‹ Les plaisirs du roiChapitre 3 sur 21 · BLANC. — VERT. — ROUGE · texte numérisé non relu

BLANC. — VERT. — ROUGE

Cet homme avait une figure ignoble. Il portait le front déprimé, les cheveux ras ; ses yeux brillaient à fleur de tête. L'ensemble de cette physionomie était quelque chose de repoussant.

Il avait la tête ronde, son cou disparaissait dans ses épaules, et il ne fallait rien moins que ses jambes solides et robustes pour porter son ventre aux proportions fabuleuses. Une verrue monstrueuse était plantée sur la narine gauche de son nez énorme.

Cette verrue avait une existence personnelle singulière :

Quand l'homme dont elle ornait le visage se sentait tourmenté d'une colère sourde, mais implacable, elle prenait une teinte vert-pomme très-prononcée ; quand il était en gaieté, elle devenait écarlate ; quand il avait peur, elle pâlissait. C'était une sorte de thermomètre qui donnait, à ceux qui le connaissaient, la mesure exacte de ce qui se passait au dedans de cet homme.

Dire ce qu'il était n'est pas facile ; nous aimons mieux le laisser deviner à nos lecteurs.

Il avait successivement rempli plusieurs emplois peu honorables, et s'était enfin fixé à celui qu'il exerçait dans le moment. Ceux qui connaissaient son nom sans connaître l'homme le craignaient et évitaient toute relation avec lui ; ceux qui ne connaissaient pas son nom, mais qui connaissaient l'homme, prenaient un soin extrême de ne pas i fenser, et mettaient dans leurs relations avec lui i férence, tout le respect qui paraissaient i us aux fonctions dont il était nv.

11 s'appelait Marchant.

iloraeequi connaissait l'homme sans connaître son nom, et qui n'avait aucune raisuu du le craindre,

s'inclina dès qu'il le vit entrer et lui offrit un siège. M. Marchant remercia d'un signe de tête et s'assit.

— Puis-je savoir, dit alors Horace d'un ton froid et digne, ce qui me vaut l'honneur de votre visite ?

— L'intérêt que je vous porte, monsieur le comte, répondit M. Marchant en s'inclinant de nouveau.

— Quel intérêt? demanda Horace étonné.

— Il est bien simple, repartit M. Marchant, que je m'intéresse à ceux qui prennent tant de part aux malheurs de ma nièce.

— Votre nièce ? fit Horace.

— Ma nièce, répéta M. Marchant... Mademoiselle Agnès de Surville.

Le jeune comte de Forsanz réfléchit un moment, puis fixant sur l'inconnu un regard vif et perçant :

— Que mademoiselle de Surville soit votre nièce, monsieur, lui dit-il, ce dont je doute, je vous l'avoue franchement, cette raison ne justifie en aucune façon la violence dont vous usez envers elle, et, quoi qu'il doive en arriver, je vous jure, monsieur, qu'elle peut compter sur le secours de mon épée.

— C'est précisément pour vous désabuser à ce sijet que j'ai pris la peine de venir vous trouver, répondit M. Marchant; vous êtes jeune, monsieur, l'idée d'un généreux dévouement vous a séduit, et vous n'avez pas, sans doute, mûrement réfléchi a'ix dangers auxquels vous alliez vous exposer.

— Quels que soient ces dangers, je les braverai ! fit Horace.

— J'espère encore assez de votre bon sens pour croire que vous ne vous jetterez pas dans cette folle entreprise !

— Eh bien, voyez donc ! s'écria Horace, à qui ces paroles parurent une sorte de défi.

Et d'un mouvement spontané il entraîna M. Marchant vers la fenêtre et lui montra les deux planches qu'il y avait jetées à la hâte. Puis, comme il vitl'étonnement se trahir en signes non équivoques sur le visage de son interlocuteur :

— Au moment où vous êtes entré, ajouta-t-il, j'avais mon épée entre les dents, mon valet s'était armé de mes pistolets, et tous les deux nous allions tenter une descente dans votre demeure.

M. Marchant, surpris de tant d'audace et d'im-

pétuosité, promena silencieusement son regard d'Horace à Plantin, et de Plantin à Horace; mais quand cet étonnement passager se fut apaisé, il reprit son calme habituel, et un sourire béat vint agiter ses lèvres.

— Puisqu'il en est ainsi, reprit-il après une pause, je me félicite doublement, monsieur le comte, d'être arrivé assez à temps pour vous empêcher d'accomplir une folie qui vous eût coûté cher.

— Que voulez-vous dire? fit Horace, que l'impassibilité de M. Marchant confondait.

— Cela veut dire, poursuivit ce dernier, qu'à l'heure qu'il est, vous seriez vraisemblablement à la Bastille !

— A la Bastille ! dit Horace.

— A la Bastille ! répéta machinalement Plantin.

— Lisez plutôt... dit M. Marchant.

Et en parlant ainsi, il tendit a Horace un parchemin que celui-ci saisit avec vivacité.

— Une lettre de cachet! murmura-t-il, dès qu'il en eut parcouru les premières lignes.

— Oui vraiment, répondit M. Marchant, une lettre de cachet ; vous pouvez remarquer que le nom

<Ie la personne à écrouer est en blanc, ce qui laisse toute facilité au possesseur de ladite lettre. Vous le voyez, monsieur le comte, il a tenu à bien peu de chose que vous ne fussiez privé d'ici longtemps de voir et connaître Paris ; mais, ajouta-t-il en reprenant des mains d'Horace le parchemin, que celui-ci ne songeait même pas à retenir, ce qui est différé n'est pas perdu, et au train dont vous y allez, je crois qu'il ne se passera pas de longues heures avant que cette lettre ne trouve son emploi!

Cependant Horace ne disait mot, il n'écoutait plus, il songeait !

Ce nom terrible, la Bastille, était tombé tout à coup au milieu de ses élans d'enthousiasme, de générosité et de dévouement, et l'avait arrêté dans ses plus solides résolutions. Il se rappelait confusémentce mot sanglant pour l'avoir entendu prononcer naguère par son pore et par Plantin avec un'» Hrrwnr glaciale ; c'était pour son esprit comme une tombe immense où l'on enfouissait vivantes les innocentes victimes d'un despotisme révoltant. Tout enfant, il avait vu ce grand et sombre symbole se -dresser dans ses rêves, avec ses cachots humides

et infects, ses instruments de torture, ses geôliers ; il avait entrevu, dans la clarté douteuse de ses corridors sombres, les silhouettes pâles et décharnées de ses éternels prisonniers ; il avait entendu le bruit sinistre des réchauds, le grincement des fers sur les dalles, les déchirants sanglots des victimes, et, pâle, suant, effaré, il s'était bien souvent réveillé en croyant sentir sur son épaule frissonnante la main sanglante et froide du bourreau.

Pendant bien longtemps, Horace n'avait pu secouer la préoccupation fatale que lui jetait ce souvenir, et il traînait partout avec lui, jusque dans la réalité, quelques vestiges terrifiants de ses nuits !

Comment aurait-il pu vaincre d'ailleurs ce fantôme d'épouvante auquel i'éloignement avait si longtemps prêté à ses yeux des formes gigantesques ? Il savait que la Bastille était incessamment ouverte pour recevoir les malheureux qu'une fantaisie royale ou le caprice d'un courtisan y envoyait mourir; il savait que les portes qui s'ouvraient pour ces infortunés se refermaient aussitôt sur eux comme la pierre des tombeaux ; il savait que la plus lé-

gère faute suffisait et tenait lieu de crime; que bien des hommes qui, comme lui, Horace, n'avaient jamais forfait à leur honneur ni à leur roi, y étaient descendus pour n'en plus remonter... Il y avait là ùe quoi épouvanter de plus solides courages, des dévouements plus éprouvés. Pourtant il ne put se résoudre a s'avouer ainsi vaincu sans chercher une dernière fois à sauver cette femme qu'il n'aimait pas, mais vers laquelle il était emporté par une sympathique pitié.

— Monsieur, dit-il, à Marchant d'une voix ferme où ne se décelait aucune crainte, je vois que vous êtes puissant, et je suis presque tenté de vous remercier de m'en avoir prévenu. Mais les choses n'en subsistent pas moins que par le passé, et les moyens que vous êtes décidé à employer me confirment dans l'opinion que vos projets ne sont nullement louables, et que mademoiselle de Surville est, entre vos mains, une victime que vous voulez sacrifier à votre intérêt personnel. Tout homme d'honneur doit s'opposer à de tels projets, et vos menaces ne feront rien changer à mes résolutions.

— C'est fâcheux! c'est fâcheux! murmura

4f LES PLAISIRS DU ROI

M. Marchant, je serais désolé d'en venir avec vous aux moyens qui peuvent compromettre votre existence.

— Mon parti est pris, répondit vivement Horace, et je saurai vous prévenir.

— Que comptez- vous faire?...

Au lieu de répondre, Horace désigna la porte à Plantin d'un geste impérieux.

— Là, Plantin, lui dit-il d'une voix vibrante, arme les pistolets et ajuste droit...

Puis se tournant en même temps vers Marchant, dont la position devenait embarrassante.

— Monsieur, lui dit-il en tirant son épée du fourreau, vous êtes ici en mon pouvoir, songez-y bien ; ici, j'ordonne et je suis obéi... Exécutez-vous donc de bonne grâce !

La verrue de Marchant avait pris une teinte mélancolique :

— Qu'espérez -vous obtenir? demanda-t-il avec quelque inquiétude.

— La liberté de mademoiselle de Surville, répondit Horace.

Quelque chose d'anormal se passait en ce moment

au dedans deMarchant. Au lieu de soutenir bravement la couleur qu'elle avait prise, sa verrue tourna d'abord au vert-pomme,et, par un caprice singulier, elle se fixa définitivement, et s'en tint au rouge foncé. Sans faire plus de cas de la menace résolue qu'Horace lui avait jetée, ni des deux pistolets que Plantin pointait courageusement sur lui, il s'assit tranquillement sur sa chaise, et les regardant tous les deux alternativement avec un calme et une impassibilité parfaite :

— Monsieur le comte, dit-il enfin, voulez- vous m'accompagner ce soir chez la Dubois !

Le ton flegmatique dont ces paroles furent prononcées contrastait grotesquement avec le mouvement tant soit peu dramatique et théâtral dont Horace s'était servi pour formuler ses menaces. Ce dernier comprit que ses menaces n'avaient pas porté et il en conçut un cruel dépit, néanmoins il ne voulut en rien faire paraître.

— Plaisantez- vous, monsieur? deraanda-t-il à son interlocuteur, et pensez-vous pouvoir vous railler impunément de la parole et de la foi d'un gentil— bomme!

— Je ne raille nullement, repartit Marchant; je demande simplement à monsieur le comte s'il veut me faire l'honneur de m'accompagner ce soir chez la Dubois...

Puis, comme Horace ne trouvait rien à répondre et demeurait muet, il ajouta :

— La Dubois, monsieur le comte, est une femme galante comme on en voit beaucoup à Paris ; elle tient un des cercles les plus fréquentés de la capitale ; vous y rencontrerez beaucoup de savants, de poètes, de grands seigneurs, de femmes à la mode; on y danse, on y chante, on y cause, on y joue et on y soupe ! . . Vous apprendrez là, mieux que partout ailleurs, comme l'on vit à Paris et de quelle façon l'on s'y comporte. C'est une excellente école pour les jeunes gens qui arrivent, et j'aurais un fils que je ne le conduirais pas autre part.

M. Marchant attendit une réponse ; mais Horace ne savait encore que penser de ce qu'il entendait, ni s'il devait accepter l'offre de cet homme qu'il ne connaissait jusqu'à présent que sous des rapports fort peu honorables. Le nom de la Dubois était venu jusqu'au fond de sa province, et en l'entendant pro-

noncer ainsi tout à coup, il avait été singulièrement surpris. Il savait que la Dubois avait naguère le sceptre de la galanterie, qu'elle attirait encore autour d'elle tout ce que Paris possédait alors de femmes jolies et de seigneurs à la mode, que l'on trouvait dans ses salons la réunion la plus attrayante de femmes aux mœurs faciles et élégantes: Marchant lui offrait là une occasion qui ne se représenterait peut-être jamais. Il était très-difficile d'aller chez la Dubois : c'était un titre que d'être re<;u chez elle, et plus d'un jeune gentilhomme avait dû attendre de longues années avant que d'y être admis. D'ailleurs, pourquoi se serait-il attiré la haine de cet homme, que tout devait lui faire considérer comme puissant? Mademoiselle de Surville lui était inconnue, il ne l'avait vue qu'une fois; selon toute probabilité il ne la reverrait plus. Après tout, accepter l'invitation de Marchant, c'était encore servir mademoiselle de Surville. Par ce moyen, en effet, il pouvait parvenir à connaître les antécédents de Marchant, et aussi ce qu'il devait craindre ou espérer en essayant de mettre obstacle à ses projets. Il comptait, une fois chez la Dubois, découvrir quel-

que trace du complot dont mademoiselle de Surville paraissait devoir être la victime.

— J'espère bien, dit Marchant envoyant Horace pensif et irrésolu, que vous avez chassé loin de vous ces folles idées qui vous ont tout à l'heure un instant troublé la raison, et que vous ne pensez plus à mademoiselle de Surville? Il serait vraiment regrettable que vous y missiez tant d'obstination ; car je vous l'ai dit, et croyez-moi, quand je vous le répète, la moindre tentative de votre part serait punie de la Bastille !

Ces paroles , prononcées d'un ton solennel et grave, achevèrent de décider Horace.

— Qu'il en soit donc comme vous le voulez, ditil en étouffant un soupir et en remettant son épée au fourreau, j'accepte l'offre que vous m'avez faite, et je vous attendrai ce soir.

— A la bonne heure! s'écria M. Marchant, je savais bien que vous redeviendriez raisonnable; ce soir, je viendrai vous prendre.

— A quelle heure? demanda Horace.

— A neuf heures, répondit Marchant.

Comme il s'apprêtait à sortir, un valet à riche livrée entra et demanda M. Horace de Forsanz.

Plantin indiqua ce dernier.

— De la part de M. Roger de Villepreux, dit le valet en présentant une lettre.

Au nom de Roger de Villepreux, Marchant s'était arrêté subitement et était revenu sur ses pas.

— Vous connaissez M. de Villepreux? demandat-il à Horace en fixant sur lui ses regards inquiets.

— Mon Dieu ! nullement, répondit Horace ; c'est un jeune homme que j'ai rencontré en arrivant à Paris sur le pont Neuf, et avec laquelle j'ai eu la maladresse de me prendre de querelle.

Marchant parut satisfait de l'explication et disparut. Horace se tourna alors vers le valet de Roger :

— Dites à votre maître, mon ami, que je regrette vivement que des circonstances imprévues qu'il ne m'explique pas m'aient privé du plaisir de faire sa connaissance, mais que je me tiendrai toujours à sa disposition.

Le valet salua et sortit.

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