CHAPITRE PREMIER
II y a des heures pour tout. Dix ans auparavant, San Giorno aurait fait le jeune homme, essayé d'oublier Georgette dans les bras d'une autre... Cela lui était impossible aujourd'hui. Georgette était ce dernier amour dont on a bien tort de ne pas parler autant que du premier, ce dernier amour qui donne lieu à plus de crimes que l'autre et à plus de suicides.
Le vieux sang latin impitoyable, malgré la sentimentalité italienne, se réveilla chez San Giorno avec le dégoût de la vie. Tuer André de Gérard lui paraissait, comme à un bandit corse ou à un bandit sicilien, la seule forme où se pût apaiser une insupportable fureur, une humiliation qui croissait avec les jours,
une passion qui le livrait à ious les diables...
Dans la première poussée de sa haine, il crut n'avoir qu'à courir, à gifler le jeune premier... Mais il sentit ses liens ; ces formes plus compliquées encore pour un ambassadeur que pour un autre homme. Et il y avait surtout Georgette... L'idée de la perdre à jamais lui était encore plus insupportable que l'idée de l'offense subie... Dans ces contradictions, un soir, dans sa chambre, il sentit ce chancellement de tout l'être qui est comme le déracinement des hommes sous les tempêtes de la vie. Deux ou trois crises comme celle-là, ce serait la vieillesse. Il les supportait facilement autrefois, maintenant, elles le terrassaient... Pour la première fois, dans cette existence si bien étayée par la nature, par la fortune, par l'Etat, une lézarde, la crainte de l'attaque fînalCj la crainte de mourir sans avoir repris Georgette.
— Ah! pensait-il, tout est dans la fin!..
C'est le cri que nous poussons au long de notre existence, jeune parce que nous avons le temps de préparer cette fin, plus tard, parce qu'un dernier espoir nous dupe et nous mène, au bord du tombeau. ..:
Pour San Giorno, ce cri n'avait qu'un sens;
il ne voulait pas mourir sans avoir serré de nouveau Georgette dans ses bras.
Des jours passèrent où il tourna dans sa pensée comme un fauve en cage, cherchant l'issue, ne la trouvant pas... Quelle issue, d'ailleurs, à une situation tellement compliquée, où l'amour pour Georgette et la crainte de Georgette saturaient les acides de sa haine? Il finit par décider que l'action par elle-même, quelle qu'elle fût, procurerait une solution, et c'est ainsi qu'il devint un de ces loups rôdeurs que l'amour fait de nous, circulant autour de l'îlot où se trouvait la maison de Georgette, levant dans la nuit son pauvre regard de ^deux homme énergique vers cette jeunesse et cette beauté.
Des rapports de police apprirent ce vagabondage à Duroc. San Giorno, bien reconnu, fut signalé comme n'abandonnant pas le quartier de sa maîtresse. Duroc s'en lava les mains. Tient-on jamais mieux les gens haut placés que par des rapports de police? Si San Giorno commettait quelque sottise, on la lui ferait payer. C'est la guerre d'ambassade!...
Toutefois, afin de ne pas sortir des règles, crainte d'un trop vif scandale, on le sur-
veilla... Lui, si fin à l'habitude, s'en aperçut à peine... Il parlait tout haut dans la rue, brandissait une canne, levait une main d*orateur... A peine si cette agitation le calmait. Le jour, il guettait, d'une automobile à conduite intérieure dans laquelle ii se calfeutrait, les entrées et les sorties des amants...
Généralement, Georgette allait faire des achats dans les magasins. San Giorno abandonnait sa voiture, entrait derrière elle, et, tout à coup, elle l'apercevait comme un remords. Saisie, pâlie, apitoyée, elle avait le courage de poursuivre sa route; il s'efifaçait, triste, courtois, plus réduit devant sa grâce qu'un esclave devant un bâton...
C'était le temps où une lassitude venait à André. Refoulés d'abord, les intérêts, l'ambition, Clotilde, revenaient en foule l'assiéger. Il les écartait avec cette colère qui dénonce une volonté faiblissante.
Quand André eut enfin une auto qu'il conduisait lui-même, San Giorno ne lâcha plus les amants... Il les suivit d'abord à distance, mais, petit à petit, il se rapprocha.
Un jour, sur la route de Chartres, ayant une fois de plus l'impression d'être suivie, la contessina regarda par la lucarne arrière
de sa voiture, et vit San Giorno au volant d'un cabriolet... Il avait sa plus mauvaise figure, et, une crainte invincible la saisissant, elle cria :
— Fuyons, fuyons!...
— Vous ne voudriez pas, ma chérie!
Elle l'aima d'être brave; mais elle avait la certitude que San Giorno était le plus fort. Elle connaissait aussi bieA la puissance de ce bras que la redoutable passion de cet esprit!
— C'est un fou, André. On peut le fuir comme on fuirait une avalanche.
A ce moment, San Giorno corna.
— Laissez-le passer, murmura-t-elle, laissez-le passer tout de suite. Il est capable de se jeter sur nous...
André se rangea.
Alors San Giorno les dépassa sans gagner davantage, roulant juste devant leur voiture...
— Ralentissez, murmura Georgette, je vous en supplie, André... Et prenez la première route qui se présentera... Semez-le à tout prix...
Elle n'eut pas le temps de finir. San Giorno venait de s'arrêter si brusquement que le radiateur de la voiture d'André entra dans l'ar-
î .cre bien défendu de la Fiat de Fambassadeur...
Le choc jeta Georgette en arrière, tandis qu'André de Gérard, pâle de fureur, hurlait au moment où San Giorno sortait de sa voiture.
— Bougre de maladroit et d'insolent!
La contessina lui mit, trop tard, une main sur la bouche.
San Giorno se tenait devant eux sur le chemin.
Il avait entendu...
— Monsieur de Gérard, vous me rendrez raison, d'une telle injure.
— C'est une querelle cherchée, dit la contessina, n'y répondez pas, mon ami.
— Au fait, dit André, nous ne nous battons plus, depuis la guerre, pour des bêtises!
— Je serai donc obligé de vous gifler, monsieur, dit le marquis en s'avançant et en ôtant le gant de sa main droite...
— Mettons que c'est fait, dit André.
Et il devint extrêmement pâle.
— Je suis l'offensé, continua San Giorno...
— Vous êtes un spadassin, vous choisissez vos armes! cria la contessina..*
— Qu'à cela ne tienne!... Admettons que je sois l'offenseur...
— Vous êtes un lâche, monsieur de San Giorno, vociféra Georgette, et je vous hais...
Il la regarda plus pâle qu'un mort... S'il avait obéi à ses sentiments, il se jetait dans la poussière et demandait pardon, pitié, secours. Il n'eut qu'un sourire de dément et tira son chapeau...
— Voulez-vous bien accepter ma voiture, dit-il.
Et, sans attendre la réponse, 11 se jeta dans un sentier à travers champs.
— Vous avez raison, chérie, dit André, c'est un fou, mais il a du galbe!
— C'est un méchant... Vous n'allez pas vous battre, André!...
— Nous sommes dans la main des témoins, la pire race, ricana André... Mais voyons sa voiture.
Une Fiat parfaitement en règle...
— Ma foi, dit-il, je ne vois pas comment nous nous en tirerions sans cette auto? Je vais toujours vous conduire jusqu'au prochain bourg d'où nous enverrons quelqu'un... Heureusement que j'ai connu toutes sortes de moteurs pendant la guerre; je vous reconduirai
dans la Fiat de M. Tambassadeur d'Indulie, qui agit à la fois comme un goujat et comme un parfait gentilhomme... 11 a des raisons pour être fou, ajouta-t-il en prenant à Georgette un long baiser où il trouvait une sorte de revanche...
— Ah! je t'aime, je t'aime, chéri... Tu es brave! Mais il faut arranger cela.
— Témoins, témoins, répondit André.
Dès le soir il alla trouver deux anciens combattants, Régis et Ardote, qui, tout aussitôt, se récrièrent : a On ne se bat plus en duel »... Les preuves du courage faites, un homme comme André de Gérard n'allait pas donner le mauvais exemple. Il n'y avait qu'à tourner le dos à cet imbécile... « Sans doute un embusqué! »
— Eh bien, allez le voir, dites-lui ça...
— Il a beau être ambassadeur!
Quand ils arrivèrent à l'ambassade, impressionnés par le genre du marquis, ils lui déclarèrent cependant que leur client ne se battrait pas.
— Ça a été décidé implicitement après la guerre, ajouta Régis... M. de Gérard est un grand blessé. Ses preuves ne sont pas à faire...
— Et, ajouta imprudemment Ardote, il ne
se battrait qu'avec un grand blessé de sa catégorie.
Il n'avait pas fini que San Giorno, sans se soucier d'être surpris dans son salon, enlevait son veston, son gilet, sa chemise et montrait sur un buste de vieux Romain la cicatrice d'une balle qui était entrée dans sa poitrine, juste au-dessous du pectoral droit... En se retournant, il montr i de l'autre côté la cicatrice énorme de la sortie... Puis il fît tomber son pantalon, son caleçon, et exhiba, parmi la nudité herculéenne et virile de son ventre, une cuisse ravagée par un éclat d'obus.
Les témoins saluèrent.
— Est-ce assez, demanda San Giorno, pour que vous permettiez à M. de Gérard de me faire l'honneur de se battre avec moi... Faut-il que j'ajoute mon âge?...
— Mon cher, dit en sortant Régis, il nous a eus; car nous ne pouvons plus reculer maintenant.
— Nous sommes les témoins éternels! dit Ardote.
Quand André apprit le résultat de la consultation, il haussa les épaules...
— Les imbéciles, pensa-t-il, ils se soucient bien que cet homme veuille ma peau... Il fal-
lait refuser isans explication... Qui oserait m'accuser de lâcheté?
Il revoyait la guerre où il avait si bravement fait son devoir... Certes, devant les épouvantables moyens de la destruction, la notion ancienne de la bravoure, qui comportait un pourcentage de vies sauves, avait croulé; il n'était demeuré que le sacrifice par paquets, les enfants liés sur le plateau mobile disparaissant dans la gueule de Moloch... La race, une fois perdue à ce néant, le courage devenait un sommeil...
Il avait passé à travers une pareille horreur, et voilà que ce Karagueus international menaçait de nouveau sa vie!...
— C'est arrangé? demanda Georgette.
— Mais oui, répondit-il avec une affectation de gaieté. Un duel cela s'arrange toujours...
Elle s'affola. Mais elle appartenait à ces Parisiennes qui traversent le feu sans faiblir. Il fallait atteindre San Giorno à tout prix. Au besoin, elle irait elle-même. Seulement, elle comprenait que, sous cette forme, elle déshonorait André.
— A qui confier une pareille mission?
Elle finit par se décider pour Ri vanne...
Le bohème commençait à trouver que M. de Gérard abusait... La maison avait un autre genre quand San Giorno y régnait. Alors, Georgette s'ennuyant, elle multipliait les occasions de mettre entre elle et son amant la présence de ses parasites accoutumés. Avec André, les petites fêtes s'espaçaient. Comme tout se sait à Paris, et que, d'ailleurs, il courait après les renseignements, il n'ignorait pas que le signor marchese dépérissait d'amour et que, si l'on pouvait évincer l'intrus, la maison de Georgette retrouverait son ancienne splendeur... A tout hasard, il avait fait des sondages du côté de la Vasantena... S'il pouvait la jeter dans les bras du jeune diplomate, le tour serait joué.
Mis dans le secret du duel, il tomba de son haut:
— Comment, il ose?
— C'est un homme de ïa Renaissance, expliqua Georgette.
Ce mot galvanisa Rivanne auquel il ouvrît le monde des Borgia, des Benvenuto...
— Il faudrait, observa-t-il, une finesse italienne...
— Mais vous l'avezc , Vous trouverez... Un homme d'imagination comme yous]
— C'est un peu limité... Un jour, une nuit!
— Ne perdez pas de temps... Soyez gentil pour votre amie qui n'a plus d'espoir qu'en vous... Un duel si absurde, si inégal!... Car André est bon; il ira sur le terrain sans penser qu'il a devant lui un criminel... San Giorno veut tuer : je l'ai lu dans son regard.
Rivanne hésita un moment... L'idée que le marquis tuerait ce poseur de Gérard lui plair sait entre toutes... Mais il vit aussi la gloire et le profit de réussir une affaire comme celle-là, de gagner la reconnaissance de Georgette, des gâteries sans fin... Et un second râtelier : le signore marchesel
— Je le verrai ce soir.
Georgette l'aurait serré dans ses bras. Cependant, elle mettait un bien autre serpent parmi les fleurs de son parterre d'amour! Mais la première chose était de sauver André... Elle le voyait avec une épée dans la poitrine, vomissant le sang.
— Ecoutez-moi, Rivanne... Vous trouverez aujourd'hui le marquis au concert: c'est son jour. 11 n'y manque jamais.
— C'est que, dit Rivanne, gagné par It folie de Georgette, mon portefeuille est vide.
Déjà elle poussait dans sa poche une liasse de billets.
— Et je téléphone... Vous aurez une loge...
— Une place d'orchestre, dit-il... Pour ce que j'ai à faire,' cela suffît bien... Je pourrai plus facileiient manœuvrer.