LC ROI APRÈS SOUPE
Il y avait eu ce soir-là un joyeux souper dans les petits appartements du roi.
Là, se trouvaient réunis ce que la noblesse du pays comptait de plus illustre : le duc de Richelieu, le duc d'Ayen, le duc de Duras, vieux et jeunes roués, les uns, qui avaient assisté aux extravagantes saturnales de la régence, les autres, qui cherchaient par leurs voluptueuses folies à faire revivre un passé que tout le monde regrettait autour d'eux.
Le comte de Gonesse semblait renaître chaque jour au milieu de ces convives, dont les premiers
avaient été les compagnons de ses premières ivresses, dont les seconds lui rappelaient cette ardeur insoucieuse de l'avenir, qui commençait peu à peu à l'abandonner.
Les bons mots se choquaient, les saillies se mêlaient au bruit des verres, les anecdotes scandaleuses du présent ou du passé amenaient le sourire sur les lèvres ; les vins généreux versaient à longs flots l'oubli des soucis de la veille et du lendemain.
n y avait là aussi des femmes jeunes et belles, rieuses et folles, qui laissaient gaiement l'ivresse effeuiller une à une les fleurs de leur couronne, ou dénouer les abondantes torsades de leurs cheveux ! . . . 11 y avait là encore de pauvres jeunes filles rougissant sous leur parure d'emprunt, qui s'arrêtaient effrayées devant ce spectacle, essayant vainement de cacher leur honte derrière le vif incarnat de leurs joues, ce dernier voile des dernières pudeurs...
Mais o mélange de femmes folles et de jeunes filles tremblantes, réjouissait les sens des c ves, et nui n'eût été assez osé pour s'en plai
Bien loin de là, les parfums enivrants brûlaient dans les cassolettes en bois de senteur, les lumières palpitantes faisaient étinceler les glaces et les cristaux, le vin pétillait dans les coupes ciselées, et un tumulte voluptueux, qui étourdissait la raison, réveillait les vieux et solitaires échos du royal palais !...
Ah ! leur vie fut belle, puisque jamais le remords ne vint s'asseoir à leur festin ; ils furent heureux, puisque leur vie fut un long oubli. Pourquoi la postérité les maudirait-elle ?
Qui pourrait dire la raison de leurs crimes, serait un impie ! Laissons donc leurs cendres en paix, et qu'ils reposent comme ils ont vécu, oublieux et oubliés!...
Donc, il y avait eu ce soir-là souper dans les petits appartements du roi.
Le souper s'était prolongé fort avant dans la nuit, et il était deux heures du matin quand le comte de Gonesse donna le signal du départ.
Le comte de Gonesse était fort gai, mais il ne chancela pas en se levant de table. 11 quitta ses convives avec le même sourire, et quand tout le
monde croyait qu'il regagnait ses appartement3, il fit appeler Lebel, son premier valet de chambre, et ayant jeté un manteau sur ses épaules, il se mit en marche vers le Parc-aux-Cerfs.
Tout le temps que dura le chemin, le comte entretint Lebel de la beauté de mademoiselle de Méranges. Lebel applaudissait aux paroles du comte et renchérissait sur ses éloges. Ils arrivèrent au parc enchantés l'un de l'autre.
Le comte de Gonesse connaissait le Parc-aux- Cerfs comme son château de Versailles ; il renvoya Lebel dès qu'il y fut arrivé. Le grand air avait en partie dissipé les fumées de l'ivresse, il n'avait plus besoin de guide et trouva parfaitement sa route.
Cependant son cœur battait violemment ; toute l'ardeur de sa première jeunesse semblait être revenue, et quand il poussa la porte d'Angélique, ce ne fut pas sans une profonde émotion.
11 fut quelque peu surpris de la trouver debout ; mais à la pâleur mortelle répandue sur ses traits, il crut deviner l'ennui et la lassitude d'une longue et inutile attente.
Cette remarque le rassura.
— Tu m'attendais, mon enfant, dit-il en jetant négligemment son manteau et son chapeau sur le sopha, sur l'honneur, ma toute chère, je m'en veux d'avoir tant différé ma visite, et à l'avenir, je te promets de m'amender et de ne rien faire que pour ta joie et ton plaisir... Car, ajouta-t-il en saisissant la main d'Angélique et en essayant de l'attirer à lui, tu es belle, mon enfant, belle comme jamais femme ne l'a été ; et s'il était permis de le croire, je te dirais que Dieu n'a pas créé d'ange plus beau et plus pur que toi!...
Angélique était restée muette et glacée à sa place : elle n'entendait pas les paroles du comte ; elle écoutait la respiration pénible de Roger, et craignait à tout instant que ce bruit ne trahît fatalement sa présence.
— Tu ne me réponds pas, reprit le comte, en se rapprochant de la jeune fille : tu es pâle, tu as peur, tu trembles, pourquoi cela?.. Ne crains rien, mon enfant, je suis bon, et je t'aimerai ; tout ce que ton cœur pourra désirer, tu l'auras ; tous les rêves d'ambition et de bonheur qui ont bercé ton enfance vont désormais se réaliser, et il n'y aura
pas autour de toi une seule femme, si heureuse qu'elle soit, qui n'enviera ton sort I
En parlant ainsi, le comte avait glissé son bras autour de la taille d'Angélique, et déjà ses lèvres effleuraient ses cheveux. Angélique se dégagea violemment de cette étreinte et recula jusqu'au milieu de la chambre.
— Que me voulez-vous ? s'écria -t-elle en jetant au comte un royal regard de mépris et de fierté.
Le comte demeura quelques instants inquiet et troublé sous l'influence de ce regard, mais il reprit en peu d'instants toute son assurance.
— Ce que je veux de toi !... dit-il, ce que je veux de toi, mon enfant bien-aimée, pourquoi me le demandes-tu, petite folle ! Peut-on te voir sans t'airner, peut-on t'aimer sans te désirer?.. Je veux de toi, Angélique, ces beaux cheveux qu'un nœud jaloux retient, ces rondes épaules que le ciseau d'un statuaire amoureux semble avoir taillées pour l'œil d'un roi; ces lèvres frémissantes que mordent en ce moment tes belles dents d'ivoire... Je veux de toi ces soupirs voluptueux qui gonflent ta poitrine, et ces regards ardents que voile enfin ta paupi
viens, et tu seras aimée comme tu ne le fus jamais dans ta vie ; et je te ferai belle, riche, heureuse ; et je te proclamerai reine !
Quoique l'âge eût glacé les sens du vieux comte de Gonesse, cependant le désir lui prêtait en ce moment une jeunesse factice; l'émotion faisait trembler sa voix, ses yeux brillaient d'un feu inaccoutumé, son front s'était couronné d'un noble et chaleureux éclat... Un instant Angélique eut peur, en le regardant, de la fermeté de son regard et de l'air résolu qui animait sa physionomie, et elle s'apprêta, de tout son courage, à soutenir une lutte desespérée. Mais Roger était près d'elle, le moindre mouvement pouvait la trahir, il lui fallait user de prudence. Elle marcha donc, ferme et digne, vers le comte, et lui dit avec une simplicité touchante :
— Je ne sais, monsieur le comte, si la prière d'une femme sans défense doit vous toucher, et suffira pour vous arrêter; mais s'il est encore quelque vertu dans votre cœur, vous comprendrez aisément, je l'espère, le langage que je vous tiendrai. Je ne m'appartiens plus, monsieur le comte; avant que par un acte infâme on ne m'eût arrachée des bras
de ma mère, j'avais donné ma vie à un homme dont je devais être la femme, et dont l'amour m'eût rendue heureuse et fîère; pour avoir été lâchement séparée de toutes mes affections, je n'en ai pas moins conservé religieusement les sentiments que j'ai voués à celui qui le premier me parla d'amour, et aujourd'hui, monsieur le comte, quoique vous puissiez dire ou faire, je saurai défendre mon honneur, qui est aussi le sien !
Le comte de Gonesse souriait : il y avait longtemps que l'amour ne lui avait offert de résistance; c'était un plaisir nouveau ; il voulut en prendre à son aise.
— Ma chère enfant, répondit-il d'un petit ton conquérant, vous raisonnez comme une pensionnaire, et je gagerais, rien qu'à vous entendre, qu'il y a à peine huit jours que vous êtes sortie du couvent. Allons, ma petite fille , soyons bien sage, et nous prendrons soin du petit cousin.
Le comte de Gonesse pensait, en parlant ainsi, produire un effet immanquable sur l'esprit d'Angélique. Ce moyen lui avait déjà réussi mille fois. Mais Angélique ne connaissait pas cette science qui con-
sisteà obtenir sans demander; la feinta était aussi
loin de son cœur que de ses lèvres.
— Il ne s'agit pas d'un cousin , répondit-elle naïvement.
— Et de qui donc? fit le comte d'un petit air goguenard.
— Du comte Roger de Villepreuxl
— Vous le connaissez?..
— Je le connais et je l'aime !
Une légère rougeur colora les joues d'Angélique à cette réponse franche et sans détour ; mais sa voix resta ferme, et son regard ne se voila point.
— Eh bien, mon enfant, reprit le comte après quelques instants d'étonnement, vous êtes plus heureuse que je ne pensais, puisque demain vous serez la femme du comte Roger de Villepreux?
— Que dites-vous ?
— Rien que je ne puisse affirmer.
— Demain?..
— Demain , le comte de Villepreux sera votre mari !
Angélique tomba sans force sur le sopha, et porta 198 deux mains à son cœur.
C'est impossible ! murmura-t-elle , c'est impossible, ô ma mère ! ô Roger !
Angélique s'efforçait de croire à la possibilité do cet avenir, mais je ne sais quel fatal et cruel soupçon s'était glissé dans son cœur et y étouffait la confiance près d'y prendre racine. 11 lui semblait être au milieu d'un rêve pénible, qui l'enlaçait d'épouvanlables réalités dont elle cherchait vainement à fuir les étreintes; elle eût voulu pleurer et ne le pouvait pas, elle eût voulu crier, et la voix lui manquait : d'étranges frissons couraient sur sa peau, clic avait peur, elle avait froid, elle eût été heureuse de mourir!... Les fantômes des hallucinations nocturnes marchaient ou Mutaient autour d'elle, et parmi leurs voix moqueuses ou leurs rires railleurs, elle démêlait toujours la voix plaintive de Roger, qui lui jetait en passant un triste et dernier adieu.
Cependant le comte s'était assis à ses côtés : il | ardait, et le feu un moment éleint de ses désirs venait de se rallumer plus actif, plu plus impérieux.
— Demain, lui dit-il, tu seras l'épouse du comte
Roger, demain tu quitteras cette demeure d'un jour, pour habiter le palais de Versailles, demain tu abandonneras ces vêtements de jeune fille, pour revêtir des vêtements de femme qui relèveront encore ta beauté. Demain enfin, tu reparaîtras dans un monde qui t'accueillera comme sa reine; mais aujourd'hui, Angélique, dans ce moment surtout, n'as-tu pas une seule pensée pour celui à qui tu vas devoir ta nouvelle fortune ; la reconnaissance et un autre sentiment plus doux, que je serais si heureux d'avoir fait naître en toi, ne te disent-ils pas qu'il y a c!c par le monde un homme que ta beauté séduit et que ton amour rendrait ivre ? Pourquoi ne me réponds-tu pas, mon enfant... Vois, mon regard s'allume, mes mains frémissent, mes lèvres cherchent tes lèvres. Oh ! viens, Angélique, et tes rêves d'enfant n'auront jamais eu les ravissements de tes réalités de femme...
A mesure que le comte parlait, l'effroi grandissait dans l'âme d'Angélique ; une inquiétude sourde montait de son cœur, et troublait sa raison déjà fortement ébranlée. Une lutte horrible se livrait en elle, un voile épais se déchirait devant ses yeux, et
pour la première fois , la honte l'envahissait tout entière.
Elle comprenait!...
On lui avait tendu un piège, on l'avait isolée, on voulait d'elle une chose infâme !
Elle se sentit glacée.
Elle jeta autour de la chambre un regard effrayé ; mais sa lampe presque épuisée ne lançait déjà que quelques faibles rayons d'une lumière mourante. Un silence monotone régnait au dehors ; l'idée d'une fuite ne lui vint même pas ! Il eût fallu , pour fuir, abandonner Roger !
Elle se crut perdue, et se laissa retomber accablée sur elle-même.
Alors, une dernière et suprême résolution emporta sa volonté incertaine : elle se releva droite, ferme, mais désespérée, et sans chercher à cacher son trouble, son épouvante et son émotion :
— Sire, s'écria-t-elle avec une déchirante explosion de sanglots, sire, n'insultez pas aux derniers instants d'un mourant'...
Et indiquant d'un geste violent, mais plein de noblesse, le cabinet où Roger reposait, elle ajouta :
— Le comte de Villepreux est là, respectez -le ?... Puis elle s'arrêta et prêta l'oreille.
Une plainte sourde et un mouvement singulier venait de se faire entendre.
Le roi et Angélique avaient échangé un regard rapide, mais significatif.
— Il se meurt!... fit douloureusement cette dernière.
— Silence ! fit le roi, qui était redevenu tout à coup grave et sérieux.
Au même instant, la porte du cabinet s'ouvrit lentement, et la pâle figure de Roger de Villepreux se dressa sur le seuil.
Ses cheveux tombaient en désordre sur son front; les pommettes saillantes de ses joues étaient vivement colorées ; son œil cave avait un éclat vitreux qui faisait mal à voir.
Angélique courut à lui sans pouvoir proférer une parole. Roger serra silencieusement les mains qu'elle lui tendait, et se traîna en s'aidant de son bras jusqu'au sopha que le roi venait de quitter.
En passant devant le roi, un sourire de magni-
fique dédain efileura ses lèvres. Il s'assit, et indiqua à Angélique une place à ses côtés :
— Angélique, dit-il enûn, ma blessure est mortelle...
— Non! non ! interrompit Angélique ensanglottant.
— Ma blessure est mortelle, et je vais mourir, reprit Roger d'une voix lente et faible ; mais je bénis le ciel, puisque, avant de mourir il m'offre l'occasion de rencontrer M. le comte.
Roger désignait le roi.
— Moi, une fois mort, dit-il aussitôt en s'adrcssant au comte de Gonesse, cette enfant reste seule au monde, sire, et contre les attaques dont elle peut être l'objet, elle n'a de refuge que dans l'iimneur du roi...
— Mademoiselle de Méranges sera libre demain de quitter le Parc-aux-Cerfs, répondit le roi.
— Vous le jurez?...
— J'en donne ma parole royale!...
Cette assurance parut communiquer une nouvelle force à Roger; il prit Angélique dans ses bras et lui dit mystérieusement, d'une voix que faisaient trembler les dernières convulsions de l'agonie :
— Angélique ! Angélique ! tu conserveras religieusement mon souvenir, n'est-ce pas ? Tu n' oublieras jamais, ton cœur gardera saintement le culte des purs sentiments que tu m'as voués!... Oh! mourir!... mourir!...
Angélique ne répondait pas ; elle pleurait douloureusement sur la poitrine de Roger, et abandonnait sans honte son cou, ses épaules, ses cheveux aux suprêmes caresses de son amant... Enfin la voix du jeune comte s'éteignit peu à peu, ses joues pâlirent davantage encore, ses mains cherchèrent une dernière fois les mains d'Angélique , ses lèvres baisèrent une dernière fois son front ; puis un voile passa tout à coup sur ses yeux ; ses bras se raidirent, et il tomba inanimé sur le sophal...
11 était mort...