UN DUEL POUR RIRE
Dès qu'Horace se trouva seul dans sa chambre, il se hâta de se mettre au lit.
Il était fatigué de sa journée et physiquement et moralement : Plantin lui avait fait exécuter une course à travers la Cité, et la lassitude brisait ses membres ; en outre, sa position au milieu de mystères qu'il ne pouvait comprendre lui suggérait mille inquiétudes qui tourmentaient son esprit. Aussi fut-ce en vain qu'il chercha le repos. Marchant, Mademoiselle de Méranges, Roger de Villepreux, la Dubois, la comtesse Du Barry, toutes ces
physionomies passaient et repassaient alternai venant devant ses yeux et suffisaient à le tenir éveillé. Il se demandait ce que voulait faire Marchant ; pourquoi la comtesse Du Barry semblait le haïr et le craindre ; pourquoi Roger n'avait pas le temps d'être blessé ! Ces trois personnages revenaient surtout à l'esprit d'Horace avec une persistance et une ténacité qu'il ne pouvait vaincre, et tous les trois lui jetaient en passant d'étranges sensations, qu'il n'avait jamais éprouvées jusqu'alors.
Marchant lui inspirait je ne sais quelle secrète épouvante, contre laquelle il se trouvait impuissant à lutter, et qui glaçait jusqu'aux plus généreux sentiments de son cœur. Quand cette physionomie, aux lignes laides et repoussantes, venait à se dresser au milieu de l'ombre épaisse de la nuit, il voyait aussitôt se dessiner vaguement derrière elle, la grande et sombre silhouette de la Bastille ! Horace se cachait la tête dans les mains pour se soustraire à cette apparition terrible, mais le fantôme ne disparaissait que lorsque la noble figure de Roger venait à le remplacer.
Horace ressentait pour le jeune comte de Ville-
preux, une de ces sympathies ardentes et vivaces, qui prennent leur source dans les sentiments les plus purs ; jamais il n'avait serré avec autant de plaisir la main d'aucun gentilhomme; jamais, non plus, l'amitié ne lui avait paru plus douce, plus sainte, plus digne, que depuis qu'il connaissait Roger. C'était une affection calme, sereine, comme devraient l'être toutes les affections humaines, et l'on eût pu dire qu'Horace ne se sentait si heureux de vivre que parce qu'il se sentait aimé de Roger.
Il n'en était pas ainsi du sentiment qu'il éprouvait pour la comtesse Du Barry. Quand l'image de la jeune femme venait s'asseoir, recueillie et pensive, douce et triste, au chevet de son lit, un trouble inquiet et rêveur s'emparait tout à coup d'Horace, et le replongeait, malgré lui, dans des langueurs interminables. Les blanches formes de la jeune femme se profilaient dans l'ombre, et le regard du comte, allumétout àcoup par la passion et ledésir, en parcourait avidement les contours harmonieux. Horace n'avait jamais aimé encore, la comtesse Du Barry était la première femme jeune, vive, adorablement jolie, dont il pût rêver la possession; il
avait besoin de croire à l'amour, et il y croyait ; il ne connaissait la Du Barry que de nom, il ignorait la réputation qu'elle s'était faite, la vie qu'elle arait menée avant de devenir la maîtresse du roi ; il ne demandait qu'à l'ignorer toujours ; et puis, à cet âge, l'amour, de quelque côté qu'il vienne, dans quelque lieu qu'il prenne naissance, l'amour n'est-il pas toujours la plus douce chose qu'il soit donné à l'homme de connaître?... Horace le savait bien, il l'avait toujours pensé... il avait de bonne heure fermé son cœur pour ne l'ouvrir qu'à des sentiments dignes de lui; il ne pensait pas qu'il pût être trompé jamais, et, dans sa naïve et touchante ignorance, il espérait que la première femme à laquelle il confierait son cœur, saurait le préserver noblement de l'atteinte des amours indignes.
A cette époque de scepticisme et de doute universel, Horace devait se heurter à de cruelles déceptions. La foi était en lui, forte, ardente, inébranlable, et nul ne croyait plus à la foi; il avait conservé pure la religion de l'amour, et toutes les croyances étaient mortes, et la société allait périr, parce qu'elle n'avait plus ni religion, ni amour!
C'est ainsi que, pendant toute la nuit, il vit voltiger autour de son lit les fantômes insaisissables de son délire; et lorsqu'il eut fermé les yeux, qu'un sommeil réparateur commença à engourdir ses membres et sa pensée, les mêmes créations revinrent encore, mais cette fois avec des formes plus vaguement esquissées, s'asseoir à son chevet et causer avec lui du passé et de l'avenir.
Quand Horace se réveilla le lendemain, Plantin était déjà occupé dans la chambre à préparer la toilette de son maître. Horace demanda l'heure; il était neuf heures.
Le jeune comte se hâta de s'habiller : à neuf heures et demie il était prêt; alors il attendit.
Il était convenu la veille, avec Roger, que ce dernier enverrait à son hôtel un témoin qui le conduirait au lieu du rendez-vous.
Bien que le duel auquel il allait se rendre ne fût pas sérieux, cependant Horace était loin d'être rassuré sur son issue. Il était, il est vrai, décidé à se laisser blesser, mais le hasard pouvait rendre la blessure dangereuse, comme il se pouvait faire aussi qu'elle fut légère. Néanmoins il ne fit rien paraître devant
Plantin, et garda toutes ses inquiétudes pour luimême.
— Plantin, dit-il d'une voix calme, tu te rappelles sans doute l'ordre que je t'ai donné hier ?
— Oui, monsieur le comte, répondit Plantin.
— En ce cas, tu vas te rendre immédiatement dans le quartier qu'habite madame de Méranges, tu lui expliqueras les motifs qui m'ont empêché jusqu'ici d'aller visiter ces dames, et quand tu te sens acquitté de ta mission, tu reviendras me trouver.
— Cela sera fait ainsi que l'ordonne monsieur le comte.
Plantin partit presque immédiatement, et Horace resta seul.
Il était triste; sans savoir pourquoi, une amère mélancolie s'était emparée de sa pensée, et chaque pensée, et chaque objet revêtait sous ses yeux une teinte sombre et fatale. Il lui semblait que ce jour devait être son dernier jour, que tout ce qu'il avait aimé allait se détacher violemment de lui, que toutes les affections pures de sa y liaient l'abandonner, et un suprême et dernier regret s'éleva de son cœur brisé. Il souffrait !
Il s'approcha de la fenêtre.
La fenêtre opposée était hermétiquement fermée. Nul bruit, nul mouvement. Un rayon de soleil se jouait dans la vitre et en faisait jaillir mille feux qui, en éclatant, allaient se refléter en gerbes brillantes sur les rideaux blancs.
Horace regarda longtemps , et une larme vint tomber sur sa joue.
Il se souvenait que là, à deux pas de lui, il y avait une pauvre fille qui souffrait , sans défense, sans appui, sans secours, et qu'il avait abandonnée!.. Il se rappelait ses prières, ses larmes, ses sanglots, la physionomie repoussante de Marchant, et il s'étonnait du lâche abandon dans lequel il avait laissé cette enfant, dont il ne pouvait douter qu'on voulût faire une victime.
— Pauvre enfant ! murmura-t-il en s'arrachant de la fenêtre et en venant s'asseoir sur le bord de son lit ; pauvre enfant ! elle n'a peut-être ni frère, ni père, ni amant. . . elle a peut-être une sœur, peutêtre une mère... Mon Dieu!...
Horace pensa à sa mère et à sa sœur.
Il serait sans doute resté fort longtemps dans la
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même attitude, si un bruit de pas dans l'escalier, et son nom prononcé avec une certaine vivacité, a'avaient tout à coup attiré son attention. 11 se leva et alla à la porte.
— Monsieur Horace de Forsanz ! demanda un jeune homme qui portait l'habit des mousquetaires noirs.
— C'est moi!... répondit Horace.
— Je m'appelle le duc de Cossé, reprit son interlocuteur, et je viens vous prendre de la part du comte de Villepreux, mon ami.
Horace passa son épée, prit son chapeau et il sortirent. Chemin faisant, le duc de Cossé parla beaucoup à Horace de la cour et de la ville, du roi et de la Du Barry, des femmes à la mode et des seigneurs en renom ; il lui demanda s'il était pour le duc d'Aiguillon ou le duc de Choiseul, ce à quoi Horace répondit qu'il n'était ni pour l'un ni pour l'autre ; s'il tenait pour l'ancien ou pour le nouveau parlement, ce à quoi Horace objecta qu'il ne connaissait les défauts de l'ancien non plus que les qualités du nouveau; si enfin il avait déjà eu plusieurs affaires, i] n'avait encore entamé quelque intrigue, co à
quoi Horace avoua que son duel avec Roger était sa première affaire, et que la Dubois était la seule personne dont il eût fait connaissance jusqu'alors.
— Ah! la Dubcis!... fit le duc de Gossé sur ce dernier propos, vous allez chez la Dubois?
— J'y suis allé hier, pour la première fois...
— Diable ! hier... on m'a dit que la réunion a été charmante.
— Charmante, en effet, répondit Horace.
— Eh mais, attendez donc, poursuivit le duc, nier... la Du Barry y était.
— Elle vient donc souvent à Paris ? demanda le jeune comte de Forsanz.
— Oui! oui! depuis quelque temps surtout...
— Et pour quels motifs, le savez-vous?
- Oh! oh! je m'en doute... les Choiseul lui joueront quelque mauvais tour, et le duc d'Aiguillon, aussi bien que le président Meaupou, sera parfaitement incapable de la retirer du mauvais pas qu'ils lui ont fait faire !
— Elle court donc quelques dangers?
— De très-grands.
— Pour sa vie?
— Non, pour son trône!
Horace regarda le duc de Cossé qui riait, et lui demanda l'explication de sa plaisanterie.
— Il n'y a pas de plaisanterie, mon cher comte, répondit le duc de Cossé : il s'agit tout simplement de donner un successeur à Cotillon III.
Horace n'était pas si ignorant des choses de la cour qu'il ne connût très-bien la valeur du mot que le duc de Cossé venait de prononcer. Il comprit aussitôt la nature du danger que pouvait courir la Du Barry, et en fut mortellement affligé.
— Et croyez-vous, reprit-il bientôt en dissimulant mal son émotion, que les ennemis de la comtesse réussiront dans leurs entreprises ?
— C'est ce qu'il serait très-difficile d'assurer, réponlit le duc de Cossé, le roi aime les vierges folles et les vierges sages, et la Du Barry n'e>t ni Tune ni l'autre. On rapporte que les Choiseul, qui connaissent parfaitement les goûts du roi, et les ont souvent satisfaits, préparent à cet effet une habile manœuvre qui ne peut manquer de les ramener au pouvoir... Pour mon compte, ajouta le duc de 0
je vous jure que je ne le désire guère. La Du Barry
est jeune, jolie, spirituelle, elle est de plus aimante et bonne, et je crois que nous perdrions à en avoir une autre; et puisqu'il faut absolument au roi quelque chose ou quelqu'un, je demande que rien ne soit changé, et que les affaires suivent le même train que devant.
Horace écoutait avec attention, et chaque fois que le duc prononçait le nom de la comtesse, son cœur se prenait à battre violemment, et une imperceptible rougeur courait sur ses joues. Bien qu'il n'eût vu la Du Barry qu'une seule fois, qu'il lui eût parlé à peine, que la distance qui le séparait fut immense, et qu'il n'eût pas l'espoir de la revoir jamais, il lui semblait pourtant qu'entre cette femme et lui il s'était élevé une certaine sympathie secrète qui les avait liés l'un à l'autre, mystérieusement et peutêtre même à leur insu : la Du Barry était bonne, le duc de Cossé venait de le dire, pourquoi Horace ne l' aurait-il pas aimée ? Elle était bonne, aimante, et si elle n'avait pas gardé pure sa blanche virginité de jeune fille, ne pouvait-elle pas trouver dans un nouvel amour, jeune, confiant, enthousiaste, la force de se régénérer, de se purifier en retrempant
son cœur dans les flots fécondants d'un sentiment plus grand, plus noble, plus digne d'ellemême?
Voilà ce que disait Horace, et il ne croyait pas être insensé en l'espérant.
Cependant, tout en écoutant le duc de Cossé, un doute cruel lui vint à l'esprit et le troubla. Les paroles du duc venaient de lui révéler les motifs de la demande un peu singulière que lui avait adressée la comtesse, en le priant de retarder de quelques jours son duel avec le comte Roger. Sans aucun doute, le comte et la comtesse s'étaient concertés pour unir leurs efforts contre les Choiseul, et il n'y avait que l'amour qui, aux yeux d'Horace, pût expliquer la position de l'un et de l'autre.
Il en ressentit un dépit mortel.
Mais il voulut boire le poison jusqu'à la lie.
— Dites-moi, monsieur le duc, dit-il tout à coup, vous êtes l'ami de M. de Villepreux?
— Oui, monsieur le comte, répondit de Cossé, son meilleur ami.
— Vous vivez à peu près de la môme vie 7
— A pou près.
— Et sans doute yous n'avez rien de caché l'un pour l'autre ?
— Absolument rien ; mais où voulez-vous en venir ?
— A vous demander quelques renseignements qui peuvent m'ètre très-utiles.
— S'il est en mon pouvoir de vous donner ces renseignements, je vous les donnerai de grand cœur.
Horace parut réfléchir un instant, puis il reprit :
— M. le comte de Villepreux habile Versailles !
— Depuis deux mois, il l'a quitté.
— Ah ! et il l'a quitté sans doute pour venir habiter Paris ?
— Nullement... pour aller vivre en province.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr.
— Et le comte n'a-t-il pas vigoureusement défendu la comtesse Du Barry contre les Choiseul ?
— C'est tout le contraire ; il a vigoureusement défendu les Choiseul contre la Du Barry.
— Ah !
— C'est comme je vous le dis.
LES PLAISIRS DU ROI i03
Horace respira ; un poids énorme venait de tomber de dessus sa poitrine.
La comtesse n'aimait pas Roger, Roger ne l'aimait pas ; pourtant, ils semblaient faire cause commune, et avoir, dans le moment, les mêmes intérêts. Il y avait là un mystère ; Horace se promit de l'éclaircir.
Le duc de Cossé venait de s'arrêter : ils étaient arrivés au lieu du rendez-vous.
Roger et un témoin les y attendaient déjà.
Une voiture était à dix pas, se tenant prête à emporter le blessé.
Un médecin des amis de Roger occupait seul la voiture. En cas d'alerte, elle eût été assez grande pour contenir les deux adversaires, les deux témoins et le médecin.
— Ne perdons pas de temps, messieurs, dit Roger, dès qu'il vit arriver Horace et le duc, et mesurez les épées.
On mesura les épées, on convint des conditions du duel, puis les deux adversaires se mirent en garde.
Le combat fut court : après quelquîs feintes do
m part d'Horace, quelques parades de la part de Roger, l'épée de ce dernier passa vive et rapide et vint se planter dans l'épaule du jeune comte de Forsanz. Il poussa un léger cri, et laissa tomber son arme.
Roger fit aussitôt avancer sa voiture ; et, après avoir donné à son cocher l'adresse de la Boule-d'Or, quai des Orfèvres, il s'approcha d'Horace et lui dit à voix basse :
— A bientôt, monsieur le comte, à bientôt, dans quelques heures, je serai près de vous.
La voiture partit aussitôt, emportant Horace et le médecin.
Plantin n'était pas encore revenu ; Horace se jeta sur son lit, et quand le médecin se fut retiré, après avoir pansé sa blessure, comme il était vivement agité, il essaya de dormir : mais la fièvre le retint éveillé.
Alors il songea.
Depuis qu'il était à Paris, d'étranges choses s'étaient passées autour de lui ; il avait vécu en huit jours plus que durant les vingt-cinq années qu'iL avait vues s'écouler lentes et monotones, au manoir
paternel. Ici, la vie l'avait pris avec une rapidité qui tenait du prodige, elle le pressait, le poussait, le dévorait, il ne s'était jamais fait l'idée d'une semblable existence, et dès les premiers pas il se trouvait étourdi !... Cependant, à mesure qu'il avançait sur la route que lui frayaient les événements auxquels il assistait, son pas devenait plus ferme, son coup-d'œil plus sûr ; l'expérience mûrissait sa raison, il se sentait vieillir à force de vivre vite. Son cœur perdait peu à peu sa première candeur, et il se dépouillait insensiblement de cette naïveté charmante que l'on ne connaît qu'en province.
La rapide échappée que lui avait laissé entrevoir la conversation qu'il avait tenue avec le duc de Cossé, venait de temps en temps se replacer sous son regard, et il arrivait à saisir dans ses actions, ses intrigues, ses infamies, cette société décrépite et dégénérée qui entourait le roi et pesait sur le pays.
Pour une âme comme la sienne, il y avait là un haut enseignement, une leçon dont on pouvait tirer profit; le duc de Cossé représentait à merveille cette noblesse au cœur usé, qui assistait paisible-
ment au spectacle scandaleux d'une cour prostituée, sans remords et sans souci, et qui ne pouvait pas même, comme la noblesse de Louis XIV, se cacher derrière les rayons éclatants d'une gloire usurpée.
Toutes ces pensées sur lesquelles l'esprit d'Horace s'arrêtait étaient loin de calmer la fièvre qui le brûlait. Sa blessure le faisait peu souffrir, mais parfois une douleur vive et aiguë le rappelait tout à coup à la vérité de sa position ; il eût désiré marcher, pour essayer de changer le cours de ses idées ; mais le médecin lui avait défendu le mouvement. Il demeura donc sur son lit.
Il en était là de ses réflexions, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit avec bruit et qu'il vit entrer Plantin, pâle essoufflé, les cheveux en désordre, cherchant d'un œil égaré à reconnaître l'appartement dans lequel il entrait.
Il fallait qu'il fut arrivé à Plantin quelque chose d'extraordinaire, pour qu'il fût ainsi sorti de ses habitudes de calme et de placidité ; Horace se leva avec vivacité sur son séant.
— Or çà, Plantin, lui dit-il, qu'est-il donc arrivé, que te voilà bouleversé à te rendre méconnaissable?
Plantin apercevant son maître, alla à lui, et hochant tristement la tête :
— Il est arrivé, monsieur le comte, un grand malheur, répondit-il, un bien grand malheur !
Et il tomba désespéré sur une chaise.