigna le valet qui venait de se relever.
— Mais, enfin, à quel propos?... demanda M. de Sartines.
— Une petite querelle... dit Plantin; je désirais voir M. de Sartines , et monsieur voulait s'y opposer.
— Que désirez-vous de M. de Sartines? fit celui-ci.
— Lui remettre cette lettre.
En parlant ainsi, Plantin présenta sa lettre au lieutenant de police, qui la prit et la parcourut.
— Cette lettre est de madame de Forsanz, dit M. de Sartines après l'avoir lue. Elle me rappelle l'amitié qui m'unissait à feu M. le comte, et me recommande son fils. Mais j'ai à peine entrevu M. Horace de Forsanz. Pourquoi n'est-il pas venu lui-même ?
— Il ne le pouvait pas, monsieur.
— Voilà cependant douze jours qu'il est à Pans.
— Il en a passé huit à la Bastille, monsieur.
— Que dites-vous? il a été à la Bastille?
— Il y est encore.
— Diable ! diable ! mais ceci est grave, fort grave. ..
et je ne sais... mon ami, je ne puis... Que voulezvous?...
M. de Sartines n'était pas un homme de spontanéité ; son premier mouvement était toujours l'indécision.
— Que voulez-vous? répéta-t-il en n'osant regarder Plantin.
— Ce que je veux, monsieur, répondit Plantin T hélas ! voilà huit jours que M. le comte est à la lîastille, et si le temps lui a paru aussi long qu'à moi, il doit en avoir assez... je voudrais bien qu'il en sortît.
— C'est impossible! se hâta de reprendre le lieutenant de police; puis il ajouta d'un air dégagé :
— Du moins pour le moment... plus tard, je no dis pas...
— Alors, fit Plantin, je ne demande qu'une cli si elle est possible.
— Laquelle?
— Mais celle-là, ce serait tout de suite... ou au moins aujourd'hui.
— Laquelle? laquelle?
— La permission de voir M. le comte.
— A la Bastille?
Oui, monsieur, à la Bastille.
— Venez, nous allons arranger cela.
M. de Sartines fit entrer Plantin dans son cabinet. Un quart d'heure après, ce dernier en sortait; il avait l'air radieux... il adressa un salut fort gracieux au valet de l'antichambre.
En moins de dix minutes , Plantin arrivait à la Bastille.
Il présenta aussitôt l'ordre dont il était porteur, et on le conduisit immédiatement vers le comte Horace de Forsanz.
Après avoir fait bien des détours, après avoir monté bien des escaliers , parcouru bien des corridors, Plantin s'arrêta enfin devant une porte que son guide lui indiqua comme devant être celle de la prison de son maître. La porte s'ouvrit, et Plantin se précipita dans la chambre.
Mais il poussa presque aussitôt un cri plein d'épouvante en voyant se dresser devant lui, pâle, creuse, livide, couronnée de rares cheveux que le désespoir avait blanchis , la figure naguère si riante du comte Roger de Villepreux.