UN GRAND MALHEUR
Le visage de Plantin présentait tous les signes extérieurs de l'accablement le plus complet.
Il était pâle ; ses longs cheveux flottaient en désordre sur son front, son regard était morne et terne, une douleur affreuse contractait ses traits et le rendait méconnaissable. Il laissa tomber ses bras le long de son corps, et demeura ainsi l'œil attaché au parquet avec une fixité qui tenait presque de la folie.
Plantin était grotesque jusque dans sa douleur,
et pourtant Horace n'éprouva pas la moindre envie de sourire ; il fut effrayé des symptômes graves par lesquels se révélait l'abattement de son valet.
— Plantin, lui dit-il d'une voix émue, que se passe-t-il donc, et pourquoi ne parles-tu pas ?... Ton silence redouble mon anxiété, et j'attends avec angoisse que tu veuilles bien t'expliquer.
Mais Plantin paraissait insensible aux remontrances de son maître, et à toutes ses paroles il ne répondait que par un branlement de tète obstiné.
— Un grand malheur, monsieur le comte, murmurait-il sans relever les yeux, un grand malheur !
Horace ne savait quoi penser ; il crut un instant que le pauvre Plantin avait perdu l'esprit; il le prit par le bras et le secoua rudement.
— Voyons, lui dit-il avec une douceur mêlée d'impatience, voyons, Plantin, mon ami, je t'en conjure, écoute-moi, réponds-moi, qu'est-il arrivé? As-tu vu madame de Méranges ?
Cette question parut ranimer Plantin : il releva vivement le front et son œil brilla.
— J'ai vu madame de Méranges, répondit-il, oui, monsieur le comte, je l'ai vue.
— Fort bien l... Et lui as-tu appris mon arrivée, mon désir d'aller au plus tôt l'assurer de mon respect et de mon dévouement ?
— Oui, monsieur le comte, j'ai tout dit cela à madame de Méranges.
— A merveille, et qu'a-t-elle répondu ?
— Elle n'a rien répondu...
— Elle n'a rien répondu?... fit Horace étonné.
— Non, monsieur le comte, non... car la pauvre dame n'a plus sa pensée à elle, depuis qu'elle a été frappée si cruellement.
Et en parlant ainsi, Plantin prit son front à deux mains et fondit en larmes. Horace le regardait avec stupéfaction. Une secrète épouvante venait de s'emparer de lui ; depuis un moment, un frisson glacial courait le long de ses membres, et ses cheveux se dressaient d'horreur sur son front. Il ignorait tout, et craignait tout.
— Que monsieur le comte me pardonne, dit alors Plantin à travers les sanglots qui entrecoupaient sa parole, mais le spectacle de cette grande douleur m'a rendu presque fou... Ce matin, je suis parti pour me rendre rue Culture-Sainte-Catherine; j'étais
heureux, je ne sais pas pourquoi : je n'aur?;s pas
dû l'être c'est mauvais signe... En arrivant rue
Culture, je me suis informé de la demeure de madame de Méranges... On me l'a indiquée... j'y suis allé... En entrant, j'ai demandé madame de Méranges... Le suisse m'a à peine répondu J'ai poursuivi tout de même... La maison était déserte... J'ai traversé de grandes salles où l'on n'entendait rien... J'ai marché longtemps de la sorte, j'ai monté, j'ai descendu... Je ne rencontrais personne... Alors, je l'avouerai à monsieur le comte, j'ai eu peur... Je me serais demandé de quoi j'avais peur, que je n'aurais pu rien me répondre... mais c'est égal, j'avais peur... En passant devant une glace, je me regardai et je ne me reconnus pas... j'étais devenu pâle, la sueur tombait de mon front, mes jambes se dérobaient sous moi... J'ai cru un instant que le diable en voulait à mon âme, et je fis le signe de la croix !... Cela me redonna du courage, et je reconnu' m courir... Enfin, j'arrivai à uno chambre retirée dont je poussai la porte, et je vis...
— Que vis-tu ? s'écria Horace.
— Je vis madame de Méranges , reprit Mutin
après une pause ; elle était assise dans un fauteuil ; il y avait à côté d'elle une femme et un homme... Je m'avançai vers elle, je lui dis qui j'étais... cela parut lui faire plaisir, et alors elle me dit tout... que depuis quatre jours elle avait perdu sa fille...
— Angélique !
— Oui, monsieur le comte, mademoiselle Angélique de Méranges!...
— Morte ! fit Horace en retombant sur son lit.
— Non, enlevée ! répondit Plantin.
Horace fit un bond pour se relever, mais la douleur lui arracha un cri aigu, et le retint à sa place.
— Enlevée ! s'écria-t-il, Angélique, mademoiselle de Méranges...
— Oui, monsieur le comte, répéta Plantin.
— Et l'on ne connaît pas le ravisseur!...
— On ne le connaît pas...
— On n'a pas suivi ses traces?...
— On ignore où il l'a conduite...
— N'importe je le saurai...
— On croit qu'il est puissant...
— N'importe, je le braverai...
— On craint qu'il ne soit difficile de l'atteindre...
— N'importe, je le tuerai!...
Horace était arrivé à un état d'exaltation furieuse, qu'augmentait encore l'impossibilité physique d'agir dans laquelle il se trouvait. En moins de dix minutes, il atteignit le paroxysme de l'impatience et de la colère : alors, il fit un nouvel effort sur luimême, et sauta à bas de son lit.
La porte de l'appartement s'ouvrit au même instant, et Roger entra suivi d'un petit nègre — ce qui était un grand luxe à cette époque.
— Et pardieu, dit Horace en courant à lui dès qu'il le vit entrer, c'est le ciel qui vous envoie, mon cher comte, vous me trouvez dans le plus grand embarras et la plus cruelle anxiété.
— Comment cela ! demanda Roger étonné en remarquant sur le visage désolé de Plantin la trac récente de ses larmes, et sur celui d'Horace l'indice certain d'une douleur n'elle.
— Je ne vous ai pas dit encore, poursuivit Horace, que ma mère n'a consenti h me laisser venir à Paris que sur la sollicitation de madame de Méranges...
— Madame de Méranges ! interrompit Roger.
— Vous la connaissez?
— Parlez! parlez? répondit vivement Roger, je vous écoute.
Horace raconta alors en peu de mots ce qui était arrivé le matin même à Plantin ; il lui dit la douleur de madame de Méranges, la cause de cette douleur, le regret où il se trouvait de ne pouvoir agir efficacement pour rendre à la noble amie de sa mère l'enfant qu'on lui avait enlevée, et finit en demandant à Roger de vouloir bien l'aider dans cette circonstance, l'assurant qu'il se croirait assez amplement récompensé du service qu'il avait pu lui rendre.
Roger avait écouté ce récit avec des mouvements bien divers; il avait pâli et rougi tour à tour, et quand Horace eut achevé, il lui tendit la main.
— Horace, lui dit-il avec une émotion qui faisait trembler sa voix, je savais toute cette histoire depuis quatre jours ; je me suis épuisé en recherches de toutes sortes, et je n'ai pu parvenir à découvrir la retraite où l'on retient la pauvre victime.
— Vous connaissez donc madame de Méranges ? demanda Horace.
- Non, répondit Roger, mais je connais Angélique.
— Et vous l'aimez ?
— Oui, monsieur le comte, je l'aime.
Horace se tut, et serra douloureusement la main que lui avait tendue Roger.
— Mais du moins, reprit-il bientôt, connaissezvjus 1; nom de son ravisseur?
— Je le connais.
— Kt il s'appelle?...
— Marchant.
— Marchant, s'écria Horace en tressaillant.
— Qu'avez- vous? fit Roger.
— Attendez donc... poursuivit Horace, Marchant!... Mais il était chez la Dubois.
— Précisément.
— Il se trouvait à côté de cette femme, quand vous m'avez provoqué...
— Cela est vrai !
lorace entraîna vivement Roger vers la fenêtre, et, lui montrant d'un doigt impérieux la fenêtre opposée:
Roger I s'écria-t-il avec une certaine solen-
nité qui allait bien à la gravité de la situation, Roger ! mademoiselle Angélique de Méranges est là !...
Roger regarda, mais la fenêtre était en ce moment bien close, on ne pouvait rien distinguer à l'intérieur.
— D'où le savez vous? dit-il vivement à Horace; vous l'avez donc vue? quand cela, comment?...
Horace expliqua tout à Roger : son arrivée à Paris, le hasard qui l'avait rendu témoin de l'amère désolation et du sombre désespoir d'Angélique ; les révélations de Plantin, ses propres tentatives, tout enfin, jusqu'aux menaces de Marchant qui l'avaient un instant effrayé.
Pendant qu'il parlait, Roger l'écoutait des yeux, des oreilles et du cœur; une violence extrême contractait ses traits et précipitaient ses mouvements ; il allait et venait à travers la chambre, tantôt s' arrêtant, tantôt courant à la fenêtre, se frappant le front, se meurtrissant la poitrine ; parfois il s'abandonnait à la colère la plus désordonnée, parfois il demeurait calme et sombre, et méditait.
Enfin, il parut devenir plus calme, sa colère se régla, les mouvements passionnés qui l'avaient
a^ité s'apaisèrent; il alla droit au jeune ccmte de Forsanz, et, tout en jetant un regard fulgurant sur la fenêtre, il lui dit :
— Le même coup nous frappe à la fois; vous dans votre amitié pour la mère; moi, dans mon amour pour la fille. Voulez-vous, Horace, que nous unissions nos efforts, et que nous cherchions ensemble à vendre Angélique à sa mère et à mon amour?
— Si je le veux !... fit Horace.
— Alors, poursuivit Roger, nous n'avons pas de temps à perdre.
— Laissez-moi faire, interrompit Horace. Je ne connais pas Paris comme vous, mais j'ai assurément plus que vous ce qu'il faut pour de pareilles entreprises. La mission dont nous nous chargeons est périlleuse, mais on peut en venir à bout !... La f.astille nous attend, peut-être ; mais à coup sûr nous en retirerons la satisfaction d'un devoir accompli... Allons, c'est dit... Vous ne méconnaissez que d'hier encore, mon cher comte; mais laissez faire... vous me verrez à la besogne.
Horace fit une pause ; puis il reprit avec une 'assurance et un aplomb qui imposèrent à Roger :
— D'abord, poursuivit-il, je vais me rendre chez madame de Méranges ; ma blessure n'est pas assez grave pour m'empêcher de sortir; et d'ailleurs, puisqu'il le faut, il n'y a pas à hésiter... Je vais me rendre auprès de madame de Méranges. Pendant mon absence, Plantinfera le guet autour de la maison, et viendra vous avertir au cas où il surviendrait quelque nouvel événement. Quand à votre petit nègre, qui me paraît admirablement taillé pour la course, si, avant mon retour, vous aviez besoin de mon aide, vous me l'enverriez...
— A merveille !
— Vous êtes sûr de sa fidélité ? ajouta Horace en désignant le petit nègre, qui fixait en ce moment sur lui deux yeux ardents.
— Comme de la mienne, répondit Roger.
— On peut parler devant lui ?
— 11 est sourd!
— Il n'y a pas de danger qu'il parle !
— Il est muet !
Les deux jeunes gens causèrent encore quelques instants ; ils prirent prudemment toutes leurs dispositions afin que rien ne vînt à manquer, et quand
:out fut bien convenu entre eux, Horace donna quelques soins à sa toilette, et ne tarda pas à s'éloigner. [1 avait reçu de Roger et de Plantin tous les renseignements nécessaires pour ne pas s'égarer dans le trajet qu'il avait à faire du quai des Orf vres à la rue Culture-Sainte- Catherine, de sorte qu'il prit assez bien la direction du Marais.
Cependant la nuit était venue, le temps avait changé, une petite pluie fine commençait à tomber et obscurcissait encore les rues. Le Paris d'alors était fort mal éclairé; il y avait môme des rues qui ne l'étaient pas du tout. Horace se perdit plusieurs fois ; mais à force de volonté, de patience et de sagacité, il parvenait toujours à rentrer dans la route qui lui avait été tracée. D'ailleurs, l'heure n'était pas déjà si avancée qu'il ne put demander les indications népour continuer son chemin.
Il arriva ainsi sur la place du Châtelet : une fois la, il parut hésiter.
Il regarda autour de lui et aperçut un homme qui, comme lui, venait de s'arrêter. Horace n'avait pas rèmanjué que eet homme le suivait depuis l'ij tel de la Bou le-d'Or, réglant son pas sur lesien,
pressant sa marche quand il pressait la sienne, s'arrètant quand il s'arrêtait. Il fît quelques pas vers lui.
— Monsieur, lui dit-il avec toute l'aménité possible, connaissez-vous assez bien Paris pour m'indiquer mon chemin?
— Peut-être ! répondit l'homme en essayant de déguiser sa voix.
Horace tressaillit... 11 avait cru le reconnaître. — Je suis ici sur la place du Chàtelet, n'est-il pas vrai ? reprit-il aussitôt.
— Assurément...
— Eh bien ! quel chemin dois-je prendre maintenant pour me rendre rue Culture-Sainte-Catherine ?
L'homme fit un mouvement, puis il regarda Horace :
— Ah ! vous allez rue Culture-Sainte-Catherine, au Marais, lui dit-il, eh bien ! tant mieux, je croyais que vous alliez autre part...
— Marchant ! fit Horace en reconnaissant la voix qui lui parlait.
— Moi-même ! répondit son interlocuteur ; j'ai cru un moment que vous aviez rompu avec vos in-
tentions de sagesse et de prudence, et j'étais sorti pour m'en assurer; mais je vois qu'il n'en est rien... Allons! c'est bien, je vous laisse...
Puis, il ajouta en s'éloignant :
— Rue Culture-Sainte-Catherine, au Marais, à droite, et puis tout droit; d'ailleurs, demandez sur votre route, on vous indiquera... la rue est connue...
Et Marchant reprit à la hâte le chemin qu'Horace venait de quitter.
Horace hésita un moment et se demanda s'il ne le rappellerait pas , pour se donner l'inappréciable agrément de hii passer son épée au travers du corps, mais il réfléchit que cet homme, quelque ignoble que fût son métier, exerçait autour de lu: un empire mystérieux et terrible, et il le laissa s'éloigner. D'ailleurs, il comprit qu'il valait mieux iir vis-à-vis de cet homme dans une réserve prudente; c'était le seul moyen qui restât à Roger et à Horace d'agir efficacement.
Il poursuivit son chemin d'après les indications de Marchant, et cette fois, il arriva sans autre obstacle dans la rue Culture-Sainte-Cathrrinc.
Mais la nuit était fort sombre, les réverbères ne jetaient qu'une pâle et indécise clarté sur les pavés glissants; Horace jugea nécessaire de longer les hôtels qui s'élevaient de chaque côté, afin d'arriver sûrement à celui qu'occupait madame de Méranges. Plantin avait mis un soin scrupuleux à en détailler la façade ; il n'y avait donc pas possibilité de s'y tromper. Horace s'orienta de son mieux, et partit du bas de la rue, en longeant la droite et en regardant la gauche.
La rue était déserte ou à peu près ; Horace avait jeté son petit manteau sur ses épaules pour les garantir de la pluie; il avait rabaissé son chapeau sur ses yeux ; affublé de la sorte, il ressemblait assez bien à un coureur d'aventures. Cependant il était arrivé au milieu de la rue sans avoir encore remarqué l'hôtel Méranges, lorsqu'il se sentit tout-à-coup tiré par le pan de son manteau. Il se retourna et aperçut une femme.
— Monsieur cherche sans doute la demeure de madame la comtesse? lui dit cettefemma à voixbasse.
— Mais certainement, répondit Horace en balbutiant, pourriez-vous me l'indiquer ?
— Madame vous attendait, dit encore cette femme, et comme elle veut que tout le monde ignore votre visite, elle m'a chargé de venir vous recevoir... Vous voilà, suivez-moi.
Horace suivit machinalement.
Cette rencontre l'étonnait au dernier point. Madame de Méranges, avertie par l'arrivée de Plantin, avait-elle supposé que le comte de Forsanz dût venir le soir même se concerter avec elle sur les moyens à employer pour retrouver les traces d'Angélique ? Ces précautions étaient-elles prises dans le but de cacher à ses ennemis les démarches qu'elle pouvait tenter dans le but d'arriver à la complète réussite de ses projets ? Horace se perdait en conjectures.
D'abord il traversa une immense cour silencieuse. Il monta ensuite quelques marches et entra dans un vestibule faiblement éclairé.
La femme le précédait toujours tant proférer une parole ; il la suivait sans ouvrir les lèvres.
Il traversa ainsi plusieurs appartements, dont il put admirer l'élégant ameublement ; les appartements étaient, du reste, aussi déserts, aussi silen-
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cieux que la cour par laquelle il avait passé. Enfin il arriva à une dernière pièce qui paraissait être disposée pour servir de vestibule ou d'antichambre à un appartement qui communiquait à celui-ci par une porte à deux battants.
La femme ouvrit cette porte et invita Horace à entrer.
Il entra.
La chambre qu'il aperçut alors était petite, mais adorablement meublée. Tout ce que le luxe et le bon goût peuvent imaginer de plus gracieux, de plus coquet, de plus purement élégant se trouvait réuni dans cette pièce. Une femme était assise près de la fenêtre.
Au bruit que fit Horace en entrant, elle tourna nonchalamment la tête et poussa un cri de surprise et peut-être aussi de joie.
Horace leva les yeux et demeura stupéfait.
Cette femme était la comtesse Du Barry.
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