‹ Les plaisirs du roiChapitre 17 sur 21 · LE PARC- AUX-CERFS · texte numérisé non relu

LE PARC- AUX-CERFS

Le Parc-aux-Cerfs avait bien perdu, à cette époque, de l'activité que lui imprimait, quelques années auparavant, l'attention toute spéciale dont madame de Pompadour l'entourait ; mais il n'en était pas moins l'objet des plus tendres sollicitudes des familiers du roi. Parmi les courtisans, il n'était pas un seul homme peut-être qui n'eût regardé comme un honneur insigne d'y voir entrer sa fille, sa maîtresse ou sa femme. A cette époque, le vice allait éhonté, la tête haute, le visage découvert ; on marchandait ouvertement l'honneur d'autrui, comme l'on ven-

dait îe sien propre, et l'on n'eût jamais pensé payer trop cher la joyeuse part que l'on prenait des royales orgies.

Tout ce peuple de courtisans que l'on voyait à de certaines heures du jour et de la nuit passer rieurs, insouciants et radieux sous les galeries dorées du palais de Versailles , toutes ces femmes sur le front desquelles la volupté et la débauche avaient imprimé un cachet indélébile d'infamie, cette société enfin qui se groupait pâle et impuissante autour d'un roi usé avant l'âge par des plaisirs de toutes sortes, trouvait son complément nécessaire, presque son excuse, dans cette royale maison de débauche, qui étalait audacieusement ses turpitudes au grand jour*

Cette maison était tenue d'ailleurs avec un soin tout particulier.

Lebel , premier du roi , ainsi qu'on l'appelait, était le maître reconnu de l'établissement. Bien que les fonctions qu'il remplissait auprès du roi le tinssent presque constamment éloigné du Parc-aux- Cerfs, cependant il ne le négligeait pas, et y faisait de fréquentes visites. C'était lui qui recevait les

nouvelles venues, qui congédiait celles dont le roi ne voulait plus, qui, en un mot, faisait toutes les affaires urgentes de la maison. C'était lui encore qui faisait exécuter le portrait des élèves qu'il croyait devoir flatter le plus le goût du roi, pour les présenter ainsi à Sa Majesté.

Comme le Parc-aux-Cerfs aurait pu être l'objet do tentatives sérieuses de la part de quelque amant de l'une de ces infortunées, on avait, à peu de distance, établi un poste, dont l'unique consigne consistait à veiller sur l'établissement. Le chef de ce poste militaire était un vieillard que, par plaisanterie, on appelait M. de Cervières.

Après Lebel, il y avait encore une surintendante dont l'autorité s'exerçait plus particulièrement sur les divers services que la maison entretenait. A l'époque où nous avons placé notre récit, la surintendance était occupée par une ancienne chanoinesso d'un chapitre noble.

Ensuite venaient, en dernier lieu, deux sous-maltresses, que leurs attributions appelaient à tenir compagnie aux nouvelles venues.

Les élèves, c'est sous ce nom que l'on désignait

ces dernières, les élèves étaient classées de deux manières différentes, selon le rang auquel elles appartenaient. Celles qui étaient issues de familles nobles avaient à leur service des valets revêtus d'une livrée verte; les roturières, au contraire, n'avaient qu'une livrée grise. A part cette distinction, les soins étaient les mêmes pour toutes, et il n'y avait de privilège que pour la beauté.

Du reste, les élèves ne communiquaient point entre elles, et l'on prenait bien soin de choisir, pour leur service, des hommes fort laids, et en tout cas hors d'âge.

Le Parc-aux-Cerfs coûtait cinq millions par an.

C'était une délicieuse habitation qui se cachait, aux beaux mois de l'été, derrière un épais rideau d'arbres touffus, une douce retraite où la volupté se dérobait aux regards, trouvant là toute l'excitation sensuelle du mystère et de la publicité réunis. Le silence du recueillement et de la méditation semblait régner incessamment autour de cette demeure paisible, et l'on eût cru bien plutôt à une sainte et calme thébaïde qu'à une infâme maison de prostitution.

Vers dix heures du soir, le lendemain de la scène que nous avons mise sous les yeux du lecteur au chapitre précédent, une voiture partit de l'hôtel de la Boule-cVOr, et prit, en suivant les quais, la direction de Versailles. Samuel était sur le siège à côté du cocher; Plantin était derrière. Quelque chose brillait sur la poitrine de Samuel, c'était le manche de son poignard.

Dans la voiture se trouvaient trois personnes : Roger et Horace d'un côté, de l'autre l'infortuné Marchant.

Horace et Roger, occupant chacun un coin, demeuraient pensifs et silencieux : la verrue de Marchant pendait sans vigueur sur son nez.

Dès que la voiture entra dans l'avenue de Chaillot, elle prit le galop. Les bruits de la capitale s'éteignirent alors, et l'on n'entendit plus bientôt que le roulement des roues qui soulevaient à l'entour un tourbillon épais de poussière.

Le trajet ne fut pas long; à onze heures et demie, la voiture entrait dans Versailles.

Le cocher avait reçu des instructions détail i il évita do passer près ùu château, il prit plusieurs

rues détournées, et ne s'arrêta que lorsqu'il eut touché le quartier Saint-Louis.

Samuel et Plantin descendirent rapidement de eur place, et vinrent ouvrir la portière : Roger descendit le premier, Marchant ensuite, enfin Horace.

Roger fit alors un signe au cocher qui repartit, et nos cinq personnages se dirigèrent immédiatement vers le Parc-aux-Cerfs : Marchant entre Roger et Horace, Plantin et Samuel derrière.

Minuit sonnait quand ils arrivèrent à l'établissement dont nous avons parlé plus haut.

Le poste qui veillait sous les ordres de M. deCervières ne se piquait pas précisément d'exactitude. Nos jeunes gens trouvèrent la porte fermée, mais la sentinelle absente.

Bien que la sentinelle ne les eût pas arrêtés, néanmoins cette particularité leur était favorable : c'était du temps gagné.

Ils s'arrêtèrent.

— Marchant, dit Roger à voix rapide et basse, nous voici rendus au Parc-aux-Cerfs. Vous vous êtes engagé à nous en faire ouvrir les portes, à rechercher avec nous mademoiselle Angélique de Mé-

ranges, et en cette considération, mais en cette considération seulement, je vous ai promis la vie ; songez à tenir votre engagement, et je tiendrai ma promesse.

— Suivez-moi, répondit Marchant.

11 tira en même temps de sa poche une petite clef qu'il introduisit dans la serrure de la porte ; celle-ci tourna sur ses gonds, et Marchant entra le premier.

Roger, Horace, Samuel et Plantin le suivirent.

Roger, cependant, éprouva une sorte d'hésitation au moment de mettre le pied dans la sombre allée qui conduisait à cette singulière demeure. Qu'allaitil apprendre ? Comment allait-il revoir Angélique? La retrouverait-il digne de lui? Est-ce avec honte ou avec joie qu'elle devait le revoir, comme un libérateur ou comme un juge?...

Cette pensée faillit lui enlever toute son énergie ; il chancela, le cœur fut sur le point de lui manquer, et il se cramponna au bras d'Horace pour ne pas tomber.

Ce dernier comprit ce qui se passait en lui ; il lui prit la main, et la lui serra affectueusement.

— Du courage, lui dit-il, Angélique est pure ; Dieu vous doit ce bonheur, pour les tortures que cet amour vous a fait souffrir. Ne perdons pas de temps... Appuyez-vous sur mon bras, et marchons!

Mais déjà Roger avait repris toute sa volonté, il était redevenu maître de lui; son pas s'appuya plus ferme sur le sol, et son regard chercha à percer le feuillage qui lui cachait encore l'habitation des Élèves.

A peu de distance de là, la petite bande s'arrêta.

Elle était arrivée près de l'habitation : un morne silence régnait alentour, une seule lumiàre brillait encore et perçait de ses vagues rayons l'obscurité profonde de la nuit.

— G'esMà qu'est Angélique! s'écria Roger en désignant à Horace la fenêtre où brillait cette lumière.

— En effet, répondit Marchant, cette fenêtre est celle de l'appartement de mademoiselle de Méranges... Suivez- moi, nous sommes arrivés.

Roger quitta aussitôt Horace, et suivit Marchant. Tous les deux atteignirent l'escalier et montèrent. Depuis huit jours, Angélique était au Parc-aux-

Cerfs, sans qu'on lui eût appris où elle était, qui l'avait enlevée, ni ce que l'on voulait d'elle. Ignorante comme un enfant qui n'a jamais quitté sa mère que pour aller au couvent, et le couvent que pour retourner auprès de sa mère, Angélique n'avait pas encore perdu tout espoir, et chaque soir elle priait Dieu de la ramener aux calmes habitudes de la vie qu'elle avait menée jusqu'alors. Ce qui l'effrayait surtout, c'était de se trouver isolée, au milieu de visages inconnus, dans une demeure où parfois elle entendait, pendant la nuit, des bruits singuliers qui lui jetaient de ténébreuses terreurs. Angélique ne pouvait parvenir, malgré ses efforts, à s'expliquer ce qui se passait autour d'elle et en elle; plusieurs fois déjà, il lui était arrivé de saisir au passage, à travers les discussions qui s'élevaient dans les chambres voisines de la sienne, des mots dont elle cherchait en vain le sens, et qui cependant la faisaient rougir et la glaçaient de honte. Le matin, quand les femmes attachées à sou service venaient préparer sa toilette et l'aider à se parer, elle éprouvait je 06 sais quelle sainte pudeur a se livrer, presque sans voile, à leurs mains; elle tris-

sonnait instinctivement sous leurs regards. audacieux. Ce n'étaient point là les chastes soins qu'elle recevait de sa mère, les tendresses pudiques dont elle était entourée au couvent. Angélique ne savait que penser : elle n'osait point se révolter ouvertement, et quand ses femmes l'avaient quittée, elle se prenait à pleurer, en songeant avec amertume que maintenant elle avait honte de cette beauté, dont l'amour de Roger l'avait rendue si fière.

Cependant elle était loin encore de soupçonner toute la vérité f ... Il y avait, pendant le jour, tant de calme et de paix autour d'elle, les grands arbres du parc étaient si vigoureux, si chargés de feuilles vertes, les parfums que le vent lui apportait à ses heures de solitude étaient si purs et si enivrants, l'harmonie berceuse qui s'exhalait de toutes choses chantait si doucement dans les bosquets en fleur, sous les arbres touffus, que la pauvre enfant, déjà bien fatiguée d'avoir souffert, d'avoir tremblé, d'avoir pleuré, se laissait endormir, et s'oubliait dans l'enchantement d'un beau rêve qui lui rendait pour un moment le bonheur qu'elle croyait perdu.

Était-ce Roger, était-ce sa mère, qu'elle voyait

alors ?*Angélique ne savait pas encore pourquoi elie aimait Roger; mais elle l'aimait : c'était le seul nomme qu'elle eût jamais connu; il s'était présenté à elle au moment où son cœur candide s'ouvrait aux premières espérances de la vie, et elle l'avait aimé avec toute la confiance d'une âme heureuse. Dire ce qu'elle avait bâti de rêves irréalisables sur ce premier amour qui était venu la surprendre au milieu des pures joies de son enfance, serait impossible. A cet âge, le cœur d'une femme est trop riche d'illusions, trop plein d'enchantements inconnus ; il y a encore dans ces âmes que le contact de notre monde n'a pas corrompues un souvenir trop récent des splendeurs éternelles d'un monde meilleur ! 11 faudrait une plume plus exercée que la nôtre pour raconter ce que le regard d'Angélique entrevit alors au delà de l'horizon borné qui nous étreint, ce que son esprit devina de jouissances exquises dans le développement de cet amour qui jaillit un jour de son cœur comme d'une source vive.

C'était donc Roger qu'elle revoyait dans ses moments de mélancolie oublieuse et pensive.

C'était Roger, car elle l'aimait de toute son âme ; car depuis qu'elle avait appris à craindre, à trembler, à rougir, il était le seul être dont la protection lui semblât efficace ; car depuis qu'elle l'avait connu, son image aimée s'était constamment tenue à ses côtés, et il avait toujours été de moitié dans les joies qu'elle avait goûtées.

Pourtant, l'image de Roger était impuissante à protéger Angélique contre les angoisses qui venaient s'emparer d'elle, dès que le soleil disparaissait à l'horizon, que les oiseaux cessaient de chanter sous les charmilles, et que la nuit commençait à l'envelopper de toutes parts. Toutes ses terreurs revenaient en foule, elle frissonnait au moindre bruit, tremblait au moindre frémissement de la brise dans les arbres, et pâlissait tout à coup quand la clarté vacillante de sa lampe détachait de grandes ombres du fond de son alcôve.

Elle avait beau fermer sa porte, attacher les persiennes de ses fenêtres, elle n'en était pas moins glacée d'effroi aussitôt qu'elle se retrouvait seule dans sa chambre. Elle conservait encore toutes les idées superstitieuses de l'enfance, et n'avait ou-

thé aucune des histoires que sa nourrice lui racontait naguère pour l'endormir.

Dans ces moments où, vaguement effrayé, son esprit ne savait où prendre la réalité qui semblait le fuir de tous côtés, Angélique se laissait tomber à genoux au pied de son lit, et priait Dieu, avec une sainte ferveur d'enfant, de la délivrer de ces fantômes insaisissables dont l'obsession la fatiguait autant presque qu'elle l'épouvantait.

C'est donc à ces incessantes terreurs que Roger avait dû de trouver la chambre d'Angélique encore éclairée, au moment où il approcha de l'habitation des Élèves.

Plus qu'à l'ordinaire peut-être, la noble enfant avait ce soir-là vainement tenté de chasser loin d'elle ces sensations pénibles qui lui étaient tout courage; c'étaient encore Roger qu'elle avait revu; mais Roger, pâle, le sein meurtri, les cheveux en désordre, essayant inutilement de l'arracher à la honte et venant mourir à ses pieds d'une mort sanglante... Klle fermait les yeux, bouchait ses oreilles de ses deux mains; mais l'image de Roger la poursuivait partout, et elle entendait, jusque dans

le silence factice qu'elle créait autour d'elle, les dernières plaintes de sa terrible agonie ! . . .

Pauvre Angélique, elle ne savait pas alors le jeune comte si près d'elle, si plein de vie, le front si joyeux, le cœur si débordant d'espoir.

Lorsque les premiers pas de Roger et de Marchant se posèrent sur l'escalier, Angélique s'arrêta au milieu de sa chambre, pâle, immobile et attentive ; le bruit montait toujours, le cœur lui battait avec force ; elle continua d'écouter.

Son regard s'était vivement dirigé vers la porte ; elle savait déjà qu'elle était fermée.

Les pas venaient de s'arrêter ; elle entendit une main glisser le long de la porte, et chercher sans doute une clef le qu'on n'y trouvait pas.

— C'est ici ! dit alors une voix qu'elle reconnut aussitôt pour celle de Marchant.

Et tout son sang reflua vers son cœur, et un frisson glaça ses membres.

— Frappez, ajouta Marchant.

Angélique prêta l'oreille, deux coups furent frappés, et une autre voix, qu'elle reconnut à peine, prononça doucement son nom.

Elle demeura stupéfaite et ne trouva pas la force de répondre.

De son côté, Roger était bien violemment ému, 3t sa voix trembla lorsqu'il prononça une seconde fois le nom d'Angélique.

Mais alors il entendit des pas venir à lui, il vit la porte s'ouvrir avec précipitation, et Angélique se précipiter dans ses bras.

— Roger ! s'écria Angélique, vous venez me sauver !

— Angélique ! Angélique ! je croyais vous avoir ' perdue pour toujours ! répondit Roger.

La pauvre enfant l'entraîna avec empressement au milieu de la chambre, et quand la clarté de la lampe vint à tomber sur le visage pâle et défait de son amant, elle porta les mains à son cœur avec épouvante :

— Oh ! Roger, dit-elle, est-ce bien vous que je revois ; et huit jours ont-ils suffi, mon Dieu ! pour vous changera ce point?...

— Oui, Angélique, répondit Roger, c'est bien moi ; j'ai passé huit jours... huit jours affreux, pendant lesquels j'ai souffert tout ce que l'homme

peut souffrir ; car moi, Angélique, je n'ignorais pas que l'on vous avait conduite ici.

— Et où suis-je donc, demanda la jeune fille avec étonnement !

— Au Parc-aux-Cerfs !... répondit Roger. Angélique étouffa un cri et cacha son front dans

ses mains. Elle comprenait !

Quand elle releva la tête, elle était pâle, et deux larmes coulaient silencieusement le long de ses oues.

— Et qui vous a conduit près de moi ? demanda-t-elle doucement à Roger.

Celui-ci se retourna pour lui indiquer Marchant, mais Marchant n'était déjà plus là.

11 avait profité du premier moment favorable pour disparaître !...

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