‹ Les plaisirs du roiChapitre 15 sur 21 · UNE MANSARDE · texte numérisé non relu

UNE MANSARDE

La chose s'était faite avec tant de rapidité, qu'Horace avait à peine eu le temps de se reconnaître, et ce ne fut que longtemps après qu'il s'aperçut de la présence d'une femme à ses côtés. Les stores étaient soigneusement baissés, Henriette avait pris le soin de bien s'envelopper pour ne point être reconnue; dans le premier moment, Horace fut tout étourdi de la découverte, et pensa à la comtesse.

— Eh quoi! madame, s'écria-t-il tout à coup.

— Mademoiselle! répéta Horace avec étonne msnt.

Et il se prit à réfléchir.

Le soin que cette femme prenait de se cacher, b sollicitude qui l'avait poussée à venir recevoir Horace au sortir de sa prison, l'espèce de retenu* pleine de pudeur qu'elle mettait à se tenir à distance, tout cela donnait à penser au jeune comte; il n'était pas éloigné de croire qu'il avait auprès do lui mademoiselle Angélique de Méranges. Il n'y avait là rien d'impossible. Depuis huit jours, bien des choses pouvaient s'être passées. Mademoiselle de Méranges, grâce aux sollicitations de sa mère, avait sans doute recouvré sa liberté, et sa première pensée avait été naturellement pour Roger de Villepreux; or, Roger et Horace, c'était le même homme pour la Bastille.

Cette idée ne fut pas longue à prendre ra dans l'esprit du comte de'Forsanz; il se rapprocha d'Henriette, que ces quiproquo amusaient , et lui dit d'une voix émue :

— Pardon, mademoiselle, de ne vous avoir pas déjà reconnue, j'aurais dû deviner, à la tondre

sollicitude qui vous a fait accourir à la Bastille, l'amitié qui depuis si longtemps unit nos deux familles.

Un franc éclat de rire répondit à ce langage, et Henriette laissa voir son visage frais et mutin.

Horace demeura stupéfait.

— Comment ! s'écria-t-il, vous n'êtes pas mademoiselle de Méranges?...

— Nullement, monsieur.

— Vous vous appelez?...

— Henriette.

— Et vous venez...

— De la part de la comtesse Du Barry!...

— Et vous me conduisez ?...

— Auprès de la comtesse!...

Horace respira. Sa position commençait à s'éclaircir; il comprenait où il allait, et ce que l'on voulait de lui.

— Ainsi, dit-il à Henriette en pesant chacune de ses paroles, comme s'il eût douté lui-même de la réalité de ce qu'il disait, ainsi dès ce moment je suis libre.

— Parfaitement... répondit Henriette.

— Et c'est à la comtesse que je dois ma liberté. . .

— A la comtesse seule.

— Et elle m'attend ?...

— Elle vous attend...

— Tout cela est bien vrai?...

— Aussi vrai que je m'appelle Henriette.

— Et vous vous appelez Henriette ?

— Comme vous vous appelez Horace.

Horace se sentit soulagé; cependant quelques doutes restaient encore dans son esprit ; et puis la certitude d'un bonheur quelconque est toujours douce à acquérir. Il prit la main d'Henriette :

— Écoutez-moi, ma chère Henriette , lui dit-il d'une voix où il y avait encore beaucoup de tristesse et de doute ; vous n'avez, vous , aucun intérêt à me tremper, du moins j'aime à le penser; eh bien, je vous le demande, et répondez-moi dans toute la sincérité de votre âme, n'y a-t-il plus rien à craindre pour moi, et puis-je espérer de ne plus retourner à la Bastille?

Henriette aurait volontiers ri des hésitations d'Horace, s'il n'y avait eu dans sa voix un réel accent de douleur. Horace était d'ailleurs un jeune

gentilhomme d'une riche et élégante tournure; elle ne lui sut pas mauvais gré de la familiarité avec laquelle il lui avait pris la main.

— Je ne sais, répondit-elle, si monsieur le comte aura par la suite quelques dangers à craindre, mais ce que je puis bien lui affirmer, c'est que pour le moment il est libre, et que madame la comtesse l'attend.

Horace serra les mains d'Henriette, qui rougit, et se rejeta dans le fond de la voiture.

Il était libre , il allait revoir la comtesse, cela n'était pas un rêve !

Cependant la voiture roulait toujours avec rapidité , et Horace , plongé dans ses rêves, se laissait bercer par les ressouvenirs d'un premier amour partagé.

Tout à coup il se sentit frapper sur le bras. Il leva les yeux et vit devant lui le frais sourire d'Henriette.

— Monsieur le comte ne pense pas, dit la jeune camériste , que nous sommes bien près d'arriver à la rue Saint-Honoré?...

— Tu as raison , mon enfant , répondit Horace , j'allais l'oublier.

TVfnio la in

Mais la même expression demeurait toujours sur les lèvres de la jeune fille; le comte s'en aperçut.

— Pourquoi ris- tu? lui demanda-t-il en souriant lui-même de voir ce frais et pur sourire éclairer la jolie figure d'Henriette.

— Je ris, repartit cette dernière, parce que monsieur le comte ne parait pas se rappeler qu'il y a huit jours qu'il n'a vu son barbier, et que son vêtement se ressent un peu du séjour à la Bastille...

Horace ne répondit pas, mais il la rem r ci a d'un bon et doux regard qui amena une jolie petite larme sous les cils de la camériste. 11 n'y piit pas garde; l'observation d'Henriette l'avait remis sur la trace de souvenirs effacés de sa mémoire ; il jeta un cri, et regarda autour de lui.

— Qu'a donc monsieur le comte? fit Henriette en tressaillant.

— - Kien .' rien ! mon enfant dit Horace, je m'aperçois depuis un quart d'heure, que l'habitude de concentrer sa pensée sur soi-même rend oublieux et ingrat. Cet la première fois, depuis ma sortie

de la Bastille, que le souvenir d'un être qui m'est bien cher me revient à l'esprit ; malheureusement , tu ne peux me donner aucun renseignement à son sujet...

— Peut-être ! objecta Henriette.

— C'est une personne que tu ne connais pas.

— De quelle personne, monsieur le comte veul-il parler ?

— De Plantin...

— Votre valet !

— Justement.

— Oh! que monsieur le comte se rassure; j'ai vu M. Plantin ce matin même à l'hôtel de la Boule d'Or.

Tout en parlant ainsi , Henriette avait fait arrêter la voiture; quand le valet vint ouvrir la portière, elle dit à Horace :

— Monsieur k. jomte désirait s'arrêter chez un perruquier. Voici à deux pas la boutique de M. Laborde.

Le comte de Forsanz sauta hors de la voiture et courut chez Laborde; lorsqu'il en sortit, il n'était pas reconnaissable. La voiture se remit aussitôt en

route, et dix minutes après, elle s'arrêtait enfin devant une haute maison de la rue Saint-Honoré.

— Nous sommes arrivés, dit Henriette.

Horace s'ajusta et descendit.

Le rez-de-chaussée de la maison était occupé , d'un côté, par une boutique de modes, de l'autre par un fripier. Entre la boutique de modes et le fripier, il y avait une porte cochère.

— Entrez vite, dit aussitôt Henriette, et demandez mademoiselle Jeannette.

Horace entra et demanda mademoiselle Jeannette.

Il y avait déjà des portiers à cette époque. Les portiers ont été de tous les âges, excepté de l'âge d'or. Celui de la maison dans laquelle entra Horace le regarda d'abord sournoisement et finit par lui dire que mademoiselle Jeannette demeurait au quatrième étage, la porte à gauche. e

Horace disparut.

Le jeune comte commençait à devenir inquiet et il se demandait pourquoi la comtesse Du l'.arry poussait la précaution jusqu'à venir se loger dans une maison d'une apparence si modeste; pourquoi

elle, qui allait si librement chez la Dubois, craignait qu'on la rencontrât loin de Versailles en aventure mystérieuse; tout en gravissant l'escalier à pic, il se sentait envahir par mille soupçons ridicules , et quand il mit le pied sur le palier du quatrième étage, il était convaincu qu'il n'y avait nullement de Du Barry dans toute cette affaire.

Il frappa à la porte de gauche.

Alors il crut entendre quelques meubles remuer, une voix fraîche lâcher un petit cri et des pas lourds venir à sa rencontre. La porte s'ouvrit; il recula de deux pas.

C'était une affreuse rieille femme ; celle du portier sans doute.

Horace n'avait jamais eu la moindre frayeur des sorcières ; le premier moment de stupeur et de dépit passé, il se remit sans peine, et se rapprocha de la vieille.

— Que demande monsieur? fit celle-ci d'un air revèche.

— Mademoiselle Jeannette, répondit Horace.

— C'est ici, monsieur, dit la vieille. Que voulezvous?

— Je désire voir mademoiselle Jeannette.

— J'entends bien; mais qui êtes- vous?

— Le comte Horace de Forsanz.

— Ah ! fort bien ; donnez-vous la peine d'entrer. Horace hésita quelques secondes.

— Pardon, dit-il encore, mais serait-ce vous que l'on appelle mademoiselle Jeannette ?

La même voix qui avait déjà poussé un petit cri, Qt .entendre cette fois un joyeux éclat de rire.

Horace rougit et franchit le seuil. Dès qu'il fut entré, la vieille referma la porte à clé, le pria d'attendre un instant et disparut dans une pièce contiguë.

La chambre était déserte : elle était nue, presque sans ornements, d'une propreté exquise. Quelques chaises seulement, une petite glace à encadrement doré, une commode de bois blanc, et sur la fenêtre ouverte par laquelle pénétraient de pleins rayons de soleil , tout un parterre de fleurs odorantes. . . Tout cela était distribué avec une simplicité pleine de charme, qui reposa doucement la vue du jeune coi;. Le C'était la première fois qu'il mettait le ] une

mansarle, et il lui sembla qu'à cet asp et ion

son cœur s'ouvrait à des sentiments qu'il avait ignorés jusqu'alors. Toutes ses appréhensions s'enfuirent , sa confiance reparut à ce tableau calme et frais, il jeta loin de lui son chapeau et son épée, et courut s'asseoir auprès de la fenêtre promenant son regard sur les objets qui l'entouraient. Ce fut une véritable fête dont il jouit doublement; il y avait si longtemps qu'il n'avait vu l'éclat radieux d'un soleil levant, si longtemps qu'il n'avait respiré les suaves senteurs des folles brises du matin!... Ce petit réduit se présentait à lui dans toute la fraîcheur d'une simplicité sans art, d'une joie sans apprêts ; il se crut transporté tout à coup dans un monde nouveau, et se demanda quelle divinité inconnue aux hommes venait parfois se reposer au milieu de cette pure oasis, du séjour ennuyeux de sa splendide demeure. La divinité inconnue pouvait bien être quelque pauvre grisette, mais le soupçon n'en venait pas même à l'esprit d'Horace : bien que modeste et sans ornements , la chambre dans laquelle il se trouvait, avait néanmoins un certain cachet d'élégance, qui disait assez quelle fée mystérieuse l'habitait, quelle main bienfaisante en prenait soin.

^pendant, malgré la réalité des souvenirs qui accouraient en foule et sous mille formes se placei sous les yeux du comte, il se sentait à chaque instant disposé à se laisser aller à l'enchantement que faisait naître en lui la vue d'une si charmante retraite. Horace avait toujours vaillamment défendu son cœur contre les ardeurs insensés de l'égoïsme et de l'ambition, et à tout moment, dans la vie qu'il menait, il lui arrivait de se retrouver en présence des rêves aimés de son enfance, et des créations séduisantes de sa jeunesse. Ce qu'il y avait en lui de jeune, d'enthousiaste, s'élevait instinctivement vers la personnification d'un être aux formes impossibles, et il en poursuivait la possession idéale jusque dans les sphères inhabitables.

Cette fois encore, ce fut le môme sylphe aérien qu'il vit voltiger à travers les vapeurs transparentes de son rêve, il portait une robe blanche qui dessinait mollement les formes ravissantes de sa taille : ses cheveux blonds et soyeux ruisselaient abondamment de chaque côté de ses joues et retombaient en boucles dorées, jusque sur ses épaules; une couronne de fleurs bleues se détachait harmonieu-

sèment sur son front de marbre, un sourire d'une grâce céleste relevait encore la noble et pure expression de sa physionomie, enfin, son regard était imprégné de la vive langueur de l'amour et du dévouement.

Horace suivit longtemps les souples ondulations de ce corps frêle et délicat, il frissonna longuement sous l'impression de ce regard plein de désirs et de promesses, et quand, après cet acte de possession idéale il ouvrit les yeux et se réveilla en sursaut, il ne fut pas peu surpris d'apercevoir à deux pas de lui le sylphe dont l'image venait de le quitter, en lui jetant un dernier regard d'adieu.

— Vous ! vous ! madame, s'écria-t-il en jetant ses bras devant lui, comme s'il eut douté de la réalité de cette apparition.

La comtesse Du Barry ne répondit pas , elle lui tendit les mains et vint s'asseoir à ses côtés.

— Oh ! que vous êtes bonne, reprit Horace après quelques moments passés dans une muette contemplation, en serrant dans ses mains les mains de la comtesse, que vous êtes bonne et que je vous remercie.

LES PLAISIRS DU ROI 2oo

— Pourquoi donc? répondit la comtesse.

— Oh ! madame, poursuivit Horace, n'est-ce pas à vous que je dois d'être libre , que je dois d'être heureux !

La comtesse l'enveloppa d'un tendre regard, et lui dit d'une voix qui trahissait toute son émotion :

— Voyez, Horace, cette chambre est celle que j'ai habitée longtemps autrefois... J'étais simple grisette alors, sans fortune, sans avenir... Je n'avais pas encore de titre ; j'étais seule au monde, mon horizon ne s'étendait pas bien loin; le matin, le ciel et mes fleurs ; le soir, mes rideaux de serge et ces murs blancs... J'aime cette chambre, si vous saviez... elle me rappelle tant de souvenirs... Je voudrais être encore à ce temps-là... et puis je n'avais pas des flots de courtisans autour de moi, j'étais pauvre, je n'avais pas encore d'ambition... Tous ceux qui m'aimaient m'appelaient Jeanne, mais j'étais heureuse, et aujourd'hui, au milieu de toutes les splendeurs de Versailles, je donnerais bien des jours de plaisirs pour m'entendre encore une fuis appeler du nom de Jeanne.

La voix de la comtesse était triste; Horace sentit

un vague sentiment de mélancolie s'emparer de lui; il porta doucement à ses lèvres les mains de la jeune femme qu'il avait gardées dans les siennes :

— Votre tristesse prend sa source dans les mêmes sentiments que la mienne, lui dit-il aussitôt, et sans que la comtesse prit garde au baiser qu'il venait de déposer sur ses mains ; moi aussi, depuis que je suis à Paris, depuis que le courant de la vie commune m'entraîne rapidement dans son tourbillon, moi aussi, je me sens emporté vers un passé qui n'est plus, et qui n'a laissé dans mon cœur que des regrets pour la vie calme que je menais alors ! Derrière moi, il y a là-bas, bien loin, tout un monde de sensations perdues, d'êtres profondément aimés, vers lesquels je retourne quelquefois à mes heures d'amertume et de doute, et qui s'étonnent de me voir si triste et si désolé... Pour moi aussi, les souvenirs sont souvent amers, et je ne me retrouve calme et souriant, que lorsque je viens à penser que peut-être ma vie ne sera pas toujours déshéritée du bonheur que Dieu a donné aux hommes, et qu'un jour viendra sans doute où un être bien cher consentira à venir peupler la soli-

tude que le désespoir fait à de certains moments autour de moi.

Ainsi tous les deux disaient leur tristesse, et tous les deux s'efforçaient de croire que leur amour était la satisfaction des désirs conçus dans le passé.

Le soleil projetait son éblouissante lumière dans la mansarde, les fleurs grimpantes s'ébattaient follement sur la fenêtre, tout riait et chantait autour d'eux. A travers la fenêtre ouverte, on apercevait un coin du ciel bleu, et au loin, la silhouette grisâtre du vieux Louvre.

Horace et la comtesse étaient devenus insensibles à ce spectacle, qui les eût ravis à tout autre moment; emportés par un élan sympathiqne vers les sphères lointaines d'un amour idéal, ils semblaient avoir pris leur essor pour ne plus revenir. Horace seul n'avait point entièrement quitté la terre, quelques liens secrets l'y retenaient encore.

Son regard ne cessait de caresser avec volupté les contours harmonieux de la taille de la comtesse, ses mains serraient les mains de la jeune femme, et sa poitrine s'emplissait de désirs insensés, quand

par hasard ce corps si souple se rapprochait de lui dans ses ondulations pleines d'abandon.

Alors son œil s'allumait d'un feu subit, un frisson glacé courait sur sa peau, et il lui fallait toute sa force pour demeurer à sa place.

Que lui importait, à lui, cette nature qui jouait et chantait à ses côtés ; ses yeux et ses oreilles étaient à un autre spectacle, à une autre harmonie !

Dans un de ces moments où ses sens surpris soutenaient une lutte insensée et tentaient une victoire impossible , Horace abandonna brusquement les mains de la comtese, et jeta ses bras autour de sa taille :

— Jeanne, lui dit-il d'une voix égarée, sais-tu ce qui se passe en moi ?... J'ai le vertige, mon sang est en feu!... je ne te vois plus... je vais devenir fou... j'ai peur de moi !...

La comtesse s'était levée précipitamment, mais Horace la retenant dans une étreinte passionnée :

— Oh ! tu es belle, reprit-il aussitôt, tu es belle et je t'aime... Pourquoi trembles-tu ainsi? D'où vient cette pâleur soudaine, cette expression effrayée de ton regard?... Jeanne! Jeanne ! ne renconnais-

tu pas ma voix ; as-tu peur aussi, toi ?.. Cette lutte m'énerve et me tue, ne l'as-tu pas deviné !.. Dis... As-tu cru qu'il me serait possible de te voir près de moi, d'entendre les paroles de ton amour, de sentir ton haleine brûlante passer sur mon front, pendant que je resterais calme et sans désirs?.. Cela est insensé. . . tu le comprends, n'est-ce pas?., et tu veux ce que je veux!..

Horace tenait toujours la comtesse dans ses bras, et maintenant ses deux lèvres effleuraient ses cheveux et son haleine courait sur ses joues. La comtesse, rappelée ainsi tout à coup des hauteurs de ses rêves et retombant lourdement sur la terre, avait éprouvé une violente émotion en se retrouvant sans défense dans les bras d'Horace. Elle eût voulu ne pas céder, et cependant, quelle raison eût-elle donné de ses refus. Pauvre femme perdue, qui eût voulu croire à sa pudeur, qui n'eût raillé ses scrupules! elle n'avait plus le droit d'être chaste, il ne lui étai. plus permis d'offrir dar\s son cœur un culte à la religion de l'amour I

Elle n'essaya pas longtemps de lutter contre les ardeurs croissantes d'Horace, elle se lafatt tomber

contre sa poitrine, et, cachant avec honte sa tête sur son épaule :

— Horace, lui dit-elle en pleurant, vous me méprisez donc beaucoup ?

Ce fut un moment magique.

L'orage soulevé un moment dans le cœur d'Horace, s'appaisa tout à coup ; la flamme, qui brûlait dans son regard, s'éteignit, ses mains cessèrent de trembler, sa pensée redevint calme et froide. 11 regarda alors avec étonnement autour de lui, comme s'il fut sorti d'un rêve pénible, et en apercevant la comtesse dans ses bras, il tressaillit jusqu'au plus profond du cœur.

— Jeanne ! lui dit-il d'un ton de voix doux et timide, Jeanne, me pardonnerez-vous de vous avoir effrayée ainsi... et consentirez-vous jamais à oublier les paroles qui me sont échappées!.. Jeanne, je vous aime... votre amour est ma plus pure joie... votre image est la plus chaste vision de mes rêves... Vous oublierez... n'est-ce pas, et vous me pardonnerez !...

La comtesse se détacha doucement de l'étreinte d'Horace et, attachant sur lui deux yeux brillants de

larmes, elle lui dit, en lui présentant son front à baiser :

— Horace, je vous aime et vous pardonne !..

Un petit éclat de rire strident et moqueur sembla répondre à ces paroles. La comtesse se tourna vivement, et c'est à peine si elle eût le temps de voir disparaître d'une lucarne voisine la silhouette repoussante de Marchant.

— Marchant ! s'écria-t-elle en devenant pâle.

— Marchant!., répéta Horace en se précipitant vers la fenêtre.

Mais quelques coups frappés à la porte l'arrêtèrent dans son élan, et il courut de ce côté.

La comtesse l'avait déjà ouverte... Henriette venait d'entrer.

— Que se passe-t-il? demanda la comtesse.

— Marchant est dans la maison, répondit la camériste.

— Comment a-t-il su ?

— Il aura reconnu la voiture de madame.

— C'est vrai... je n'y avais pas songé. Puis se tournant vers Horace, elle.ajouta :

— Horace vous êtes perdu !

— Perdu ! moi ! fit ce dernier.

— Marchant dira tout au roi...

— Vous le croyez !

— J'en suis certaine...

— Eh bien! il faut l'en empêcher à tout prix.

— C'est impossible...

— Nous verrons cela !

Horace s'empara rapidemment de son chapeau et de son épée.

— Où allez-vous ? demanda la comtesse.

— Soyez tranquille, madame, répondit Horace en souriant, avant deux heures, Marchant sera dans l'impossibilité de dire quoi que ce soit à Sa Majesté...

vO

Page 1