AMOUR
Quelque temps avant l'arrivée d'Horace, la comtesse Du Barry, était accoudée sur son fauteuil, et elle rêvait !... D'abord sa rêverie avait été profondément triste et pleine d'amertume.
Elle pensait que la royauté qu'elle avait conquise par sa beauté, elle pouvait la perdre au premier jour; que si haut qu'elle fût placée, sa puissance ne venait que d'un caprice royal, et qu'un caprice royal pouvait la retirer : elle comptait le nombre sans cesse croissant de ses ennemis, et de quelque côté qu'elle se tournât, elle ne rencontrait pas un ami véritable; et puis, loin qu'elle fût étourdie elle-
même par les succès qu'elle avait obtenus, par les triomphes éclatants qu'elle avait remportés, au milieu de ces fêtes féeriques qui se multipliaient sous ses pas, et la tenaient dans un enchantement éternel, bien qu'elle n'entendit de toutes parts autour d'elle lue des concerts de louanges et de flatteries, cependant, à de certaines heures, quand elle se retrouvait seule en présence de ces splendides et silencieux témoins de son déshonneur, elle se prenait à regretter amèrement le temps, si éloigné déjà, de son innocence heureuse et chaste. Alors, elle pouvait encore se trouver belle sans honte, elle n'avait encore présenté son front pur qu'aux purs baisers de sa mère, et calme et sainte dans sa pudeur, jamais sa pensée ne s'était effrayée d'un remords ou alarmée d'un regret. Jeune, insouciante et folle, elle entrait dans la vie par les sentiers fleuris, et ces mille parfums de l'enfance qui l'encensaient sur la route ne parvenaient même pas à l'enivrer; la jeune enfant ne songeait guère à l'avenir, elle portait en son cœur un riche trésor de candeur et de bonté : tous les nobles spectacles auxquels elle assistait, toutes les généreuses paroles qu'elle en-
tendait, trouvaient un puissant écho en elle ; elle ns s'imaginait pas alors qu'un jour viendrait, où elle romprait violemment avec les leçons d'honneur qu'elle avait reçues, où elle foulerait dédaigneusement aux pieds les vertus qu'elle avait courageusement aimées ; mais la misère est mauvaise conseillère, et le vice a d'irrésistibles attraits pour les natures faibles.
Elle avait succombé, et succombé presque sans combat ! Et puis, une fois emportée par le rapide tourbillon des passions mauvaises, elle ne s'était plus arrêtée ; sans oser regarder ce qu'elle lai derrière elle, elle avait suivi cette voix impérieuse qui l'appelait vers le monde des plaibirs, dans lequel elle n'avait pas tardé à perdre ce qui lui restait d'honneur et de vertu ! Jamais, depuis bien longtemps, la comtesse ne s'était trouvée si méprisable à ses propres yeux, si déchue dans sa propre estime; les souvenirs d'un passé perdu pour toujours n'avaenit jamais eu pour elle cette Btvwif in qu'elle leur trouvait en ce moment; elle s'étonnait elle-même, que le courage de (Indifférence qui l'a ait soutenue jusqu'alors l'abandonnât ainsi tout
d'un coup, et pour la première fois peut-être, elle désirait descendre du rang où l'amour du roi l'avait élevée!
Si le duc d'Aiguillon ou le comte Jean, son beaufrère, eussent pu lavoir à cette heure, mélancoliquement appuyée sur le bras de son fauteuil, le regard rêveur fixé au parquet, l'âme plongée dans une sombre tristesse, certes ils n'eussent pas reconnu dans cette femme pâle, frêle et délicate, pieusement courbée sous le poids d'une douleur inconnue, la reine ardente et voluptueuse des plaisirs et des intrigues de Versailles, et ils l'eussent prise à coup sûr, l'un et l'autre, pour quelque statue de la Rêverie, oubliée par hasard dans la solitude d'un appartement depuis longtemps inhabité !...
Cependant à la vue de la comtesse Du Barry, Horace s'était arrêté interdit, la parole lui avait manqué , et il était resté debout au milieu de la chambre, ne sachant s'il devait avancer ou reculer.
Mais quand il vit la joie éclater en signes non équivoques sur la physionomie de la jeune femme, il reprit un peu d'assurance, et faisant quelques pas vers elle :
— Pardon, madame, lui dit-il, d'être venu vous déranger au milieu de votre solitude ; je comprends que je dois être importun, et je vais me retirer...
— Comment! fit la comtesse en souriant de l'embarras d'Horace, à peine êtes- vous arrivé que déjà vous songez au départ ?
— Je n'y songe, madame, répondit Horace, que parce que, je le vois bien, ce n'est pas moi que vous attendiez.
La comtesse rougit légèrement, et comme si le doute qu'exprimaient les paroles d'Horace lui eût paru cruel, et qu'elle eût voulu le détruire, elle sonna vivement.
— Henriette, dit-elle aussitôt à la jeune camériste qui entra, et sans même tourner les yeux de son côté, ce n'est pas monsieur le comte que j'attendais.
— Comment, madame? balbutia Henriette interdite.
— Allons, ne te désole pas, mon enfant; le mal n'est pas si grand qu'il aurait pu l'être ; mais dépêche-toi de retourner à ton poste, et cette fois ne te trompe pas !
Henriette sortit.
— Eh quoi ! dit Horace étonné, dès qu'Henriette se fut éloignée, ne craignez vous pas que la personne que vous attendez ne me rencontre ici î
' — Nullement, répondit la Du Barry.
— Alors, je puis rester auprès de vous ?
— Si vous le voulez...
— Oh ! c'est une faveur que j'achèterais de tout mon sang ! .
Horace prit un siège et alla s'asseoir auprès de la comtesse.
Il était vivement ému; tout mon sang avait reflué vers son cœur, sa tète était en feu.
Horace aimait ; il aimait avec tout son cœur, toute sa pensée. Il avait vécu jusqu'alors sans ambition, ignorant les joies de l'amour, ne demandant à la vie que de les connaître un jour. Longtemps, dans le milieu où il s'était trouvé, son regard avait erré autour de lui, cherchant vainement dans la foule un noble cœur où il pût déposer tout ce que le sien possédait d'amour et d'adoration. Mais il n'avait rien trouvé encore qu'il eût jugé digne de lui ! pourtant, les désirs qui le sollicitaient de toutes parts, ces besoins étranges qui emplissaient sa poitrine pre-
naient chaque jour plus d'empire sur son esprit, et le poussaient à son insu vers un monde qu'il ne connaissait pas et dont il s'épouvantait à l'avance. Horace devinait que ce sentiment puissant qui s'était emparé de son cœur y ferait un jour une immense solitude, afin de pouvoir y régner seul et en souverain, et il était sans force pour résister à cet envahissement dont il remarquait les effets sans pouvoir en deviner la cause. Mais que lui importait après tout que son cœur se dépeuplât de tous les sentiments qui l'avaient habité jusqu'alors si ce nouveau sentiment suffisait à l'occuper tout entier ; que lui importait qu'ils mourussent l'un après l'autre, s'ils devaient revivre tous ensemble sous une seule et même expression.
Horace avait accepté sans murmure cette nouvelle vie, et il ne songeait pas même à essayer de rompre ce joug puissant que l'amour lui imposait !
— Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé, dit Horace en s'asseyant; depuis deux jours votre image ne m'a pas quitté, et je savais bien que je vous reverrais quelque jour...
— Et pourquoi n'en aurait-il pas été ainsi? intcr-
rompit la jeune femme, vous n'aviez, je suppose, aucune raison de croire que je ne voulusse pas vous revoir...
— Cela est vrai, madame, et cependant je craignais que quelque obstacle ne vînt m'enlever ce bonheur.
— Le bonheur est-il donc si peu de chose ? objecta la comtesse en oubliant son regard sur le front d'Horace.
— Et puis, poursuivit ce dernier, sans prendre garde à l'objection qui lui était faite, pourquoi ne m'auriez-vous pas oublié?.... Vous n'aviez pas emporté comme moi, de cette soirée, un souvenir brûlant? Le lendemain, vous vous êtes retrouvée calme et sereine comme la veille, et moi, le lendemain, je me suis réveillé pâle, sombre, agité, ému encore des dernières ardeurs de mes rêves î Vous madame, vous avez repris votre vie heureuse, insouciante et folle, et moi, moi, mon Dieu! un hôte inconnu, le doute, s'est assis à mes côtés et ne m'a plus quitté... et j'ai compris alors seulement combien la vie avait de douleurs et de souffrances ignorées...
La comtesse essayait de sourire, mais elle avait pâli, Horace s'en aperçut.
— Tenez, madame, reprit-il aussitôt, je suis un rude enfant de Bretagne, tel que vous me voyez ; je n'ai pas encore eu le temps de me faire aux usages de la ville, non plus qu'aux façons de la cour ; j'ai été élevé au milieu d'une nature vierge et vigoureuse, parmi des hommes qui croient en Dieu et qui prient les saints ! Mon langage vous étonne sans doute, et ma franchise vous déplaît peut-être... pardonnez-moi si cela est; car je ne suis pas coupable, croyez-le bien : je vous ai vue, je vous ai trouvée, belle; je vous ai entendue me parler, et je vous ai trouvée bonne ; et dès ce moment, un dévoûment sans bornes a pris naissance dans mon cœur!... Oh! ne m'en veuillez pas, madame, si mes paroles vous offensent!... mais, depuis hier, je porte en moi un secret qui me brûle la poitrine, et qui me tuera, cela est sûr, si je l'y garde encore longtemps.
La comtesse ne répondait rien, mais eUe écoutait Horace avec une agitation qui augmentait à chaque parole ; son sein se soulevait avec précipi-
ation, et elle paraissait ne pouvoir se décider à relever sa tète qui penchait nonchalamment sur son épaule.
— Horace, dit-elle enfin, après un silence de quelques minutes et d'une voix qui trahissait malgré elle toute son émotion, ce que vous dites est insensé, et je ne devrais pas vous écouter... vous ignorez sans doute quels devoirs sont les miens, et à quel lien je suis attachée ?
— Je ne l'ignore pas, répondit Horace.
— Vous me connaissez ! s'écria la jeune femme, dont la pâleur augmenta et qui se leva à cette révélation.
— Je vous aime!... répondit encore Horace.
La Du Barry retomha sur elle-même, cacha sa tète dans ses mains et fondit en larmes.
Horace savait quelle était cette femme méprisable dont elle-même avait honte... Et il venait de le lui avouer d'une façon délicate qui lui faisait sentir, plus cruellement encore, combien elle était peu digne d'un tel amour. En un moment, elle recouvra cette pudeur des saintes années de sa jeunesse, qu'elle avait oubliée depuis si longtemps, une rou-
ge jr subite se répandit sur son front, et elle chercha à se dérober tout entière aux regards du jeune comte. Horace comprit ce qui se passait en elle, et sa honte et ses remords, il devina tout... Il se rapprocha d'elle, et se pencha affectueusement sur son épaule.
— Pourquoi pleurez-vous ainsi ? lui dit-il doucement, pourquoi rougissez-vous, et avez-vous honte d'un passé qui est loin de vous, et dont vous netes pas coupable ? Vous êtes jeune et vous êtes belle, iaisirs ont été impuissants à ternir la pureté de votre âme ; l'amour ouvre sous vos pas une nouvelle existence pleine d'enchantements qui vous sont inconnus... Laissez -moi vous accompagner dans cette vie nouvelle qui commence, et, je vous le dis, vous ne vous repentirez jamais de vous être confiée à moi...
Et comme il vit que la jeune femme restait touours dans la même attitude douloureuse :
Enfant que vous êtes ! ajouta-t-il, vous vous faites, je le vois bien, un fantôme du passé, vous vous effrayez de vos souvenirs, et vous avez peur de la solitude silencieuse où vous vous trouvez I Enfant! enfant ! !... Réunissez plutôt vos forces, et
videz jusqu'au fond cette coupe divine dans laquelle l'amour va vous verser joyeusement l'oubli du passé et l'espérance dans l'avenir !... Si vous pouviez voir un instant quelle joie rayonne sur mon front, quel bonheur éclate dans mes yeux, quelle sainte extase resplendit sur mes traits, si vous pouviez lire dans mon cœur les chants célestes qui y sont gravés, vous ne songeriez plus à repousser l'amour que je vous offre, et vous béniriez le ciel de vous l'avoii envoyé pour vous aider à supporter les souvenirs d'un autre âge et peupler un jour la solitude de votre vieillesse!... Et qu'importe, après tout, à ceux qui aiment, poursuivit-il avec une sorte d'enthousiasme, qu'importe le passé ou l'avenir !... le passé n'existe que pour les misérables !... Non! non! croyez-moi, madame, le passé et l'avenir sont tout entiers pour moi, dans l'heure où je vous vois, ou je vous parle, où je vous entends !...
Horace eût continué de parler, que la Du Barry n'eût pas songé à changer d'attitude, tant elle portait d'attention à sa parole. A mesure que le jeune comte parlait, ses remords et sa honte disparaissaient; le calme et la paix rentraient dans son
cœur, et elle renaissait elle-même à sa propre estime.
Quand il eut achevé, elle releva timidement la tète, et l'entourant d'un regard plein d'amoureuse vénération, elle glissa une de ses petites mains dans les mains d'Horace.
— Merci ! lui dit-elle, ma vie ne sera pas complètement déshéritée de la joie et du bonheur des âmes pures, vous m'avez appris qu'il y avait encore une manière d'être heureuse, je suivrai votre conseil... je crois qu'il est bon, puisque c'est vous qui me le donnez... et j'espère en lui comme je crois en vous... Oh! vous êtes généreux, Horace, je serai peut-être heureuse, et je me réjouis d'avance à l'idée que je vous devrai ce bonheur; j'ai eu bien souvent, au milieu de la vie que je mène, des heures de cruelle déception et de mortel découragement, maintenant, je n'en aurai plus... ou du moins si de pénibles pensées ou de terribles souvenirs viennent encore me visiter, eh bien ! je songerai à vous... je me rappellerai qu'il y a de par le monde un homme qui m'aime véritablement, un ami sincère et loyal,
sur le bras et le cœur de qui je pourrai ia'appUyer
aux jours d'infortune; n'est-ce pas, Horace, vous le voulez bien; cette mission ne vous sera pas trop lourde ni rude à remplir, et par amour pour moi vous consentirez à oublier quelle femme je suis, et à ne jamais vous rappeler quelle femme j'ai été!...
— Oui, madame, répondit Horace avec une dignité grave, et s'il ne faut que beaucoup d'amour et de dévouement pour vous rendre heureuse, oh ! vous le serez, soyez-en certaine, car mon cœur et mon épée sont à vous!...
La comtesse était entièrement rassurée ; ils parlèrent longtemps de mille choses qui toutes ramenaient à leur amour... La Du Barry avait recouvré sa sérénité et son enjouement; elle riait, et oubliait qu'elle attendait une visite, et que cette visite tardait bien longtemps.
Horace raconta alors ses projets d'avenir : son départ de Bretagne, son arrivée à Paris, et le fatal événement qui était venu plonger madame de Mé ranges dans les larmes et la désolation.
Au nom de madame de Mélanges, la comtesse arrêta Horace.
- Vous la connaissez ? lui dit-elle avec vivacité.
— C'est une amie de ma mère, répondit Horace.
— Et avez-vous vu sa fille ?
— Non, madame sa fille lui a été enlevé il y a quelques jours...
— Je le sais...
Roger de Villepreux et moi, nons nous sommes mis en campagne, et je crois, ou je m • trompe fort, que nous sommes parvenus à découvrir sa retraite.
— Dites-vous vrai?...
— Du moins, jusqu'à présent, tout me porte à le croire...
— En ce cas, vous allez m'ètre d'une grande utilité... Tout à l'heure va venir ici M. de Sartines; vous resterez là, et vous ne perdrez pas un > ul mot de la conversation que j'aurai avec lui. J'espère lui faire avouer tout ce qu'il sait, mais au cas où il voudrait nier, je vous ferai un signe et vous direz ce que vous avez appris.
Pendant quelques secondes encore, Horace et la
comtesse attendirent l'arrivée du Beffleotnt de po-
îfin, un bruit de pas se fit entendre dans la
cour, et peu d'instants après, Henriette entrait dans la chambre.
— Madame la comtesse veut-elle recevoir M. le lieutenant de police ? dit Henriette.
— Oui, Henriette, faites entrer, répondit la comtesse.
M. deSartines n'attendait que cet ordre. Dès qu'il fut donné, il parut.
— Madame la comtesse a désiré m'entretenir d'une affaire grave, dit-il en s'avançant au milieu de l'appartement. Je m'empresse de me mettre à sa disposition.
— Oui, monsieur de Sartines, répondit sèchement la comtesse, je désire vous entretenir d'une affaire que, à ce qu'il paraît, vous ne trouvez pas aussi grave que moi. Veuillez vous asseoir et m'écouter.
M. de Sartines fronça le sourcil à ce début, et sa perruque remua.
Néanmoins il s'assit et s'apprêta à écouter.