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CHAPITRE II

San Giorno n'était pas Indulien pour rire... La musique lui déchirait le cœur mais lui calmait l'âme... La moitié de sa personnalité se développait sur des thèmes musicaux. Pour la première fois depuis longtemps il éprouvait la sorte de contentement fallacieux que donne l'action... Avoir vu, entendu Georgette!... Ce lien fugitif semblait un renouement! Telle est la sottise du grand amour...

Rivanne, arrivé tard, vit le marquis installé dans une petite loge. II n'eut garde de donner le moindre signe de sa présence, et attendit l'entr'acte pour se faire bousculer par l'ambassadeur dans les couloirs...

— Monsieur, commença-t-il, respectez ma myopie... Eh! mais c'est le signore marchese.J yous m'avez poussé, monseigneur!

— Excusez-moi, monsieur Rivanne, dit San

Giorno qui acceptait la rencontre comme un moyen de la Providence.

Ri vanne ne faillit point à cette mission providentielle.

— Combien vous nous manquez, marquis!...

— Oh! dit-il tristement, je ne manque pas à tout le monde...

— Qu'en savez-vous? répliqua Rivanne.

A ce mot, San Giorno crut tomber... Il entraîna Rivanne au buffet pour lui raconter rhistoire du duel.

— Signore marchese, dit Rivanne qui écoutait ce récit avec tous les signes de la plus vive surprise, vous avez fait un pas de clerc.

— Comment cela?

— Vous rallumez une flamme...

— Elle s'éteignait donc?

— Je ne vais pas jusque-là, mais, s'il ne s'agissait pas d'une flamme, j'oserais prétendre qu'elle s'usait... Ohl pas du côté de Mme Dorini...

— Il se détacherait! s'écria ardemment San Giorno, saisissant ce honteux espoir...

— Peut-être plus que vous ne pensez...

— Vous savez quelque chose?

— On ne peut pas causer ici, dit Rivanne qui avait son idée.

— Un mot, un mot seulement : qu'est-ce qui vous fait supposer?...

— Mais c'est toute une histoire, marchese, et qui ne se raconte pas entre deux portes, au milieu de cent curieux!

— Vous dînerez avec moi, Rivanne... Nous pourrons causer... ^

Rivanne, arrivé à ses fins, bluffa :

— Je suis attendu, signore marchese.

— Un coup de téléphone, peut-être, insista San Giorno pour qui la présence de cet homme devenait une nécessité... Je vous promets un lacryma christi, un samos, un falerne...

— Je ne résiste pas au samos et au falerne... J'ai la naïveté de les aimer avec quelque turbot sauce hollandaise, bien que des vins si chauds soient hérétiques.

— Ne commettons pas d'hérésie, s'écria le sobre San Giorno, entrant par amour dans la peau d'un gourmand. Avec le plus merveilleux turbot, je vous réserve mon Riesling 1919, une grande année... Et une bouteille de Romanée-Conti 1904, dont vous ne boirez que ce que vous voudrez... Champagne ou asti... Eti tout cela dans les verres ad hoc, continua le' marquis, sachant l'importance que Rivanne, attachait au décor.

— Signore marchese, vous me ferez damner certainement... Vous prenez par tous ses faibles à la fois un pauvre poète... Et je connais votre asti... Il m'astise!

— Nous serons seuls, ma femme dîne en ville... Des lasagnes avec un os à moelle? C'est le fond de mon dîner; on peut y ajouter un pâté de chez Julien pour accompagner la salade.

— Eh bien! ça va... Mais je i vous dérange, monsieur l'ambassadeur?

^ — Un homme comme vous!... Que diriezvous d'un jambon de Milan arrivé ce matin par avion?...

— Exquis! Le voilà le grand seigneur de la Renaissance, reprit Rivanne... Charles V ramassant le pinceau du Titien ! Il ne manquera qu'une musique cachée et des courtisanes...

Il le disait dans l'espérance d'avoir au moins la musique, jouissant doublement de ce dîner splendide quoique impromptu et de mettre en frais son hôte...

— Pas de courtisanes, dit le marquis en riant, mais de la musique tant que vous voudrez... Vous êtes en Indulie... J'ai toujours quelque virtuose sous la main... Préférez-vous

le violon?... La harpe peut-être?.... Une harpe délicieuse : je n'ai qu'à téléphoner...

— La harpe ! s'écria Rivanne dans l'extase... Oui, ce sera beau, signore marchese.,. Comment résister à cette harpe, à ce pâté, à ces petits fours, de chez Blanche, à cette glace peut-être?

Il faisait son menu avec effronterie.

— Oui, tout ça, Rivanne... Une glace de chez Latinville : un bouquet de violettes.

— Je me rends, cria Rivanne... Et n'en jetez plus... Vous seriez capable d'y ajouter le café d'Arabie, et la liqueur des Iles?

— Il n'y a plus de moka que pour les ambassadeurs : je vous ferai goûter le mien. Il est d'origine... Et le combava dont vous voulez l'arroser est celui même que vous buviez chez Georgette, s'écria le marquis s'oubhant jusqu'à taper sur l'épaule du poète. Ah! quels festins, quels inoubliables déliceë si l'heureux temps pouvait revenir!

— Voilà qu'on rappelle aux artistes, monsieur l'ambassadeur... Me permettez-vous de déguster l'Or du Rhin?

— Allez, dit San Giorno à regret... Et venez de bonne heure, monsieur Rivanne... Le dîner sera prêt à sept heures et demie.

— J'y serai, répondit Rivanne... Vous n'aurez pas perdu votre temps, car l'histoire est savoureuse...

Il se frottait les mains en regagnant son fauteuil, avec la perspective de satisfaire deux de ses vices et d'embrouiller le jeu de tout un monde qui s'agitait trop à son gré. André de Gérard lui paraissait un gêneur dont la fortune n'approchait pas de celle du marquis...

— Je le sacquerai, pensa-t-il avec son cruel sourire...

Dès la fin du concert, il envoya un mot à la contessina pour lui annoncer qu'il dînait avec San Giorno et qu'il était en honne voie de réussir. Puis il courut s'habiller, acheta une fleur pour sa boutonnière, se paya un taxi et gagna l'ambassade.

San Giorno l'attendait. Il lui avait fait les honneurs du petit salon violet, arrangé par Georgette. C'était la première fois que Rivanne dînait à l'ambassade : il fut ébloui...

— La salle à manger est trop imposante, mon cher Rivanne... Nous mangerons ici où

outes les aises de l'intimité nous sont réservées... Et puis, comme vous voyez, nous ne sommes séparés de la galerie que par cette

tenture; il nous viendra de là, des torrents d'harmonie. Oyez plutôt.

Dès qu'il eut pressé un bouton, une harpe rendit des sons argentins... Rivanne les écouta avec toutes les apparences de l'extase...

— Quand nous causerons, vous aurez deux violons en sourdine placés un peu loin, ajouta San Giorno.

— Vous êtes un enchanteur!...

— A table, donc, s'écria le marquis...

Tout s'illumina soudain... La tenture en

s'ouvrant montra la galerie pleine de fleurs étendues au loin sous les regards charmés de Rivanne... Deux violons, cachés par les arbustes, se mirent à jouer la berceuse de Fauré.

— A la bonne heure, dit Rivanne, voilà comme je comprends la vie!

— Et maintenant, monsieur Rivanne, votre histoire s'il vous plaît?

— Slgnore marchese, vous n'ignorez certes pas que je suis un pauvre diable de poète et que je fais cent petits métiers pour combler les trous à la lune de ma sacrée existence... Ceci pour vous expliquer que je suis assez répandu de par le monde et que j'ai pu assister à une soirée chez le duc de Martemort où

l'histoire dont je vous parle est venue jusqu'à mon oreille...

Rivanne, en bon acteur, fit une pause et but un verre de Riesling où les parfums concentrés des fleurs de la vigne s'éveillaient avec art parmi les sucres et les acides.

— Je l'ai sue par hasard, dit-il, en graduant ses effets et en prenant un air de gentilhomme... Je n'en dois le secret qu'à moimême :

C'était à une soirée, et chez les Martemort, On y claque du bec, mais on y danse fort,

— Ah! fît San Giorno trépidant d'intérêt...

— Méritin est mon ami... Les Martemort l'ont fait venir pour leur soirée, vous savez bien, l'unique soirée qu'ils donnent de la saison... Il est complaisant Méritin, et il leur fournit quelques fantaisies au rabais dont ils sont friands... Pour corser la fête, il m'a amené... Peut-être ignorez-vous que j'ai la réputation de dire du Baudelaire, du Mallarmé, du Gérard de Nerval avec un certain art?...

— Voyons, fît le marquis, je vous ai entendu cent fois... Hérodias, L* Après-Midi d'un Faune,, Et Verlaine, Hugo!...

Un frisson de vanité satisfaite passa dans

Rivanne... Il murmura pour fixer sou émotion et sa gouaille :

J'ai de mes jours épais connu la nullité 1

Le marquis mourait d'impatience. Rivanne fît durer le plaisir :

— Bien entendu, nous étions là comme invités, moi particulièrement... Pas de cachet, un droit aux babas, aux petits fours et à l'orangeade... C'est le genre de la maison!... Je me promenais dans un habit qui a beau avoir trente ans me gante encore aux entournures...

— Vous êtes svelte, remarqua San Giorno.

^— Je suis maigre... Et puis, la mode a retapé mon habit... Sans compter que le père Martemort a le même, peut-être plus vieux... On me regardait... Vous connaissez, marquis, ce regard des femmes qui a l'air de vous soupeser... Etais-je un gendre? A défaut, un amant? Moi, vous savez, je ne marche plus... La neurasthénie, et aussi le prix de toute chose!... Même pour coucher avec la duchesse de Martemort, il faudrait payer une cTiambre dans un hôtel, un goûter chez Rumpelmayer, un tas de fleurs ruineuses... Et la duchesse de

Martemort est un os! ...Quant à Mme Rivanne, elle a oublié la gaudriole dans les austères devoirs de la maternité. Mais elle a eu son heure, signore marchese... Une femme superbe! Cette heure, elle Ta perdue à grogner...

II soupira :

— Elle ne Ta plus... Je suis un poète : je couche avec les sylphides de monsieur de Chateaubriand !...

Le marquis déclama pour se donner une contenance, car il envoyait l'épisodiste à tous les diables :

Poète prends ton luth et me donne un baiser!

Rivanne voyait combien tout cela ennuyait le pauvre amphitryon, mais il profitait de la situation pour vendre son piano... C'était une sorte de chantage... Sans cela, on ne l'écoutait guère.

Le marquis, pour l'engager à ne pas s'arrêter, lui versa une pleine coupe d'asti. Rivanne regarda monter les bulles du fond de son verre.

— Me voilà, dit-il... Comme fortune, ceci me suffît : je suis un bullionnaire. On ne sait pas d'où ça sort... Mes pensées jaillissent, pé-

tillent ! Ça fait riche et ce n'est, à ce que disent messieurs les chimistes, que du gaz carbonique...

Un rire amer vibra entre ses dents.

— Vous êtes chrétien, Rivanne? interrompit le marquis pour presser la conversation : votre épicurianisme est de surface...

— Je suis chrétien à la manière de Pascal, mais en retournant son paradoxe : « On risque gros à ne pas croire; on ne risque rien en croyant ». Moi, je pense : « Si Dieu est toute intelHgence, je suis sauvé, agissons donc comme si Dieu était bête. » Ça fait que, des fois, je donne un sou à l'aveugle du Pont des Arts avec l'espoir qu'il me sera rendu au centuple, et je brûlerais facilement un cierge comme les braves gens qui écrivent sur leur ex-voto : « remerciements pour un héritage ». Ils ont prié pour la mort de leur oncle!...

— C'est drôle, en effet, dit le marquis, mais c'est irrésistible... Georgette, qui ne croit à rien, va toucher l'orteil du Christ de Saint- Sulpice... Ma nation est si superstitieuse que...

— Votre nation? interrompit Rivanne en avalant un de ces petits fours faits de crème au moka, délicieusement fondants, où éclatent, comme des chandelles romaines dans un

feu d'artifice, des grains de sucre remplis de café, votre nation? Dites toute la terre... Seulement, vous êtes méditerranéen : vous ne savez pas cacher vos sentiments... Les gens du Nord trébucheraient sur leur seuil, vous les verriez pâlir sans rentrer chez eux... Nous n'avons plus, comme les amis de César, le courage de nos superstitions, voilà tout... Mais nos radicaux socialistes meurent avec les secours de l'Eglise : leur négation de l'audelà aboutit, à leur heure dernière, au mépris de l'en deçà... Après nous, la fin de l'hémicycle! Pourvu qu'ils aient le bon Dieu, les autres peuvent se tâter... Ils misent comme moi sur la bêtise d'un ciel qui se laisse tromper par leurs ultimes salamalecs!

Il s'arrêta. Le marquis venait d'appuyer sur le bouton d'une sonnerie et une voix céleste accompagnée de la harpe parvint jusqu'aux dîneurs. Rivanne eut un élan de joie véritable, et se perdit dans une extase...

Ayant ainsi coupé son bavardage, San Giorno le pressa de continuer. Le bohème s'exécuta :

— Vers onze heures, je vois arriver André de Gérard... Il est de la maison...

— Mais comment ?

— Des fiançailles presque certaines avec Clotilde de Martemort!

— Ah! le monstre! s'écria le marquis... Il brisera le cœur de Georgette pour s'amuser... Je le tuerai demain...

— La contessina devrait vous en avoir la plus vive reconnaissance, signore marchese, mais je crains qu'elle n'y voie pas clair et qu'elle ne vous haïsse merveilleusement...

A cette idée, le visage de San Giorno se couvrit des ombres de la mort.

— Tandis que, poursuivit implacablement Rivanne, rien ne vous empêche de rentrer dans ses bonnes grâces, si elle apprend la traîtrise du Gérard... Après tout, peut-être n'y tenez-vous plus, signore marchese?

S'il n'y tenait plus! Le pauvre ambassadeur tremblait de tous ses membres... Rivanne l'acheva en murmurant :

— Et chez elle aussi je remarque une lassitude, oui, une subtile intuition de la scélératesse de son séducteur... Qui sait, un regret...

Un regret!... San Giorno se revit aux pieds de Georgette.

— Ah! madonna, balbutia-t-il, avec le retour fervent à toutes les superstitions de son enfance...

LES PLAISIUS PASSIONNÉS l69

Rivamie poussa son avantage :

— J'avais cru, signore marchese, que vous teniez plus à la vengeance qu'à l'amour.

— Moi, se récria San Giorno, et que m'importe un paltoquet!

— Alors, vous avez fait fausse route avec ce duel...

L'évidence foudroya le marquis.

— Vous avez raison, dit-il... Mais il est trop tard.

— Il n'est jamais trop tard. A votre place, je donnerais ce soir, à mes témoins, l'ordre d'arranger les choses... Pensez à la gratitude de madame Dorini, après les affres d'une pareille journée. Tout l'avenir est là... Votre réputation de courage est assez établie pour que nul ne s'étonne...

— Eh! je me moque bien de ma réputation de courage!...

— D'ailleurs, on ne se bat plus... C'est passé de mode...

— Les plus plates excuses pour sauver une larme à Georgette, s'exclama le pauvre San Giorno... Attendez-moi là quelques instants, je vais téléphoner à Montefiore... Il réglera l'affaire en cinq secs...

— Ne vous gênez pas pour moi, dit Rivanne

goguenard, en choisissant la plus belle poire d*un compotier...

Quand le marquis reparut, il avait un visage extatique :

— Répétez-moi, Rivanne, sur quoi vous vous basez pour juger que Georgette a des regrets...

Rivanne eut un sourire ironique.

— Comme vous l'aimez encore, signore marchese! s'exclama-t-il, en montrant de la compassion.

San Giorno ne s'arrêta pas à l'espèce d'outrage que supposait la pitié d'un pareil homme... Il voulait conserver le moindre fil qui le reliait à Georgette, ce fil fût-il pourri...

Rivanne, le regardant ^soufl'rir, jouissait odieusement; car le parasitisme est à base de haine et de vengeance.

— Une chose m'étonne, dit-il enfin...

— Laquelle?

— Pourquoi ne faites-vous pas envoyer monsieur de Gérard, aux antipodes?

Car Rivanne n'imaginait pas le marquis de San Giorno incapable de se débarrasser d'un chétif secrétaire d'ambassade.

— En Indulie, dit San Giorno, ce serait déjà fait... Il me faut compter ici avec Duroc, l'homme qui a jeté ce pavé dans moD

bonlieur... Mais du moment que monsieur de Gérard se prêterait à la combinaison...

Rivanne eut un éclair de joie à imaginer que San Giorno précipiterait cette rupture qui pouvait tuer Georgette...

— Ne craignez-vous pas d'atteindre à travers lui la pauvre contessina? demanda-t-il, pour jouir de l'embarras du marquis.

— Ne disiez-vous pas qu'une fatigue la prend... Ne remplirai-je pas le secret espoir de Georgette? Ne la sauverai-je pas?

— Elle fera tout pour partir avec lui, dit Rivanne en jetant un regard diabolique sur le malheureux San Giorno qui pâlit et parvint toutefois à surmonter son émotion :

— Je l'enverrai au delà des mers... Georgette a l'appréhension de toute traversée... Une mission temporaire, de façon qu'elle le voie partir avec tranquillité...

— Vous êtes du pays de Machiavel, marquis, je ne pourrais lutter avec vous!... Sans doute pensez-vous qu'en renouvelant la mission?...

— Je me base sur l'hypothèse que la liaison pèse à monsieur de Gérard...

— Elle lui pèse, soyez-en sûr...

La joie de San Giorno fut intense. Il la mar-

qua par une soudaine amitié pour Rivanne... Celui-ci n'eût pas été un bon parasite s'il n'avait lu dans le cœur du marquis comme dans un livre.

— Oui, dit-il, croyez-moi, le ver est dans le fruit!...

Ce mot si simple remplit San Giorno d'une sorte d'ivresse... Rivanne aurait pu supputer ce que lui rapporterait la situation s'il savait l'exploiter; mais c'était un véritable parasite, sans aucune envergure, bornant ses ambitions au vivre, au couvert, aux gâteries... La grande intrigue dépassait ses moyens.

— N'oubliez pas, signorè marchese, que je serai avec vous et que je saurai pousser le Gérard à suivre ses mauvais instincts, son intérêt...

— Son intérêt, je le vois, dit San Giorno, mais ses mauvais instincts m'échappent?

— Ils ne m'échappent pas à moi, signore marchese.,. Je les vois sous la forme d'une cantatrice.

— La Vasantena

— Eh oui!... Elle en tient pour le beau gas...

— Croyez-vous qu'il puisse hésiter entre cette Slave un peu bécasse et la divine Georgette?

— A son âge, on a toujours envie de la dernière... J*ai surpris des regards de l'un et de l'autre... La Vasantena aiine monsieur de Gérard ou le désire : c'est tout un...

— Ce serait l'idéal, soupira le marquis.,. Mais ne vous leurrez- vous pas?

— Celui qui joue la noire gagne toujours, monsieur de San Giorno...

— Il reste une question, dit San Giorno, jugulant son dégoût, monsieur de Gérard ne s'apercevra-t-il pas?...

Rivanne ferma un de ses yeux où l'ivresse allumait les tisons de l'enfer :

— Voyons, marquis, est-ce que vous le croiriez plus malin que vous?

C'était la sorte d'outrage que Rivanne pouvait assener d'une voix sûre... San Giorno baissa la tête : pour Georgette, il aurait marché sur un bien autre feu...

Rivanne ricanait avec délice... Sa face narquoise disait : « Puisque je vous tiens là, « sous la puissance de mon génie, vous le « Machiavel indulien, est-ce que ce petit se- « crétaire d'ambassade, ce chieur d'encre, ne « tombera pas sous ma coupe? »

Il ne dit pas la phrase, même il essaya

d'adoucir l'amertume d'une telle complicité à San Giorno :

— Nous sommes tous des enfants, signore marchese» quand un de nos intérêts se trouve en jeu!... Napoléon l'a dit...

Toujours lui! lui partout! — Ou brûlante ou glacée. Son image sans cesse ébranle ma pensée,

— Oui, dit le marquis, si vous ajoutez les intérêts d'âme...

— Je ne serais pas un poète, cria Rivanne, plus narquois que jamais... Des intérêts d'âme!... Des intérêts d'amour!... Ces mots jurent, signor San Giorno... Mais Napoléon n'était pas un amoureux... Il ne voyait vraiment que l'intérêt le plus vil... Il se trompait de peu... Car, allez donc demander de l'amour aux reîtres de l'Empire!... Des places, des titres, des grades, des châteaux... Il n'y a qu'un homme désintéressé en ce monde, marchese» c'est l'artiste... Quand celui-là s'abaisse, — et il s'abaisse bien, — il a toujours une arrièrepensée de rime, de rythme ou de couleur... Et tenez, la topaze de votre vin, montée dans quelque épithète racinienne, voilà tout ce que désire un homme comme moi!

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