‹ Les plaisirs du roiChapitre 16 sur 21 · RENCONTRE INATTENDUE · texte numérisé non relu

RENCONTRE INATTENDUE

Dès qu'il fut descendu dans la rue, Horace aperçut à quelques pas de lui la silhouette informe de Marchant.

Il le reconnut de suite.

Marchant était un de ces hommes dont la tournure, dès qu'on l'a vu une fois, reste profondément gravée dans la mémoire. Horace avait été plusieurs fois à môme de la remarquer, il ne s'y trompa point. induit il M v niait pas accoster cet homme dans la ru . Il régla son pas sur le sien,

et se mit à le suivre du plus loin qu'il put.

h fît ainsi un long chemin. Soit que Marchant pensât bien qu'il serait suivi, soit qu'il eût réellement affaire aux endroits près desquels il passait, soit enfin pour d'autres motifs qu'il est inutile d'apprécier, il exécuta à travers Paris des détours capricieux qui firent craindre un instant à Horace de passer toute une journée dans des courses aventureuses, et au demeurant fort inutiles. Toutefois les observations auxquelles il se livra pendant ces pérégrinations l'amenèrent à une découverte qui devait influer considérablement sur ses résolutions, et déterminer son esprit indécis sur le choix du parti qu'il lui fallait prendre.

Au moment où Marchant venait de prendre une petite rue détournée et presque solitaire de la Cité, un homme qui suivait Horace depuis longtemps, mais auquel ce dernier n'avait point pris garde, s'arrêta tout à coup au coin de la rue, et pendant qu'Horace passait à ses côtés, il lui jeta rapidement ses mots à voix basse :

— Tenez-vous à distance, monsieur, et laissezmoi marcher devant ; sil'on vous reconnaissait, vous seriez perdu, et cette fois, sans espoir de salut.

Horace ne reconnut ni la voix, ni le visage.

D'ailleurs l'inconnu s'était remis en marche, sans daigner attendre les observations du jeune comte, et il pressait le pas, essayant de regagner le chemin que ces brèves paroles lui avaient fait perdre.

Horace n'avait aucun motif pour ne pas suivre le conseil qu'on lui donnait. 11 laissa Marchant et l'inconnu prendre une certaine avance, et continua sa route à pas lents, dès qu'il les vit l'un et l'autre à une distance convenable.

Il était temps, du reste, que l'inconnu se remit en marche. Marchant s'arrêta bientôt à la porte d'une petite maison fort suspecte d'apparence, et après en avoir ouvert discrètement la porte, il regarda derrière lui, comme pour s'assurer qu'il n'avait pas été suivi. L'inconnu et Horace avaient pressenti ce mouvement, et s'étaient cachés. Après une minute d'hésitation, Marchant poussa la porte et disparut.

L'inconnu fit alors un signe à Horace, qui doubla le pas, et ils arrivèrent presqu'en même temps à la plac ; que Marchant venait de quitter.

Horace mit aussitôt la main sur le marteau de la porte; mais l'inconnu l'arrêta.

— Pas encore, lui dit-il à voix basse.

— Que voulez-vous faire? demanda Horace.

— Attendre.

— Mais il V9 nous échapper I

L'inconnu sembla sourire, du moins autant qu'Horace put en juger d'après le peu qu'il voyait de son visage. Il prit la main du comte, et lui dit avec énergie, et d'une voix que son interlocuteur reconnut enfin :

— Horace, entre cet homme et moi, c'est désormais un duel à mort : il me tuera ou je le tuerai.

— Roger ! s'écria le comte de Forsanz.

— Moi-même... Vous ne m'aviez pas reconnu !.. n'est-ce pas?..

— Mais...

— Oh! ne cherchez pas à me tromper, Horace... Mon visage a maigri, je le sais... mes cheveux ont blanchi, je les ai vus .. mon cœur a vieilli... oh ! je lesens... huit jours ont suffi..» vous comprenez... j'ai souffert, moi, j'avais tout prévu... J'ai vécu huit jours... huit années, huit siècles... avec cette pensée que je ne la retrouverais plus... ou que je la retrouverais déshonorée !

Roger s'arrêta un moment, puis il reprit après un pénible effort :

— Déshonorée... dit-il en fermant les poings, je commence à me faire à ce mot affreux!... pauvre enfant! pauvre femme ! oh ! je l'aimais, mon Dieu... maintenant je la hais... Mais je les tuerai, voyezvous! Horace, je les tuerai!., le valet d'abord... le maître plus tard!..

Horace fut un moment effrayé de la sombre énergie avec laquelle ces paroles étaient prononcées. Il regarda Roger; celui-ci n'avait pas quitté sa main, sa prunelle étincelait sous ses sourcils froncés, son regard était attaché au pavé. Horace craignit que le séjour de la Bastille n'eût altéré sa raison.

— Mais enfin, lui dit-il avec douceur, vous êtes libre maintenant... en unissant nos efforts, peutêtre parviendrons-nous à délivrer Angélique.

Le nom de mademoiselle de Méranges parut produire un douloureux effet sur Roger; tout son corps tressaillit, il releva la tôte, et arracha sa main de 1 étreinte d'Horace.

— Angélique ■ — t-il avec effroi, I* H râbles ; oui, je suis libre, Dieu merci... Ah! ils ne

savent pas ce que ma vengeance leur prépare... Oui, ils m'ont ouvert les portes de la Bastille... ils m'ont dit : Vous êtes libre, et je suis sorti!... vous ignorez tout, vous, n'est-il pas vrai?..

— Sans doute !

— Oh! j'aurais dû mourir...

— Mais à qui devez-vous votre liberté ?..

— A Sa Majesté.

— Le roi?

— Lui-même. . .

— Et vous l'avez vu?

— Je l'ai vu...

— Et que vous a-t-il dit?..

— Ah ! ce qu'il m'a dit, répéta Roger avec un sourire sinistre... tenez... venez de ce côté... ici, on peut nous entendre... nous serons mieux là-bas.

Horace se laissa entraîner dans l'embrasure d'une porte et prêta une oreille avide aux paroles de Roger.

— Nous avons été introduits et classés à la Bastille, reprit ce dernier, vous, sous le nom du comte de Villepreux, moi, sous celui du comte de Forsanz. Le roi l'ignorait à ce qu'il parait ; car, après huit

jours d'éternelle attente, les portes de mon cachot se sont ouvertes ce matin, et l'on m'a appris que le roi désirait me parler. Je ne savais ce que Sa Majesté voulait de moi, je me laissai conduire, et j'arrivai à Versailles, escorté de deux exempts, qui avaient eu la précaution de me prévenir qu'ils étaient armés. On m'introduisit aussitôt près du comte de Gonesse.

— Le roi ?

— Le roi, précisément. En m'apercevant, Sa Majesté fit un geste de surprise et me demanda si je n'étais pas le comte de Forsanz ; je répondis négativement. Le roi fronça le sourcil; mais lorsque j'eus ajouté que je m'appelais le comte de Villepreux, il changea de physionomie, et vint à moi d'un air presque riant.

« — M. de Villepreux, me dit-il alors, j'ignorais que vous eussiez été envoyé à la Bastille ; je le regrette : c'est au comte de Forsanz que je croyais avoir affaire; mais puisque vous voilà, vous pourrez aisément le remplacer. »

— Huit jours passés à la Bastille m'avaient singulièrement exalté ; cependant, prévoyant bien, dès ce

moment, ce que l'on allait exiger de moi, je rassemblai tout mon courage, et je me préparai à tout.

« — Êtes-vous marié? me demanda tout à coup le roi.

« — Non, sire, lui répondis -je.

« — Tant mieux, reprit-il ; car j'avais des vues sur vous.

a — Sur moi?.

« — Une riche héritière.

« — Sire...

« — Une excellente noblesse.

« — Son nom ?

« — Mademoiselle de Mérangos. »

Je m'attendais à ce nom, je fus impénétrable ; du reste, Sa Majesté n'avait seulement pas pris la peine de m'examiner. Elle se promenait par la chambre attendant ma réponse. La réponse ne fut pas longue à venir. Je consentis. Le roi me serra la main, me combla de promesses; je ne lui demandai qu'une chose : le jour de mon mariage.

— Et le roi vous a répondu ?... interrompit vivement Horace.

— Que je me marierais après-demain !... répondit Roger.

— Après-demain!

— Ce qui veut dire, poursuivit Roger, que demain...

Un nuage passa sur son front, et il se hâta d'ajouter :

— Mais d'ici-là, Dieu merci, nous avons vingtquatre heures, et nous sommes libres !...

— Que comptez-vous faire?

— Voulez-vous me seconder?...

— Ne vous suis-je pas tout dévoué ?..

— L'entreprise sera difficile.

— Qu'importe, si nous réussissons !

— On peut y succomber...

— Qu'importe, si nous mourons ensemble.

— Soit ! dit Roger, vous le voulez, j'y consens; d'ailleurs, il me semble qu'avec vous l'exécution devient plus facile.

— Alors ne perdons pas de temps.

— Vous avr:z raison !...

Le comte de Vtilepreœ se hûta de tirer de sa poche un petit sifflet d'argent. Au son aigu qu'il fit

27iî LES PLAISIRS DU ROI

entendre, Horace vit aussitôt poindre à l'autre bout de la rue la tète noire et frisée de Samuel.

Samuel était sourd, mais il épiait son maître ; en moins de dix secondes, il fut près de lui.

— Samuel a quinze ans, monsieur le comte, dit alors Roger en se tournant vers Horace, il y en a cinq qu'il est à mon service ; voyez comme son œil est vif et intelligent... sans lui j'étais perdu.

— Qu'a-t-il donc fait ?

— Vous le saurez tout à l'heure ; mais il est bon de vous dire que depuis que je suis sorti de la Bastille, Samuel n'est plus mon valet, il est mon ami !

Et en disant ces mots le comte saisit les mains du petit nègre et les serra avec affection dans les siennes.

Horace regardait cette scène avec attendrissement ; il vit deux larmes brillantes tomber silencieusement le long des joues de Samuel, et en fut profondément ému.

— Partons ! dit-il tout à coup, autant pour se soustraire à cette émotion que pour profiler de quelques heures qui leur restaient.

— Partons ! répéta Roger.

Et il fit un signe à Samuel qui prit les devants.

Dès que Samuel fut arrivé devant la porte par laquelle Marchant avait disparu, il tira de sa poche une clef qu'il se hâta d'introduire dans la serrure. Quand la porte fut ouverte, il attendit Roger et Horace. A peine ceux-ci en eurent-ils franchi le seuil, qu'il la referma avec les mêmes précautions qu'il avait prises pour l'ouvrir, c'est-à-dire en évitant de faire le moindre bruit. Il tira les verroux et reprit les devants. Le corridor dans lequel ils venaient d'entrer était parfaitement sombre, et l'on ne pouvait rien distinguer. Samuel saisit la main de Roger qui lui-même tendit la sienne à Horace, et tous les trois montèrent ainsi, en marchant sur la pointe du pied. Horace l'entendit ouvrir successivement plusieurs portes, sans qu'il lui fût davantage possible d'examiner le terrain sur lequel il marchait, et ce ne fut qu'au troisième étage que le petit nègre les introduisit enfin dans une vaste salle où pénétrait une douce et faible lumière.

Alors Samuel leur fit signe de s'arrêter, et il disparut en mettant son index sur ses lèvres, ce qui était une façon de leur recommander le silence.

Horace profita de ce moment de répit pour jeter un coup d'œil rapide sur la salle.

Elle n'avait d'ailleurs rien de particulier : un épais tapis -couvrait le parquet, des rideaux de laine étaient appendus à lafenêtre, quelques tableaux pendaient le long des murs ; la cheminée était richement ornée d'une pendule de forme élégante et de vases en terre peinte.

Horace fit quelques pas vers la fenêtre , souleva doucement le rideau, et jeta son regard devant lui.

Deux cris de surprise furent poussés en même temps...

Le premier par Horace, qui venait de reconnaître à la fenêtre opposée la figure de Plantin ; le second par Plantin, qui venait de reconnaître son maître.

— Savez-vous ce qui nous arrive, dit aussitôt Horace à Roger, en laissant retomber le rideau : l'hôtel de la Boule d'or est en face, et nous sommes dans l'appartement qu'a occupé mademoiselle de Méranges.

— Je le savais ! répondit Roger.

Horace le regarda et fut frappé de la profonde

altération de ses traits. C'est à peine si le comte de Villepreux avait entendu les paroles qu'il lui avait dites ; le regard fixement attaché au parquet, il tourmentait impatiemment la poignée de son épée.

— Oui, c'est ici, reprit peu après le jeune comte sans relever les yeux, c'est ici qu'ils l'ont amenée et qu'ils l'ont retenue... Mais patience ; la victime est partie, les bourreaux nous restent.

La porte s'ouvrit au même instant, et Samuel reparut.

Ses petits yeux brillaient ; une expression de souveraine satisfaction régnait sur sa physionomie, il indiqua la porte opposée à celle par laquelle il venait d'entrer, et se dirigea lui-même de ce côté d'un pas ferme et résolu.

— Suivons-le, dit Roger au comte de Forsanz. Le petit nègre échangea un regard furtif avec son

maître ; puis, ayant frappé trois coups à la porte, il abandonna la place aux deux jeunes gentilshommes qui venaient de tirer leur épée du four» eau.

La porte s'était ouverte ; ils entrèrent.

Roger d'abord, Horace ensuite.

Marchant était seul ; assis à unetable sur laquelle il écrivait, il tournait le dos à la porte.

— Qui est là ? demanda-t-il sans se déranger ni se retourner.

— Moi, le comte de Villepreux, dit Roger.

— Moi, le comte de Forsanz, ajouta Horace. Marchant se leva vivement et aperçut les deux

jeunes gens, qui, l'épée nue, la tête haute, se tenaient debout sur le seuil de la porte.

TilOIS GOUTTES DE SANG.

En apercevant Horace et Roger, Marchant recula de deux pas avec épouvante, et son regard effaré parcourut la chambre, comme pour chercher une issue possible. Une porte secrète était à peu de distance, mais le petit nègre s'y tenait posté, et sa main braquait sur Marchant un pistolet qu'il venait d'armer.

Il n'y avait aucun espoir de fuite; l'affaire était

mauvaise.

— Que me voulez-vous? dit-il alors aux deux

jeunes gens d'une voix tremblante, et sans oser tourner les yeux de leur côté.

— Je viens vous demander ce que vous avez fait de mademoiselle de Méranges ! répondit Roger.

— Je viens vous demander ce que vous avez fait de mademoiselle de Méranges ! répéta Horace.

La verrue de Marchant était d'une blancheur éblouissante.

— Mademoiselle de Méranges?... balbutia-t-il.

— Mademoiselle de Méranges ! répondirent en même temps Horace et Roger.

— Mais, essaya de dire Marchant, je ne sais, j'ignore, je vous jure...

En parlant ainsi, Marchant avait osé lever les yeux et venait de rencontrer le regard foudroyant de Roger. Il se retint au dossier de son fauteuil pour ne pas tomber.

La physionomie de Roger avait pris tout à coup une expression terrible ; la colère sourde qui montait de son cœur, colorait légèrement son front ; son œil brillant éclairait ses joues creuses, son épée tremblait dans sa main.

11 parcourut à pas lents la distance qui le se-

parait de Marchant et vint se placer devant lui. Alors, et d'un geste violent, il jeta à terre le fauteuil sur lequel celui-ci s'appuyait, et lui saisissant le bras :

— La vérité, misérable ! lui dit-il d'une voix brève; la vérité! qu'as-tu fait de cette femme?...

— Je vous le dirai... murmura Marchant.

— Parle donc !...

— Mais je n'ose... vous m'effraya...

Dans le fait, Marchant en était arrivé peu à peu au dernier degré de la peur ; sa tête tournait, ses jambes se dérobaient sous lui : il avait toutes les peines du monde à formuler des paroles intelligibles.

Horace regardait cette scène étrange avec un intérêt croissant, et il ne savait ce qui l'émouvait le plus, de la colère puissante de Roger ou de la terfrayeur de Marchant.

Le petit nègre n'avait pas bougé, et son pistolet toujours [jointe sur ce dernier.

— J attends ! fit enfin Roger après un moment

T'-'Vinf.

Mais Marchant attendait également; il attendait

que la présence d'esprit lui revînt, ou plutôt, il cherchait à rappeler ses idées qui le fuyaient. Il se livrait en lui un singulier combat entre sa frayeur et le désir de faire face à la situation. Voici ce qu'il se disait :

— Évidemment le comte Roger de Villepreux ignore où se trouve en ce moment mademoiselle Angélique de Méranges ; tant que je ne le lui dirai pas, il aura intérêt à me laisser vivre, dans l'espoir de m'arracher les renseignements qu'il est venu chercher ; si je le lui dis,au contraire, il n'aura plus aucune raison de m'épargner, et se vengera en me passant son épée au travers de la poitrine.

Marchant conclut qu'il devait se taire.

— J'attends ! répéta bientôt le comte de Villepreux.

La conviction que Marchant avait puisée dans les quelques réflexions auxquelles il venait de se livrer lui rendit un peu d'assurance. Il releva la tête, dégagea doucement son bras que Roger retenait encore et répondit en osant le regarder en face :

— En vérité, monsieur le comte, la position que vous me faites est singulièrement difficile, et je suis

fort empêché de vous satisfaire ; d'ailleurs, j'ignore parfaitement ce dont vous êtes venu m'entretenir, at en serais-je instruit que, malgré toutes les menaces dont vous pourriez m'entourer, je ne saurais rien vous apprendre.

Roger fronça le sourcil ; il ne s'attendait pas à cette réponse, mais elle ne l'étonna nullement. Seulement, les paroles de Marchant donnèrent un nouvel élan à sa colère : il lui mit la pointe de son épée à deux doigts de la poitrine.

— Écoutez-moi, lui dit-il d'un ton résolu ; je vois où vous allez en venir. En vous retranchant dans un silence prudent, vous croyez vous soustraire à mes menaces ; mais vous vous êtes trompé, et vous n'aurez fait que me donner un plus vif désir de châtier votre infamie ! Or çà, pour la dernière fois, je vous demande ce que vous avez fait de mademoiselle de Méranges !

Si Marchant n'était pas courageux, en revanche il était entêté ; et puis il croyait se sauver par là, et son erreur était bien excusable.

— Que M. le comte me pardonne, répondit-il avec

une demi-assurance, je ne puisrienlui dire à ce sujet.

L'épée de Roger fit un mouvement, et une petite tache de sang vint rougir la chemise de Marchant. Ce dernier poussa un cri imperceptible et pâlit; mais comme il vit l'épée du jeune homme s'éloigner presque aussitôt, il respira et sembla se raffermir davantage dans ses résolutions.

— Parle ! dit alors Roger en abaissant vers le parquet la pointe rouge de son épée.

Il en coûtait beaucoup, il faut le dire, à la loyauté, au courage, à l'honneur même du comte de Villepreux de s'escrimer de la sorte contre un homme éperdu de frayeur et qui ne pouvait lui opposer aucune défense, mais il n'avait pas deux partis à prendre, et sa position lui faisait une nécessité d'agir ainsi.

— Parle ! répéta-t-il en lançant à Marchant un regard qui eût glacé un homme moins entêté.

Celui-ci soutint ce regard avec le même sangfroid.

— J'ai dit à M. le comte tout ce que j'avais à lui dire, répondit-il sans prendre le soin de réfléchir.

L'épée de Roger se releva avec une fiévreuse rapidité, et bientôt une seconde tache de sang, mais

celle-ci plus large que la première, perça et s'étendit sur le linge de Marchant.

Cette fois aussi l'épée de Roger avait été moins prompte à se retirer, et l'on put entendre le cri mal étouffé que poussa la victime.

Horace tressaillit et fit un pas vers le comte de Viïïepreux ; le petit nègre remua dans son coin.

C'est que quelque chose d'étrange et d'anormal se passait dans le cœur de Roger : la vue du sang commençait à le troubler, sa colère l'enivrait peu à peu, lui versant l'oubli de soi-même; ses yeux lançaient par intervalles de rapides et fugitifs éclairs qui sillonnaient l'appartement, tout, en un mot, annonçait une tempête furieuse encore contenue, mais sur le point d'éclater.

Certes, si Marchant avait pu voir le travail pénible, douloureux, qui s'opérait en ce moment dans le cœur de Roger, ses luttes contre lui-même, ses rages violentes qui l'étourdissaient h lui faire pr-nlrn la raison ; ces furieuses invitations au meurtre contre lesquelles il so trouvait impuissant à B8 défendre, certes, Marchant n'eût pas attendu plus longtemps

à trembler pour sa vie, et il se fût hâté de s'exécuter de bonne grâce.

Mais cette terreur était loin de sa pensée, et il croyait, au contraire, avoir, par sa fermeté, détourné la colère de son adversaire.

Aveuglement funeste sans doute, car Roger voulait ce qu'il voulait, et il le voulait à quelque prix que ce fût!...

Il y avait eu un long moment de silence.

Marchant s'était raffermi de plus en plus dans sa conviction, que Roger ne voulait que l'épouvanter; Roger s'était laissé emporter par le flot sans cesse montant de son indignation, jusqu'à ce qu'il fût venu s'arrêter devant la possibilité du meurtre de Marchant.

— Parle ! reprit-il enfin en s'adressant de nouveau à ce dernier, et songe que la moindre hésitation peut te coûter la vie !...

— Je ne puis rien dire, répondit Marchant.

— Parle ! répéta Roger.

— Que monsieur le comte me pardonne...

— Tu veux donc que je commette un meurtre !

— Monsieur le comte le peut.

— Eh bien, meurs donc, misérable ! s'écria Roger hors de lui-même, ce ne sera pas trop de tout ton sang pour racheter tes longues infamies !

En disant ces mots, le comte Villepreux enfonça son épée dans la poitrine de Marchant.

Heureusement pour ce dernier, Horace avait tout prévu, et s'était élancé assez à temps pour arrêter le bras de Roger.

La blessure ne fut donc pas grave ; mais celte fois la chemise de Marchant se teignit d'une tache de sang, plus large et plus rouge.

— Y pensez-vous? objecta Horace au comte de Villepreux, et voulez-vous salir votre épée du sang de ce misérable?...

— Qu'il parle ! répondit Roger.

Horace se tourna alors du côté de Marchant, qui venait de se jeter éperdu sur un fauteuil.

— Vous le voyez, lui dit-il avec une fermeté calme, une plus longue résistance de votre part serait de la folie. Répondez donc sans détour aux questions que nous vous adressons. Où l'avez-vous conduite?

Marchant était guéri de son entêtement.

— Je l'ai conduite à Versailles, répondit-il sans hésitation.

— Ah ! ah ! il parle ! murmura Roger en se rapprochant.

— Dans quel endroit de Versailles? poursuivit Horace.

— Le Parc-aux-Cerfs...

— Le Parc-aux-Cerfs ! s'écria Roger.

— Le Parc-aux-Cerfs! balbutia Horace; et y a-t-il longtemps ?

— Le jour où l'on vous conduisait à la Bastille.

— Et depuis ce jour, interrompit Roger avec vivacité, le roi a visité le Parc-aux-Cerfs ?

— Non, monsieur le comte.

— Est-ce vrai?

— Tout ce que je vous dis est vrai...

Bien que Roger ne crût pas à la véracité des paroles de Marchant, cependant un doux espoir lui monta au cœur en l'écoutant parler. Cela était invraisemblable, mais cela n'était pas impossible, et il lui suffisait de le penser pour qu'il s'arrêtât sur la pente rapide du désespoir.

Retrouver Angélique n'était pas assez, il fallait

encore qu'il la retrouvât pure ; il fallait que le séjour du Parc-aux-Cerfs n'eût point terni le suave éclat de sa candeur native, qu'aucune pudeur honteuse ne fût venue voiler la douce fierté de son chaste regard, qu'aucun nuage enfin n'eût assombri la noble et virginale sérénité de son front.

Roger eut un moment de joie immense à la suite de cette révélation, moment de suprême oubli, pendant lequel il eût volontiers pardonné toutes les douleurs, toutes les affreuses tortures qui l'avaient assailli depuis huit jours.

Mais la réalité poignante qui l'entourait, étreignait trop vivement le comte pour qu'il pût se laisser longtemps distraire par cette joie passagère; il revint presque aussitôt à la vérité de sa position, et se tourna vers Horace qui réfléchissait.

— Horace, vous avez entendu ce que vient de dire cet homme ; Angélique est depuis huit jours au Parc-aux-Cerfs, c'est-à-dire dans la maison de débauche du roi. Si ce que cet homme a dit est vrai, un seul moyen nous reste de siuver Angélique.

— Lequel ? fit Horace.

— Celui de l'enlever du Parc-aux-Cerfs !

— J'y pensais, repartit le comte de Forsanz, mais l'abord de cette maison est difficile, et je ne vois pas trop...

— Cela ne doit pas nous inquiéter, poursuivit Roger, cet homme doit avoir des intelligences dans la place, il nous guidera.

— Oui, mais le voudra-t-il ? objecta Horace. Roger sourit en haussant les épaules.

— Marchant voudra tout ce que je lui demanderai avec cette épée, répondit-il.

Puis, s'approchant du valet, toujours l'épée à la main, toujours la voix brève et impérieuse :

— Marchant, ajouta-t-il, vous devez avoir accès au Parc-aux-Cerfs, vous nous y conduirez demain.

— Je vous y conduirai! répondit Marchant, incapable désormais d'une volonté quelconque.

— D'ici là, nous vous confierons à la garde de Samuel, et la moindre tentative de fuite de votre pari sera énergiquement punie.

— Je ne chercherai point à fuir...

— Mais, comme cette maison est à vous, et qu'il pourrait y venir certaines personnes qu'il nous

importe de tenir éloignées, vous allez nous suivre à l'instant même.

— J'irai où vous voudrez î

Marchant se leva. Samuel ferma la porte dérobée, et prit les devants pour montrer le chemin.

Mais au moment où ils allaient mettre le pied dans le salon, la fenêtre de cette pièce vola en éclats avec un bruit formidable, les rideaux s'ouvrirent déchirés dans toute leur hauteur, et un homme vint tomber sur le parquet.

Horace et Roger tressaillirent, Marchant eut un moment d'espoir et de joie.

Cette joie fut de courte durée.

L'homme s'était rapidement relevé, et ava't montré à tous sa placide figure :

C'était Plantin.

En apercevant son maître à l'endroit où il savait que mademoiselle de Méranges avait été retenue prisonnière, bien qu'on lui eût appris le matin mêffll que le comte de Forsanz avait été rendu à la liberté, Plantin avait craint quelque nouvelle trahison de la part de Marchant et s'était spontanément décidé à

faire le sacrifice de sa vie pour sauver celle de son maître.

Co sacrifice était parfaitement inutile ; Plantin le vit avec joie.

Après cet incident qui n'eut d'autre effet que d'arrêter un instant nos cinq personnages, ils se mirent en marche et arrivèrent bientôt à l'hôtel de la Boule-d'Or.

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