UNE SINGULIÈRE PROPOSITION
— La comtesse Du Barry !... murmura Horace dès que Marchant l'eut quitté, c'est impossible ! Oh ! mon Dieu! un instant j'avais cru à la possibilité de cet amour, il faut y renoncer.
Il se mêla de nouveau à la foule, pour essayer de se soustraire à sa préoccupation, mais il était triste, découragé; les bruits du bal étaient impuissants à le distraire.
Bien qu'il ne doutât pas que cette femme ne fût réellement la comtesse du Barry, ainsi que le lui avait dit Marchant, il demandait à son esprit des
ra sons de ne pas croire que cela fût, et fuyait avec terreur devant la réalité ! Et puis, dans sa naïveté provinciale, Horace avait toujours pensé que le vice se révèle chez la courtisane par certaines marques indélébiles, et il s'étonnait, en se rappelant l'image de la comtesse, de n'avoir que de l'admiration et de l'amour pour son visage si pur, ses formes si délicatement harmonieuses, sa mise si chastement simple. Il s'indigna contre lui-même de se sentir aussi vivement ému au seul souvenir des quelques instants qu'il avait passés près d'elle, et se promettait de l'oublier dès qu'il aurait franchi le seuil de cette demeure où il l'avait rencontrée.
Mais quoi qu'il fît, l'image de la comtesse revenait sans cesse à son esprit, et la jalousie lui mordait le cœur, lorsqu'il venait à se rappeler l'intérêt que la Du Barry avait témoigné au comte de Villepreux.
Dans un moment où, en proie à une vive agitation, il parcourait les appartements de la Dubois, allant des salons aux boudoirs et des boudoirs aux salons, il crut voir passer à ses côtés et disparaître aussitôt le comte Roger de Villepreux lui-môme. Un
nuage gnssa sur ses yeux et la jalousie descendit plus profondément encore dans son cœur.
Le comte Roger avait paru ne vouloir pas le reconnaître, et s'était éloigné; Horace se mit sur ses traces, et au bout de quelques minutes il le rejoignit.
Le comte Roger ne pouvait l'éviter, il fit quelques pas et entra dans un boudoir. Ils s'y trouvèrent seuls.
— Je vous cherchais, monsieur le comte, dit Horace en abordant Roger.
— Et moi je vous fuyais, répondit Roger.
— Comment cela ? fit Horace étonné.
— N'avez-vous pas reçu ma lettre ?
— Je l'ai reçue.
— Et vous consentez à remettre notre rencontre?
— De tout mon cœur.
— Alors je n'ai plus, pour le moment, qu'un service à réclamer de vous.
— Lequel ?
— Celui de ne pas me reconnaître, d'ici que je ne vous reconnaisse moi-même...
— Mais, quel motif!... objecta Horace dont l'étonnement allait croissant.
— Oh ! des motifs graves, répondit Roger, des motifs très-graves que je regrette de ne pouvoir encore vous confier !
— Vous partez ?
— Je vais saluer la Dubois, et je me retire...
— A bientôt donc?
— A bientôt.
Horace rentra immédiatement dans les salons, et alla se jeter plutôt que s'asseoir dans un fauteuil, non loin de la Dubois.
Marchant venait de se placer près de cette dernière.
— Eh bien ! lui dit celle-ci, dès qu'elle le vit revenir, l'avez- vous vue?...
— Je l'ai vue, répondit Marchant, la fortune me sourit.
— Qu'est-il donc arrivé ?
— D'abord, dit Marchant , si elle sait quelque chose, elle ne sait pas tout, car, pendant qu'un grand danger la menace, elle ne se serait pas amusée à faire l'amour dans un boudoir avec un jeune comte de notre connaissance.
— Horace ! fit la Dubois.
— Lui-même ! répondil Marchant.
— Savez-vous qu'il n'est pas mal , ce jeune comte ?
— Je le crois bien, repartit Marchant ; plus de vingt femmes m'ont déjà demandé son nom et son adresse.
La Dubois sourit ; c'était le seul mode d'improbaiion qu'on lui connût.
— Mais enûn , reprit-elle bientôt , vous ne me dites pas...
— C'est cependant bien clair, dit Marchant, si la comtesse s'amuse à aimer, elle ne saura rien de nos projets.
— C'est juste.
— D'ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, il y a un moyen de mettre fin à toutes nos craintes, relativement à Roger et à Horace.
— Quel moyen ?
— Il faut qu'ils se rencontrent.
— Mais où trouver Roger, objecta la Dubois.
— Chez moi !
— Je viens de le voir.
— C'est impossible !
— Regardez plutôt, le voilà.
Un beau et grand jeune homme, dont la physionomie avait quelques rapports avec celle d'Horace, entrait en ce moment : il fut salué du nom de Roger de Villepreux, par quelques seigneurs qui se trouvaient sur son passage. 11 était considérablement pâle, un air de profonde tristesse était répandu sur ses traits ; c'est à peine s'il répondit aux marques d'intérêts et de sympathie qu'il recueillait sur son chemin.
Il marcha vers la Dubois.
— Mais comment faire? demanda celle-ci à Marchant.
— Rien de plus facile , répondit ce dernier , écoutez-moi.
Alors ils baissèrent encore davantage leurs v i\, jusqu'au moment où la Dubois releva la tôte, en jetant un éclat de rire qui fut entendu dans tout l'appartement.
La Dubois riait à ravir.
<:r de Villepreux se trouvait alors à deux pas d'elle. Il s'arrêta et la regarda fixement, sans paraître le moins du monde disposé à partager son hilarité.
— Bonsoir, cher comte, dit la Dubois en l'accueillant de sa plus charmante inclination de tête, justement, Monsieur, — elle désignait Marchant, — me racontait à votre sujet une aventure des plus singulières.
— Quelle aventure ? demanda froidement Roger.
— Mais elle n'est pas si ancienne, repartit la Dubois, que vous puissiez l'avoir déjà oubliée !...
— Je vous jure que je ne m'en souviens guère, dit encore Roger.
— Quoi ! cette rencontre sur le Pont-Neuf, avec le jeune comte Horace de Forsanz...
Roger devint plus pâle et regarda autour de lui, comme pour s'assurer que les paroles de la Dubois n'avaient pas été entendues.
Mais déjà un groupe de curieux faisait cercle à ses côtés; il fronça le sourcil et reprit :
— Parbleu ! dit-il, . vous me la remettez en mémoire, Dieu me damne, j'allais l'oublier, et je vous remercie de me l'avoir rappelée.
Puis, se dirigeant vers Horace qui, encore à demi plongé dans ses rêves, se demandait à quelle occa-
5ion son nom venait d'être mêlé à cette conversation.
— Bonsoir , cher comte , ajouta-t-il d'une voix assez élevée pour que chacun l'entendit et en essayant de sourire, c'est donc demain que nous nous coupons la gorge ?
— Mais... balbutia Horace.
— Acceptez !... lui dit Roger à voix basse.
— C'est demain, oui, répondit Horace, et je vais aller de ce pas m'y préparer en prenant un peu de repos.
Et comme il se levait et se disposait à sortir, Roger le suivit.
— Vous rentrez chez vous? luidemanda-t-il.
— Comme vous le dites, répondit Horace.
— En ce cas , poursuivit Roger , puis— je vous prier de me rendre encore un service ?
— Lequel?
— Je désire vous entretenir quelques instants.
— Moi !
— Vous-même...
— Eh bien ! comme vous voudrez, C
— Non! non ! pas ici... Mille regards nous épient en ce moment. , dans une heure.
— Pourquoi pas tout de suite !
— Impossible ! répondit Roger ; il est important que l'on ne nous voie pas sortir ensemble, et d'ailleurs j'ai autre chose à faire d'ici là.
— Allons ! fit Horace avec une certaine gaité insouciante, j'avais envie de dormir, mais je vous attendrai... je ne puis pas moins faire pour un homme avec lequel je vais me couper la gorge demain.
— Merci ! merci ! dit Roger.
Et ils se séparèrent.
En rentrant à l'hôtel de la Boule-d'Or, Horace trouva Plantin qui commençait à prendre de l'inquiétude de l'absence prolongée de son maître.
— Plantin ! lui dit ce dernier, après s'être déchaussé et avoir jeté son épée et son chapeau sur son lit, demain tu sortiras de bonne heure et tu te mettras à la recherche des dames de Méranges.
— Oui , monsieur le comte , répondit le Caleb breton.
— Dès que tu les auras trouvées, tu les assureras de mon respect et de mon dévouement, et tu demanderas à madame de Méranges à quelle heure je
pourrai me présenter moi-même à son hôtel. Ensuite tu reviendras me trouver ; j'aurai peut-être besoin alors de tes bons services.
Plantin ne répondit pas, et s'apprêta silencieusement à aider son maître à se mettre au lit.
— Non, merci, dit Horace en le repoussant doucement ; j'allais oublier de te dire que j'attends quelqu'un.
Plantin rougit et baissa pudiquement les yeux. Horace s'amusa un instant de la contenance embarrassée de son valet.
— Allons! allons! rassure-toi, lui dit-il ensuite en lui frappant familièrememt sur l'épaule ; il n'y a rien là qui doive te scandaliser. La personne que j'attends est le comte de Villepreux...
Plantin tressaillit.
— Comment ! s'écria-t-il , le jeune homme du Pont-Neuf?
— Précisément.
— Alors, monsieur le comte ne se bat pas avec lui.
— Nous sommes les meilleurs amis du monde... Seulement, comme ' le comte Roger désire m'entretenir quelques instants seul, dès qu'il sera arrivé...
— Je me retirerai , dit vivement Plantin , sans donner le temps h son maître d'achever.
Le comte Roger ne se fit pas attendre ; il arriva à l'heure dite.
Roger était un grand jeune homme pâle , aux cheveux noirs ; il avait l'allure insolente et chevaleresque d'un grand seigneur, et portait son nom et son épée comme jamais comte ne les avait encore portés. D'ordinaire, il habitait Versailles et fréquentait la cour, où il menait grand train et joyeuse vie; ce n'était guère que depuis quelques mois seulement que ses amis et ses maîtresses l'avaient vu avec surprise se retirer du monde pour aller vivre presque solitaire dans l'hôtel qu'il possédait à Paris. Mais Roger s'était peu inquiété de cette surprise et des mécontentements qui l'avaient suivie, il n'avait dit à personne le secret de sa retraite.
Dès qu'il fut entré dans la chambre d'Horace, celui-ci fit un signe à Plantin qui se retira aussitôt.
Les deux jeunes gens restèrent seuls.
Plantin ne fut pas plutôt sorti que Roger marcha droit à Horace.
— Monsieur le comte, lui dit-il, nous sommes seuls, n'est-il pas vrai ?
— Vous le voyez, répondit Horace dont le regard se promena un instant autour de l'appartement.
— Et il n'y a autour de nous, ajouta Roger, personne qui puisse nous entendre et recueillir nos paroles? ..
— Personne, que je sache...
— Bien ! C'est que le service que j'ai à vous demander ne peut être interprété honorablement que par un homme d'honneur ; je désire n'être entendu que de vous.
— Vos paroles mourront là, dit Horace en portant la main à son cœur.
:utune pause pendant laquelle le comte Roger remercia son adversaire d'un regard reconnaissant. Il reprit bientôt après :
t — Monsieur le comte, dit-il d'une voix grave, la demande que je vais vous faire, le service que je . enu vous prier de me rendre est étrange, sans contredit, de la part d'un homme qui porte un nom illu i el 'm : épée dont il s'est toujours servi avec honneur et loyauté. Mais les cire >nslanc;s qui me
poussent sont plus fortes que ma volonté, et je dois leur obéir. D'ailleurs, vous l'avez vu, j'ai fait, pour reculer cette fatale rencontre, tout ce que j'ai pu : mais des personnes intéressées à nous séparer, et surtout à précipiter les événements nous ont mis ce soir en présence de la manière la plus fâcheuse, et il n'y a plus moyen de remettre la parlie...
— Croyez que je le regrette vivement, répondit Horace.
— Cette rencontre aura doiw lieu demain matin, poursuivit Roger, et demain l'un de nous deux sera blessé ou mort.
— Je serais désolé que notre -uel eût un résultat fâcheux.
— Qu'importe ! fit Roger, après l'éclat de cette nuit, cette affaire ne peut se terminer sans que l'un de nous deux soit au moins blessé.
— Ce peut être moi ! fit Roger.
— Comme ce peut être moi ! fit Horace.
Et il ajouta presque aussitôt avec un dépit violent :
— Et moi! moi! monsieur le comte, je n'ai pas b tsmps d'être blessé... Ah! vous trouvez singulier, poursuivit-il aussitôt, qu'un gentilhomme ose
tenir un pareil iangage à un gentilhomme; mais cela est ainsi, cependant : je n'ai pas le temps d'être blessé.. .
— Je ne vois qu'un moyen de parer à cet inconvénient : c'est d'avoir le poignet solide et le coup d'oeil sûr.
— La chance peut tourner contre moi, et je ne puis courir cette chance.
— Mais que voulez-vous, enfin , dit Horace qui arrivait au comble de l'étonnement sans pouvoir de viner la nature du service que l'on exigeait de lui.
La position était en effet singulière : Horace se voyait en présence d'un homme qui ne voulait pas être blessé, et qui cependant demandait impérieusement que cette rencontre ne se terminât pas sans effusion de sang.
Roger se promenait avec agitation à travers la chambre; moins il voyait Horace disposé à faire ce qu'il voulait de lui, plus il hésitait à aborder la question.
Quelques minutes s'écoulèrent, sans diminuer
iété des deux antagonistes. Enfin le comte de
Foràau2 se décida à rompre le premier le silence :
— Voyons, dit-il à Roger qui, l'entendant parler, s'arrêta au milieu de l'appartement, si je comprends bien ce que vous avez dit, vous désirez que cette rencontre ne se termine pas sans que l'un de nous soit blessé ?
— C'est cela même, fit Roger.
— D'un autre côté, poursuivit Horace, vous déclarez que vous n'avez pas le temps d'être blessé.
— Parfaitement !
— Alors, continua Horace, comme il n'y a que vous et moi qui puissions l'être, et que vous ne voulez pas, pour cette fois au moins, en courir la chance, il devient évident que vous demandez à ce que ce soit moi qui sorte vaincu du combat.
— Comprenez-vous?
— Je comprends.
— Et vous acceptez?..
— Pas le moins du monde.
— Mais, balbutia Roger, vous paraissiez disposé...
— A vous rendre service, oui, vraiment, répondit Horace, mais vous concevez, mon cher comte, que l'on ne consent pas ainsi de gaîté de cœur à
se faire administrer un grand coup d'épée h travers la poitrine.
— Je vous blesserai légèrement.
— Qui me l'assure?
— Je suis adroit.
— Et que m'en reviendrait-il ?
— Mon amitié et mon dévouement sans bornes, dit Roger.
— Grand merci!., fit Horace, quand je serai mort, je vous demande à quoi votre amitié et votre dévouement me serviront?..
Cette plaisanterie était assurément de fort mauvais goût dans un pareil moment. Horace le comprit dès qu'elle lui eut échappé, et il s'en repentit; mais le mal était fait, il n'y avait plus à revenir.
Roger se sentit blessé cruellement; un mouvement de dépit hautain vint plisser un instant son front pâle, et il fut sur le point de jeter à Horace un regard accablant de colère et de fierté; mais il comprima cette colère qui montait sounl • 1 nt de son OMf etse dirigea vers la porte sur la serrure de laquelle il posa II main avec découragement :
— A demain donc !.. dit-il à Horace en se tournant une dernière fois vers lui.
Ces paroles simples, dites d'un ton calme et digne vinrent arracher Horace à toutes ses hésitations; il s'élança vivement vers la porte, et arrêtant Roger :
— Comte Roger, s'écria-t-il avec effusion, ce n'est pas ainsi que deux gentilshommes doivent se quitter. Les paroles imprudentes que j'ai prononcées vous ont offensé; si ce n'est pas assez de mon repentir et de mes excuses pour les effacer, dites-moi, Monsieur, ce qu'il faut que je fasse, et je le ferai !
Roger s'arrêta au moment de franchir le seuil, et regarda Horace :
— Vous êtes un noble jeune homme, monsieur le comte, lui dit-il; j'aurais été profondément contrarié d'être obligé de rompre sitôt les liens de l'amitié qui naît entre nous.
Puis il reprit :
— Ainsi, je puis compter sur votre bonne volonté et votre discrétion.
— Elles vous sont acquises.
— Vous ne m'en voudrez pas trop de vous avoir blessé?
— Tuez-moi, si cela peut vous être agréable, reprit Horace.
— Bien! bien!.. Demain, monsieur le comte, je pourrai sans doute vous faire connaître les motifs qui m'obligent à vous adresser cette demande.
Les deux jeunes gens se serrèrent la main, et Roger s'éloigna.