CHAPITRE III
Lorsque Georgette reçut au téléphone la t nouvelle que San Giorno renonçait au duel et faisait des excuses, elle fut si troublée qu'elle pensa aimer encore le vieil homme. Une courte conversation avec Rivanne la fixa sur le caractère de la grâce qui lui était accordée. L'amour de San Giorno ne pouvait l'effrayer, mais ce qui l'effraya, ce fut le sourire du poète quand elle eut déclaré qu'elle lui serait reconnaissante toute sa vie...
— Mon sort est de gagner des reconnaissances, dit-il, outre celles du Mont-de-Piété. Le slgnor marchese m'assure de la sienne... Il ne me reste qu'à recueillir celle de monsieur de Gérard.
— Pas un mot! souffla Georgette, épouvantée.
— Soyez tranquille, je connais mes auteurs... Seulement, celui-là aussi aura un jour
quelque chose à me dire... Mes vertus brillent d'un trop faible éclat pour que je puisse leur attribuer tant de succès... Il faut que ce soient mes vices...
— Mais, répliqua-t-elle avec l'idée enfantine de refouler les mauvais sentiments du bohème, André a pour vous une sincère admiration : il s'attachera à vous, certes, mais ce sera parce que vous êtes bon et généreux...
L'escogriffe se prit à rire :
— Passe pour l'admiration... Quant à ma bonté et à ma générosité, j'aime à croire que je les montrerais si j'en avais les moyeiis... En tout cas, je dois vous prévenir que le signore marchese n'a pas renoncé à l'espoir de vous plaire et au'il escompte une faiblesse de votre ami...
— Une faiblesse de Gérard! s'exclama-t-eDe, Le regard faux et railleur de Rivanne s'attacha aux doux yeux de la jeune femme... Elle eut un frisson, et il comprit que l'heure n'était pas venue, qu'elle aimait comme aux premiers jours, qu'elle ne laisserait pas l'ombre d'un soupçon ternir la pureté de son amour...
• — C'est l'autre, pensa-t-il, qu'il faut travailler.
Georgette sortit de cet entretien avec nne
secrète angoisse... Elle crut devoir avertir André d'être sur ses gardes; sorte d'erreur que les femmes commettent volontiers...
— Ce n'est pas un mauvais homme, ditelle... Son existence pénible lui a faussé le caractère...
— Il n'a pas du tout de caractère...
— Trop juste, fit Georgette... Une amoralité prodigieuse et quelque sadisme...
— Il m'amuse et me dégoûte, reprit André.
— Il me fait peur...
— Vous si courageuse!
— On n'est pas courageux avec son amour... J'ai peur du maquignonnage de cet hommelà... Il est très capable de vous entraîner auprès d'une autre femme... Il doit me haïr, pour le bien que je lui ai fait...
— Aussi quelle idée de lui en faire?... Rien à tirer de ces natures-là..; On devrait l'écrire dans le catéchisme, pour sauver les naïfs...
— On l'y a mis, dit Georgette, sous la figure du serpent... Mais on a quelquefois besoin du serpent.
— Oui, quand on s'appelle Eve...
Elle se serra contre lui en levant ses yeux les plus enjôleurs :
— Ne vous laissez pas tenter, mon chéri...
— Vous exagérez, Georgette...
— Je souhaite du fond du cœur me tromper...
Cette conversation laissa un double résidu... La Vasantena évoquée par Georgette rappelait trop à André la trouble nuit de la partouze... Il se répétait intérieurement, avec une perversité dangereuse : « Elle n'avait pas mis de culotte...» Tout son être bouillonnait à l'évocation d'une Vasantena culbutée dans l'herbe... Ce serait une maîtresse facile... Puis, il pensa à ce que Georgette lui avait dit de Ri vanne... Le poète le fascinait, par le préjugé littéraire et aussi par d'adroites flatteries... Le brillant jeune diplomate ressemblait à ce député tout rempli, dans sa province, des histoires de la corruption qu'on attribue aux banques et qui attend, inquiet de ne pas voir venir les offres alléchantes...
Rivanne ne bougeait guère, ses vices étant pour le moment saturés par San Giorno... Quand il finit par s'apercevoir du désir d'André, il lança quelques ballons d'essai avec insouciance... A sa grande surprise, on les accueillit bien... Alors, il accentua sa manière...
André aimait encore Georgette ou plutôt, pour employer une expression qui, dans son
réalisme, rend mieux une semblable situation, il était comme un enfant tout barbouillé du lait maternel et qui en veut toujours... Georgette restait délicieuse, avec les mille ressources de son cœur, de sa chair et de son esprit... Le goût si vif qu'il avait eu d'elle au début persistait... On l'a appelé des gluaux; c'est à quoi cela pouvait le mieux se comparer : rassasié d'amour, voletant, culbutant, s'aveuglant, donnant de la tête aux barreaux de sa cage, il avait la folie de sa volupté parmi la sagesse de ses calculs...
Le succès le liait aussi: tout ce que cette passion de la plus jolie femme de Paris avait de flatteur; le murmure des admirations qui se transmettaient d'oreille à oreille, et les regards éperdus des jalouses mêlés aux coups d'œil aiguisés des envieux.
Georgette, soûlée de bonheur comme une enfant, gardait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'André tirait un plaisir mondain de sa conquête... Elle le combla, là comme ailleurs, mettant les couturières sur les dents, allumant ses lampions, pavoisant pour lui. Ils fréquentèrent les courses, le théâtre, le monde ouvert à une courtisane, ce qui, de nos jours, n'est pas très loin d'être le grand
monde... Des amis comme les Valmore ne la lâchaient pas... Ils dansèrent chez Lola Bénita, chez la Vasantena, chez la princesse de Tussor... Outre les soupers au restaurant, elle reprit les soirées où Lanoton donnait la réplique à Rivanne...
C'est en somme avec ces deux personnages, avec les amis qu'il avait rencontrés le premier jour, Lola, la Vasantena, les Valmore et la petite Hindoue, qu'Andrée prenait le plaisir le plus vif... Bien que la Vasantena lui inspira quelque inquiétude, Georgette se jugeait assez forte pour lutter contre elle et s'en servir comme d'un tliermomètre à vérifier l'ardeur d'André...
La pauvre contessina ne connaissait pas l'histoire de la clairière, le charme d'impureté que la cantatrice cachait sous son profil d'ange!