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CHAPITRE V

— Rue de la Clef, dit San Giorno à son chauffeur.

Il était très excité par la nouvelle que, le ministère décidément tombé, on envoyait Duroc à Berlin, avec tous les honneurs... Roitat qui succédait au Quai d'Orsay à Villiers ne refuserait rien à San Giorno, et Vidraquin, rival et lemplaçant de Duroc, aiderait à toutes brimades contre les favoris du fonctionnaire évincé...

Le déplacement d'André devenait une affaire d'heures. San Giorno voulut en prévenir Rivanne, avec le fallacieux espoir que le bohème amortirait le choc et viendrait lui rapporter ce que Georgette avait ressenti...

Or, ce jour-là, Rivanne allait au théâtre avec un billet de faveur. Le dîner étant en retard, le poète enrageait. Mme Rivanne avait fait la lessive de ses quatre enfants, le linge se-

chant sur des cordes dans la cuisine emplissait l'appartement d'une odeur fraîche à la fois et âpre, d'une buée où le poète trempait sa tête mécontente... Les enfants, rassemblés dans un coin, l'observaient comme ils eussent fait d^un tigre, mais d'un tigre qui menaçait leur diner, un fricot à l'oignon...

— J'arriverai une fois de plus trop tard!...

— Je sers, cria de loin Mme Rivanne... Espère un moment...

Il espérait et désespérait, grognait, menaçait de claquer le petit Robert, trop turbulent, la petite Michelle, trop sage, et les deux autres qui se pressaient autour des casseroles. Enfin, la ménagère apporta à Rivanne sa part sur une assiette...

Il eut un éclat terrible :

— Je veux le plat, dit-il... Je veux choisir... yu me donnes ce qu'il y a de plus mauvais...

— Un jour de théâtre! Tu mangeras tout. Je t'ai choisi ce qu'il y a de meilleur.

— Voyons cela, dit-il en marchant vers la cuisine...

Mais les enfants s'accrochèrent à ses basques.

— Marmaille enragée, s'écria-t-il... Je vous conserve un père, et voilà votre gratitude I

— Je t'assure, Charles, que je t'ai donné ta part... Les enfants se sont déjà passé de dîner hier... Rappelle-toi?... Tu nous a amené Aubredanne...

— Il le fallait, s'écria Rivanne... N'est-ce pas lui qui m'a fait gagner cinquante francs au Mercure?

La dispute se joignait aux piaillements... On n'entendit pas le coup de sonnette de San Giorno... Cependant, Michelle en perçut quelque chose... Elle alla dans l'entrée, vit l'ombre des pieds du marquis sous la porte...

Elève en rosserie de Rivanne, elle ouvrit sans rien dire. L'ambassadeur tomba dans ce singulier hourvari.

L'épouse se vengea :

— Voilà quelqu'un pour toi, Charles... Je te servirai plus tard...

Il savait bien que, s'il attendait, les petits mangeraient le plus gros de la pitance... Il préféra présenter le marquis à sa femme :

— Vous m'excuserez, monsieur l'ambassadeur, je vais faire un court repas avant d'aller au théâtre.

— Oh! monsieur, s'écria Mme Rivanne, excusez-nous de vous recevoir ainsi...

— C'est à moi de m 'excuser, madame... Je

venais prendre monsieur Rivanne pour l'emmener dîner en ville,

Rivanne était maniaque, nous le savons : plaisir promis, plaisir dû... Renoncer au théâtre, jamais. Il montra son billet.

— Mais vous avez le temps, voyons, dit San Giorno.

— Pas avec ces billets-là... Si je ne fais pas la queue, j'aurai une mauvaise place.

— Rivanne, vous prendrez ma loge... Vous serez là à neuf heures toquant... Je vous enlève...

Les autres regardaient, le cœur tumultueux, ce seigneur authentique : ils allaient avoir le fricot pour eux tout seuls.

— C'est que, fit Rivanne afin de contrarier ce répugnant égoïsme, je n'ai pas faim; mes nerfs se croisent sur mon estomac...

Toute la nichée protesta... Elle les connaissait ces fameux nerfs. Jamais il ne mangeait davantage, faisant le malin, choisissant les morceaux les plus délicats, raflant le beurre et le fromage, réclamant des confitures, du café et du sucre, mettant le ménage au plein pour plusieurs jours...

— Voyons, Rivanne, laissez-vous convaincre.,. Nous choisirons, parbleu, ce qui vous

réussit le mieux... Qu'est-ce que vous diri< de la poularde à la crème, chez Bourgeois?

Rivanne résistait encore... Et tout à coup, il eut une trouvaille de génie pour désespérer la bande famélique :

— Non, je ne me sens pas en verve... Vous pourriez dîner ici, signore marchese,

Mme Rivanne devint pâle et les enfants, saisis, se pressèrent contre son tablier.

— C'est impossible, balbutia San Giorno à qui l'idée de dîner à l'improviste dans cette étrange famille semblait une énormité...

Et puis, il lui fallait Rivanne seul à seul...

— Ma voiture attend en bas, poursuivit-il... yous n'aurez pas la peine de marcher.

Il avait tiré son portefeuille; il distribua aux enfants des billets de cent francs comme il aurait distribué des prospectus.

— Vous permettez, madame... Ce sera pour leur tirelire... Ils ont bien envie de quelque chose : une poupée, un polichinelle, une trompette?...

Cette largesse déplut à Rivanne parce qu'elle ne passait pas par lui :

— Vous allez me les débaucher, signore marchese.,. Donnez-moi ces beaux billets... Je saurai les employer à leur avantage... Ils ont

besoin de culottes et de chaussures. Le diable sait comment ils arrivent à user tant de souliers !

— Vous venez, n'est-ce pas? demanda timidement San Giorno après avoir glissé un billet de mille francs dans la main du bohème.

Ri vanne jouit de son triomphe, et déclara :

— Ma foi, oui, j'accepte... Seulement, je vous rappelle qu'il me faudra des ménagements... Je ne dis pas de mal du poulet à la crème; mais je sens que je ne le digérerai que précédé d'une pince de homard à la mayonnaise...

— Ce que vous voudrez, s'écria San Giorno qui se rendait compte de la cruauté qu'il y avait à parler de ces friandises devant Mme Rivanne et ses enfants...

Rivanne traîna encore un moment pour faire durer le plaisir :

— Tâchez de me trouver un coin qù nous ayons un bon entremets, une croûte aux fruits, par exemple.

Quand le poète quitta la place, il laissa toute la nichée à mi-chemin du désespoir, en pensant à la ripaille du papa, et du délire joyeux, à l'idée du fricot reconquis, de toutes les gâteries qu'allaient payer les billets du bon seigneur indulien. Ils ne savaient pas que

Rivanne, avant de partir, avait pris sa femme à part :

— Tu réponds des billets des enfants sur ta tête!

Réminiscence des drames populaires qu'il adorait...

Le coupé de San Giorno n'était pas en marche que Rivanne savait la grande nouvelle :

— Le ministère tombera demain. Roitat remplacera Villiers. Duroc sera envoyé à Berlin. Nous ferons tout ce que nous voudrons de monsieur de Gérard, s'il veut y consentir.

— Chic! s'exclama le bohème...

Installés chez Bourgeois, un de ces restaurants nouveaux créés après guerre, le poète et l'ambassadeur se mirent d'accord sur le plan des opérations... Duroc à Berlin, ne pouvant intervenir, on envoyait André à Washinp[ton,

mais seulement en mission...

Il resterait là le temps qu'il faudrait pour que sa rupture avec Georgette fût définitive; on assignait officiellement deux ou trois semaines à son absence.

— Pas prudent, quand même, fit observer Rivanne... Que voulez-vous, moi, je suis pour le coup de foudre, aussi bien pour finir que pour commencer... Si vous les laissez se se-

parer en douce, ils se rabibocheront, ça traînera, ça se gâtera... Georgette, malgré son horreur de la mer, ira le chercher... Monsieur de Gérard a la volonté de rompre, mais il n'en a pas l'envie... Ils remettront ça, croyez-moi...

— Alors?

— Il faut la Vasantena et il faut Clotilde de Martemort : le présent et l'avenir...

— Vous m'effrayez, dit San Giorno.

— J'ai le génie de l'intrigue... Tous les poètes l'ont.

— Mais vous allez désespérer Georgette, reprit le marquis inquiet, dans tout ce que son amour avait de paternel.

— Vous imaginez-vous donc obtenir l'amour de Georgette si vous ne la désespérez pas?... Il faut qu'elle se jette vers vous comme les anciennes amoureuses se jetaient au couvent... Un âge pour tout, marquis; celui de l'impérieuse conquête, celui de la consolation... Vous pourrez changer de rôle plus tard... La petite se sera brûlé les fesses : elle restera longtemps penaude, assise sur les cloques!... Vous recueillerez une blessée, pensez-y et pansez-la...

Le marquis était devenu pâle... Il sentait bien que cette vérité ironique et cruelle n'en

était pas moins la vérité et il eut une seconde d'hésitation que Rivanne lut sur sa physionomie. Cela n'aurait pas fait son affaire que San Giorno se reprit :

— Ne vous frappez pas, signore marchese^ votre œuvre est une œuvre pie... Sait-on jamais ce que devient une femme abandonnée?... De fil en aiguille, cette toute charmante contessina pourrait tourner à la galanterie, ce cimetière de l'amour... Voici l'époque des vacances... Vous allez l'emmener dans quelque soUtude; elle se recueillera, se retrouvera dans votre affection...

— Vous avez raison, Rivanne... Je suis un sot... Les circonstances m'indiquent mon rôle.

— Un rôle de premier plan, marquis. Il faudrait que vous soyez bien maladroit pour ne pas le jouer admirablement... Je vous sais gré, moi Rivanne l'ultra-sceptique, d'avoir tiré la pauvre enfant des griffes de monsieur de Gérard et de lui dessiller les yeux... L'instinct du drame! Comme le titi de l'Ambigu ou de la Gaîté, je veux que le traître soit puni.

— Agissez en douceur, Rivanne.

— En douceur? Un coup d'assommoir!... La seule tactique humaine... Convaincue du coup, elle s'évanouira et renaîtra, courbaturée.

mais guérie... Quelle mission superbe que de la réveiller à la joie de vivre!... Signore marchese, vous me devrez le plus délicieux épisode de votre existence :

Que de soins m'eût coûté cette tête charmante!

Une fleur flétrie, rempotée, ressuscitée... Nous ne sommes jamais assez tendre avec les femmes !

San Giorno pensa à Mme Rivanne, et, toutefois, ne s'attarda pas à cette pensée...

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