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LA BASTILLE

La Bastille a été bâtie sous Charles V, en l'année 1370, et ce fut, dit-on, Hugues Aubriot, prévôt des marchands, qui en posa la première pierre, le 22 avril de ladite année. Maître Hugues Aubriot inaugura du reste, de plus d'une façon, le monument dont il est ici question, car, s'étant fait juif, l'évèque de Paris lui fît faire son procès, et il fut condamné à faire amende honorable dans le parvis Notre-Dame, et à passer le reste de ses jours dans une basse fosse, où il n'avait, pour toute nourriture, que du pain et de l'eau.

La Bastille consistait alors tout simplement en deux tours isolées, séparées l'une de l'autre par le chemin qui entrait de ce côté dans Paris. Quelques années plus tard, on éleva deux autres tours vis-àvis des premières ; et enfin, en 1383, Charles V fit construire les quatre dernières tours, en prenant soin de les entourer d'un fossé profond de vingtcinq pieds, et de les relier entre elles par des massifs de maçonnerie suffisamment épais et solides. Les tours avaient environ six pieds d'épaisseur, les massifs en avaient neuf.

La courtine, flanquée de bastions, terminée par une dernière courline et un demi-bastion, fut commencée le 11 août 1553 et achevée vers l'année 1559. Cette partie de la Bastille appartenait à l'enceinte de Paris. L'auteur auquel nous empruntons ces détails rapporte qu'à propos de l'élévation de ces dernières constructions, les habitants de Paris furent taxés à quatre-vingt-cinq livres tournois chacun.

C'est par la rue Saint-Antoine qu'Horace et Roger firent leur entrée dans la Bastille.

Au-dessus de la première porte se trouvait un

magasin considérable d'armes de toute espèco, dûposées en cet endroit à différentes époques. A coté de la porte était établi un corps de garde. Cette porte ouvrait sur une première cour, dite extérieure, dans laquelle logeaient les invalides, les chevaux et les remises du gouverneur.

Une seconde porte et un second corps de garde, le tout augmenté d'un fossé et d'un pont-levis, séparaient cette première cour de la seconde.

Dans cette seconde cour était l'hôtel du gouverneur : vis-à-vis s'étalait une belle avenue d'ormes, longue de quinze toises, et dont le côté gauche était bordé de bâtiments servant de cuisine.

Une troisième porte, flanquée d'un troisième corps de garde et ornée d'une énorme et inébranlable grille de fer, servait d'introduction à la troisième cour, dite cour intérieure.

C'était le sanctuaire 1

Cette cour avait cent deux pieds de long sur soixante-douze de large; elle était entourée de six tours reliées par des massifs, les tours avaient soixante pieds d'élévation.

Horace et Roger n'étaient jamais entrés à la Bas-

tille ; ils furent l'un et l'autre effrayés de ces redoutables précautions; Horace surtout en conçut un mortel découragement; Roger, lui, était trop vivement absorbé et trop plein d'énergie et d'ardeur de vengeance pour se laisser abattre si vite.

D'ailleurs, ils furent traités avec certains ménagements.

On les fit descendre dans la troisième cour, un guichetier distinct vint recevoir chaque prisonni r, ils montèrent séparément dans la même tour, et on leur donna à chacun une chambre, où ils se trouvèrent seuls.

Il était évident que l'on n'avait reçu aucun ordre sévère à leur sujet.

11 y avait à la Bastille cinq classes de prisons.

Pour les prisonniers sérieux, on avait d'abord les cachots creusés à vingt pieds sous terre, et ne recevant l'air et le jour qu'au moyen d'une étroite barbacane donnant sur les fossés ; puis les trois pièces célèbres où se trouvaient établies des cages (Je fer, longues de huit pieds, sur six de large. Ku- . uite venaient ce que Ton nommait les calottes, ot chambres de l'étage le plus élevé. Ces calottes rap-

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pelaient les plombs de Venise ; en été, la chaleur y était insupportable ; en hiver, le froid y était excessif. Les prisons des autres étages présentaient chacun ne la figure d'un polygone irrégulier de seize pieds de diamètre. Leur élévation était de vingt pieds environ.

Sous Louis XV, c'est-à-dire quelques années seulement avant l'époque où se passe notre histoire, le prince d'Armagnac fut, par ordre du roi, enfermé à la Bastille. A cette occasion on fit construire un cachot en forme de cône, et le prince y fut jeté, de telle sorte que ce malheureux, retenu par son propre poids et ne trouvant aucune assiette, ne pouvait prendre aucun repos : deux fois par semaine, le prince d'Armagnac était retiré de ce cachot, pour être, toujours par ordre du roi, fustigé en présence du gouverneur.

La Bastille ne fut détruite que le lAjuillet 1789 !...

Horace s'installa de son mieux dans sa nouvelle demeure, et s'apprêta à y passer le temps de la façon la moins désagréable possible.

Il était profondément ému du malheur qui lui arrivait, comme aussi de l'impossibilité d'agir à la-

quelle il allait être réduit, mais il avait bon espoir en Plantin et il comptait sur le souvenir de la comtesse.

Il attendit donc sans trop d'impatience qne 6a prison s'ouvrit, et pendant les premiers jours, la vie lui fut légère.

Après tout, la Bastille ne lui paraissait réellement pas aussi redoutable qu'il se l'était figuré.

La partie du bâtiment qu'il occupait était vraisemblablement très-bien habitée, car pendant le jour, il y entendait des bruits continuels qui suffisaient à le tenir éveillé. Derrière les barreaux de sa fenêtre, il pouvait voir, vers midi, les prisonniers prendre l'air dans la cour ; enfin, le soir, il avait la distraction d'entendre les souris et les rats s'ébattre follement sur le parquet vermoulu de sa chambre.

Cependant, quand au milieu de la nuit, à cette heure où il n'entendait plus autour de lui qu'un .noiiotone silence, troublé seulement par le pas sonore des sentinelles, sa pensée venait à s'arrêter t-ur sa position, quand il ne voyait à ses côtés que des appuis douteux, que des sympathies tremblantes, alors l'image de sa mère et celle plus tendrement

aimée peut-être de sa sœur accouraient effrayées au chevet de son lit, et il pleurait de la crainte de ne plus les revoir. La Bastille redevenait alors ce sombrb symbole qui avait effrayé ses jeunes années, et il tremblait de rester enseveli vivant dans cette grande tombe où tant d'autres avaient péri avant lui.

Mais dès que les premiers rayons du soleil levant venaient dorer les barreaux de sa prison, la confiance renaissait dans son cœur et en chassait toutes ces puériles terreurs que la nuit enfantait. Horace passa ainsi quatre jours, pendant lesquels il soutint assez bien son courage contre les frayeurs nocturnes qui troublaient son sommeil ; il était sûr de retrouver au réveil la force qui l'abandonnait à de certaines heures.

Peu à peu, néanmoins, il s'opérait chez le jeune comte une transformation singulière, mystérieuse, dont lui-même ne s'apercevait pas encore ; peu à peu sa gaîté disparaissait pour faire place à une tristesse langoureuse, contre laquelle il n'essayait même pas de lutter ; peu à peu le doute qui s'infiltrait dans son âme donnait aux objets extérieurs

une teinte particulière qui le pénétrait de mélancolie ; il se sentait parfois envahir par un vague sentiment de désespérance qui lui enlevait toute énergie, toute volonté. A ces heures d'incroyable découragement, on lui eût ouvert les portes de sa prison, qu'il ne fût point sorti ! A part;r du cinquième jour, Horace laissa le soleil pénétrer le matin dans sa chambre, sans songer à aller recevoir et saluer à la fenêtre ses premiers et purs rayons ; les bruits intérieurs qui l'avaient tant oc d'abord, lui devinrent insupportables du moment qu'ils troublèrent le cours de ses solitaires rêveries, et chaque soir il se livra à une guerre acharnée contre les inoffensives souris dont les mille petits bruits ne pouvaient plus l'amus

Le sixième jour, Horace songea à s'évader ; le septième, il se mit à l'œuvre.

Pour Roger, les choses s'étaient passées d'une façon toute différente.

I que i'homm- nui l'avait conduit dans sa

chambre s'était rotin-, il s'était précipité vers la

re, et son regard avait sondé avec une joie

fauve la distance qui le séparait de la cour. Il en

était à trente pieds environ. U revint s'asseoir dans un coin de sa prison, posa ses coudes sur ses genoux, et laissa tomber sa tète entre ses mains.

La fuite était difficile, mais non impossible, et cela suffisait.

Dès que la nuit fut venue, et que la dernière ronde fut effectuée, il retira sans bruit les draps de son lit, les noua fortement l'un à l'autre, monta avec précaution à la fenêtre dont il avait eu soin de limer sourdement les barreaux, et y assujettit les draps. Il n'y avait aucune sentinelle au bas de la tour, il se laissa glisser le long de la muraille. Malheureusement les draps étaient trop courts de quinze pieds : il recommanda son âme à Dieu, murmura doucement le nom d'Angélique, et lâcha prise.

Il était tombé lourdement à terre ; le lendemain il fut retrouvé à la même place.

Ce projet d'évasion amena naturellement autour de Roger un luxe de précautions. Une sentinelle fut placée à sa porte, les barreaux de la fenêtre furent minutieusement examinés d'heure en heure ; une seconde sentinelle reçut ordre de stationner au bas de la tour.

Il n'y avait plus d'espoir de fuite, cependant Roger n'eut garde d'en rester là.

Il passa deux jours sans bouger. L'homme qui lui apportait sa nourriture et celui qui venait vérifier les barreaux le trouvèrent, pendant deux jours, assis en apparence indifférent, sur son lit, dont on avait retiré les draps. Roger répondait avec douceur aux questions des guichetiers ; il paraissait triste, mais non préoccupé.

Cependant, le matin du troisième jour, la chambre était déserte ; Roger s'était évadé par la cheminée.

La cheminée était horriblement étroite; on le retrouva inanimé dans les fossés de la seconde cour.

Cette fois on donna a Roger un des cachots souterrains. Ces cachots étaient humides, sans air et sans jour ; des rats d'une grosseur énorme y circulaient à toute heure du jour ou de la nuit ; le cachot était solidement fermé de portes bardées de fer ; les guichetiers ne parlaient pas ; il n'y avait point de lit, on n'entendait aucun bruit du dehors... C'était horrible I

C'était le cinquième jour que Roger passait à la Bastille.

Angélique devait être à Versailles, chez le roi, chez Marchant, ou au Parc-aux-Cerfs. Depuis quatre jours, il y avait tout lieu de penser que le crime avait été consommé... Roger eut un instant l'idée de se tuer.

Il y renonça presque aussitôt ; il voulait revoir encore Angélique ; il voulait tenter un dernier effort pour l'arracher au sort dont on la menaçait ; il voulait, avant de mourir, faire une dernière fois acte d'énergie et de volonté.

L'étroite barbacane qui lui apportait un faible rayon de jour avait dix-neuf pieds de longueur. — C'est de ce côté qu'il tourna toutes ses espérances. — L'ouverture devait donner sur les fossés, les fossés avaient vingt pieds de profondeur ; il ignorait comment, une fois là, il pourrait les franchir; néanmoins ces considérations ne l'arrêtèrent pas, et il se mit à la besogne, comme si rien n'eût dû l'arrêter.

Le soir du septième jour, un des barreaux était limé, il put passer ; c'était le plus difficile ; dé-

sormais il lui fallait user de ruse vis-à-vis des gardiens auxquels on l'avait spécialement recommandé: la moindre imprudence pouvait le compromettre tout à fait, et lui enlever ses dernières espérances de fuite.

Il passa une partie de la nuit à limer les barreaux extérieurs ; mais comme le jour commençait déjà à poindre à la fin de cette opération, il jugea à propos de remettre au lendemain sa fuite définitive, et rentra prudemment dans son cachot. C'était le matin de ce jour que Plantin l'avait trouvé si pâle, si défait, si défiguré.

Roger éprouva une joie indicible à revoir Plantin , il lui serra les mains avec effusion, l'embrassa à plusieurs reprises, l'accabla de questions auxquelles le brave valet ne savait que répondre, et enfin il termina en lui racontant comme quoi il avait été jeté à la Bastille sous le nom du comte de Forsanz...

Plantin lui apprit alors que son maître, le comte de Forsanz, était à la Bastille depuis huit jours, mais qu'il espérait bien qu'il n'y ferait pas désormais un long séjour ;que s'il recouvrait sa liberté, il l'em-

Crait sans doute à retrouver les traces de ma-

demoiselle de Méranges ; qu'enfin c'était pour voir le comte de Forsanz qu'il était venu, mais qu'il n'en était pas moins aise d'avoir rencontré le comte de Villepreux.

Comme Plantin achevait de parler, la porte du cachot s'ouvrit, et un des gardiens entra et déclara au comte de Forsanz de le suivre.

Roger avait déjà à plusieurs reprises essayé de faire constater son identité, mais on n'avait rien voulu entendre ; il ne crut pas nécessaire de renouveler des observations dont on n'avait tenu jusque alors aucun compte, et, après avoir une dernière fois serré cordialement la main de Plantin, il suivit le gardien.

A son grand étonnement, on le fit avancer jusqu'à la cour, sans lui dire une seule parole. Dans la cour il trouva une voiture, on l'y fit entrer, et il partit aussitôt.

Une demi-heure environ après que ces choses s'étaient passées, un gardien entrait dans la prison d'Horace et lui annonçait qu'il était libre.

Depuis quatre jours, Horace avait cherché mille moyens de fuir, mais il n'en avait pu trouver aucun.

A Jtant il mettait d'ardeur, de courage et d'énergie dans les conditions ordinaires de la vie, autant il se retrouvait sans force, sans volonté, sans puissance devant ce malheur contre lequel il manquait d'armes loyales pour se défendre.

11 bondit de son lit avec vivacité.

— Je suis libre ! s'écria-t-il avec enthousiasme. Cela est-il possible?

— Cela est vrai, répondit le gardien.

— Et je puis partir?

— Quand monsieur le comte voudra.

Horace franchit le seuil de la porte, descendit les escaliers quatre à quatre, au risque de se rompre vingt fois le cou, et arriva ainsi, essoufflé, haletant, dans la cour.

Une voiture l'y atlendait.

Le gardien, qui l'avait suivi à grand'peiue, se hâta de lui en ouvrir respectueusement la portière, et Horace y monta un peu étourdi et sans trop savoir ce que tout cela signifiait.

La voiture n'attendait que lui, elle partit au galop.

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