‹ Les plaisirs passionnés; romanChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

— Trop tard, monsieur, toutes mes voitures sont louées...

— Qu'est-ce que je vais faire, alors? dit rageusement André en raccrochant le téléphone.

— Monsieur pourrait prendre une de ces Citroën qui parcourent maintenant Paris, dit le valet de chambre... Elles sont nouvelles et font figure d'automobiles de luxe...

— Eh bien! va m'en chercher une... Qu'estce qu'il a eu, Duroc, à me faire venir ainsi au débotté? C'est le pieu qu'il me faudrait...

Il évoqua la partouze de la nuit précédente, et cette jolie femme qu'il avait reçue du hasard...

Qui était-elle?...

Rien de commun dans ce qu'il avait aperçu de sa figure. Au contraire, une bouche charmante où son baiser s'enfonçait avec délice...

D'autres images plus précises le hantèrent.

— Comment s'est-elle mêlée à cette orgie? Y avait-elle été entraînée par des sens vifs,

par quelque soudaine folie ^ Peut-être ce serait-il complu dans cette dernière idée, s'il ne s'était rappelé qu'elle ne portait pas de culotte, et que sa combinaison n'offrait aucune fermeture.

— La mâtine' pensa-t-il, en songeant aux détails de l'étreinte qui les avait rapprochés...

Baptiste interrompit sa rêverie :

— Monsieur aurait tort de ne pas accepter... Monsieur sait combien M. Duroc est son ami, et si Mme Duroc trouve que c'est nécessaire, dame, c'est nécessaire...

— Tu le sais aussi, Baptiste, à ce qu'il paraît?

— Monsieur n'est pas sans ignorer que nous sommes, Joseph et moi, des pays... Voilà quinze ans qu'il est chez M. Duroc, et dix ans que je suis avec Monsieur... Il connaît son maître comme je connais le mien.

— Va donc, bavard... Dix heures! On ne ramasse plus les taxis à la pelle à ces heureslà... Paris, le soir, est la pire des provinces!...

— J'en trouverai, vers le cercle, au coin du quai... Que Monsieur ne s'en fasse pas...

Quand il fut parti, André de Gérard monologua :

— Baptiste me protège...

Il sourit à cette idée, pensa aux affranchis romains, à Pallas, à Narcisse :

— Pas à dédaigner, cette protection!...

Boutade de diplomate qu'il développa dans

un besoin d'analyse propre à son personnage :

— Je tiens mon Duroc dans les liens d'une amitié compliquée; mais Joseph a ses privilèges; Baptiste aussi. Nous sommes de la vieille comédie.'... Si un de ces deux bougres-là me prenait en grippe, Joseph me démolirait auprès de Berthe... Une brouille de nos valets aurait de pires conséquences que les plus fatales gaffes professionnelles... Et on dit que le monde a changé depuis Louis XVI

Il se promenait de long en large, ne s'arrêtant que pour se regarder dans la glace.

Une expression de dédain crispa sa lèvre à la vue de sa propre image; car il appartenait à la génération à laquelle la mort a appris des sincérités dangereuses... En se méprisant ouvertement, il méprisait toute l'humanité...

— Joli encore, mais pour combien de temps? Farceur, va!...

Malgré cette dérision, il achevait de s'observer... La vieillesse qu'il évoquait était loin... Son âge, celui de la plénitude, ne laissait rien deviner de l'avenir sur ce masque satisfait... A peine, dans les cheveux plus rares de la tempe, un soupçon de gris, et, parmi ce gris, une artère saillante qui pouvait annoncer de la faiblesse rénale... C'était très loin encore... Il le savait, mais, par goût et par habitude, il avait le souci des traditions... Elles exigeaient qu'il fît une fin... Les petites Japonaises ayant fortifié son scepticisme, et les Américaines épuisé ses vices, il rapportait en Europe des projets dont le principal était son mariage avec Clotilde de Martemort; beau nom, belle fortune... ^1

— Monsieur peut descendre, cria Baptiste essoufflé en ouvrant la porte...

Et risquant une plaisanterie :

— L'automobile de Monsieur est avancée..,

— Mets-moi mon pardessus...

Le valet s'empressa :

— Monsieur a-t-il sa montre,, son argent?

— Ça va... Et couche-toi... J'emporte la clef...

— Je souhaite à Monsieur une bonne soirée.

Tout ce qu'on a dit de l'assimilation des domestiques à leur maître se retrouvait chez Baptiste : le ton discret, les manières graves des chancelleries... Il s'inclina, et ne voulut rien savoir quand André, dans les meilleures traditions de Duroc, lui dit froidement :

— Soûle-toi, vieille ficelle!...

La Citroën attendait à la porte... Elle avait bon air et mena grand train dans Paris désert... Il ne lui fallut pas cinq minutes pour arriver à l'ambassade d'Indulie, le plus éclatant modèle du style colossal à Paris, et dont les colonnes ioniennes tenaient la façade entière du bâtiment...

Débarrassé de son pardessus, de son chapeau, le secrétaire apparut alors dans sa beauté. Son visage à pans nets avait la froideur des blonds, mitigée par une sorte d'ardeur qui s'exprimait dans l'éclat de ses yeux bleus cerclés de noir et dans ses joues maigres, tragiquement tirée vers une bouche sensuelle...

L'ambassadeur, marquis de San Giorno, le reçut avec l'affabilité indulienne, teintée depuis peu de gravité antique, et le passa à Tambassadrice...

Frappé par la noble mine de San Giorno, André de Gérard donna peu d'attention à la marquise. Ses devoirs rendus, il fut en quelque sorte happé par son ami Duroc dont Tinfluence était sans conteste aux Affaires Etrangères, à cause de sa parenté avec le directeur pour l'Europe dont il était le collaborateur...

— Vous voilà, misérable, dit avec une grande cordialité cet homme important... Vous m'avez maudit, et je vous réserve la plus aimable surprise.

— Je vous retiens, mon bon, répliqua André, imitant le ton de badinage qu'ils employaient entre eux... Comment, j'arrive à peine, le temps d'ôter mes bottes, vous m'enjoignez d'assister à une soirée où je vais prendre la migraine définitive! %

— Deux cachets d'aspirine avant de vous coucher, dit Duroc en riant... Mais vous n'avez pas le bandeau sur l'œil de l'homme à la migraine... Au lieu de ronchonner, venez saluei Berthe et prendre langue dans le monde indulien qui renferme les plus jolies femmes de Paris...

— Puisqu*il y a Berthe, répliqua André faisant sa cour à Duroc, en flattant la jeune femme de celui-ci, exquise Parisienne dont

les trente-deux ans rayonnaient de blancheur parmi des femmes au teint mal et à la bouche un peu forte de toutes les beautés rendues immortelles par les artistes et les poètes italiens :

— Vous voilà revenu, monsieur de Gérard!...

Et elle le présenta autour d'elle, tandis que Duroc souriait d*un air de malice.

André, tout en baisant les mains, jetait aux jeunes femmes un regard agile qui remontait en rasant ses sourcils. Il semblait boire la beauté comme à une source. Son charme était ce regard félin et tendre à la fois devant lequel chacune avait le petit frisson de la biche au début de la chasse... Sa réputation de séducteur le précédant, l'aidait à troubler les cœurs; sa haute taille, ses larges épaules, ses traits émus par la nature et froidis par la volonté, faisaient le reste.

— Vous déconcertez et vous écrasez, disail Duroc. homme spirituel et replet à qui les conquêtes d'André étaient une sorte de revanche pour tant d'impondérables rebuffades.

— C'est vrai qu'il y a ici des beautés remarquables, souffla André : mulieres forma

eximia..,

» — Vous n'avez rien vu!...

Et Duroc entraîna son ami vers un deuxième salon où le luxe indulien s'était donné carrière avec des rouges et des bleus vifs mordant l'un sur l'autre dans la sorte de naïveté des antiques... Les toilettes des femmes auraient soutenu difficilement le con- ,traste des tentures et des meubles si l'artifice d'une lumière tombant du plafond à travers une coupe renversée d'onyx, n'avait nové tant de couleurs...

Une femme s'y trouvait, a3't:nt autour d'elle un cercle d'hommes debout et quelques femmes assises, dont la vieille duchesse d'Orsola, la jeune marquise de Moalle, mère et fille, Mme Bevonpin, célèbre jadis sous le nom de Lespina, dont le dernier époux passait pour l'homme le plus riche de France, et quelques moindres princesses.

— C'est la comtesse Dorini, souffla Duroc

André ne vit qu'elle.

Bien qu'elle fût brune, son teint avait tout l'éclat des blondes, et sa nuque très dégagée, allait d'une souple inflexion jusqu'à la naissance de cheveux courts qui enveloppaient sa tête à la manière d'un casque, en formant deux volutes vers les tempes. Sous la lumière

adoucie, ses cheveux brillaient et paraissaient noirs... Mais ce qui frappait le plus, c'était les beaux yeux logés entre les cils comme des bijoux... Quand elle les levait, montrant un peu du blanc de la sclérotique, un charme exquis se détachait d'elle et frappait le cœur des hommes... Toute femme apporte le népenthès, sans cela la terre serait un lieu de désolation, mais celle-ci donnait avec une force singulière l'impression que rien ne comptait en dehors d'elle et de sa beauté, qu'elle pourrait verser l'oubli de tout devoir, de toute fortune comme de toute douleur... André de Gérard avait trop l'habitude des femmes pour ne pas saluer ce charme en quelque sorte magique qui fait les grandes amoureuses, et il ne put s'empêcher de dire à Duroc, tandis qu'ils étaient arrêtés près de la porte :

— Qui est-ce?

— Une simple grue, répondit froidement Duroc qui adorait étonner ses interlocuteurs...

— Gomment la reçoit-on ici? demanda André.

— On la reçoit parce qu'elle est l'image de la politesse et de la sagesse... Nulle en ce monde n'a mêlé plus de grâce à une profession

que l'antiquité envisageait avec faveur. Elle est belle, pleine d'esprit, pleine aussi de modestie... Ajoutons qu'elle est la maîtresse de l'ambassadeur, notre aimable amphitrj^on... Par un phénomène connu au delà des Alpes, et qui nous échappe, l'ambassadrice elle-même lui sourit agréablement. D'ailleurs, la pauvre Mme de San Giorno se console avec le petit jeune homme que vous apercevez dans l'autre salon, à gauche, propre neveu du marquis de San Giorno, premier secrétaire de son oncle... Bien difficile d'affirmer s'il se pousse seulement dans la Carrière ou si c'est une passion véritable...

— Elle n'est pas Indulienne, cette noble impure?

— Française... L'ambassadeur l'a connue à Paris... Elle a longtemps appartenu à Bochard, un de ces journalistes qui vivent en marge de la finance... Mais pendant quatre ans, de dixsep4 à vingt et un, elle fut l'épouse légitime de l'avocat que vous voyez parlant à la vieille Mme d'Orsola... Parfaitement, ce superbe blond à barbe, espèce devenue rare, qui renverse sa taille et roucoule devant la bonne dame, comme si elle avait cinquante ans... Ne vous y trompez pas, il aime son ex-femme et

ne manque jamais une occasion de la retrouver... Elle aurait pu lui faire accepter les pires situations : elle s'y est refusée, préférant un divorce loyal... Sans doute, faut-il voir un génie supérieur dans la manière dont elle a arrangé tout cela, et gardé des amis dans la personne de chaque amant.

— Elle les retrouve de temps en temps dans leur garçonnière?

— Erreur!... La contessina, — c'est ainsi qu'on l'appelle depuis son aventure avec San Giorno qui lui a fait donner un titre de noblesse — , la contessina a mieux que de l'honnêteté, une franchise, une volonté de vivre au grand jour, de suivre son cœur et ses sens, qui lui valent une réputation très imméritée de cynisme...

— Et ce nom de Dorini?

— Anoblie par le roi d'Indulie qui ne peut rien refuser à San Giorno...

— Je n'ai pas su tout cela!...

— Vous avez été au Japon ou en Amérique, cher ami. Vous connaissez les scandales d'un monde où le scandale n'offre aucun intérêt; vous ne pouvez pas connaître aussi les scandales parisiens : ce serait du cumul!

— Son âge?

— Ah I ah ! elle vous intéresse. Vous vous documentez!... Je vous préviens que San Giorno, très grand seigneur, est follement amoureux, et que la petite contessina a mordu à cette passion presque officielle qui lui ouvre le monde des chancelleries..,

— Bon, ricana André de Gérard, je viens de prendre les plus amusantes geishas et de violer à moitié les plus affolantes Américaines, je vous avoue que la contessina me paraît bien pâle auprès de ces splendides poupées-là!

— Cruelle injustice, et vous la commettez volontairement... Il n'y a pas dans le monde entier une femme comme la Parisienne, celleci surtout, la fleur de nos salons...

— Comment a-t-elle fait pour en arriver là?

— Elevée exprès, cher ami... La maman appartient à l'espèce de bourgeoisie parisienne qui prépare ses filles pour la haute mondanité ou pour le demi-monde. Mais le Conservatoire ne suffit plus. La contessina est bachelière, licenciée, doctoresse peut-être... Cependant, elle chante comme un angel Par là, elle garde la tradition... Une cantatrice n'est jamais une hétaïre comme les autrçs...

— Dans quelle rage la mère a dû se mettre

quand la petite a épousé ce grand flandrin d'avocat...

— Ces foucades sont aussi une tradition, dit Duroc... Elle avait dix-sept ans et voulait couper le cordon famili-ombilical... Vous n'en trouverez pas une qui n'ait eu de ces histoires... Regardez seulement la belle Lespina, la grandissime Lespina, en robe bleu de roi constellée de diamants!...

— C'est un autre genre, mon cher, le genre conjugal... En comptant sur mes doigts, elle est à son quatrième mari, et toujours de plus riche en plus riche, comme chez le Nicollet de nos pères!

— Elle avait mal commencé, avec ce benêt de Flip, trancha Duroc.

— Deux millions, avant la guerre!

— Mais on voyait bien qu'il les perdrait!...

— En tout cas, il a perdu Lespina... Mais, comme on dit à Rayonne, elle a su y faire... De Flip, elle a passé à Sernot, le Levantin grécisant, de Sernot à Paulinard, l'entrepreneur, de Paulinard au soyeux Revonpin... Quelles histoires, ces histoires-là!... Et nous parlons de nos petites intrigues de chancellerie! Les femmes nous dépasseront toujours...

— Eh bienj la contessina vous donnera d'au-

tant mieux la mesure de cette supériorité, que c'est dans le monde diplomatique qu'elle a levé son dernier lièvre, que dis-je, son dernier lion...

— Qui est-ce, San Giorno?

— Je vous l'ai dit : un grand seigneur, mieux, un type chic, qui a écrit l'histoire remarquable des démêlés de la papauté avec la monarchie italienne... Du nerf avec cela, trois duels induliens, — plus dangereux que les nôtres à cause de la mimique de race — , et une affaire en Dalmatie où il a fallu de la poigne... Homme à passions : outre Madeleine Borab, la belle actrice, presque concurremment avec la duchesse de Chiera, on lui attribuait la princesse romaine de Quadro, la femme du poète Aluno... Et il a toujours mené en amour...

— Cette fois aussi?...

— Je ne crois pas... Il est au seuil de la vieillesse et la Dorini est une femme supérieure.

— Comment a-t-elle fait pour s'éprendre d'un Indulien?... Je ne me figure pas la passion à travers tant de zézaiements et de roulements d'yeux...

— Vous n'y êtes pas... San Giorno parle le français comme vous et moi... Peut-être un bout d'accent, juste ce qu'il faut pour pimen-

ter des reparties célèbres, car il a de l'esprit, — j'en sais quelque chose — . Il a fait ses études à Paname, et il est le petit-fils du défunt duc de Brémouille, le cousin du Brémouille actuel... Un as, mon cher, un as international... Et cette physionomie mobile, ce nez à peine aquilin, ces beaux yeux noirs derrière des sourcils un peu épais, mais si bien dessinés!... Touchez à la contessina, c'est à lui que vous aurez à faire...

— Je ne toucherai pas à la contessina... J'ai mieux...

— Je vous en défie... La contessina, c'est toute la beauté avec tout le charme et tout l'esprit... On ne trouve pas une femme comme celle-là sur cent mille...

— Bah ! fit André, ce qu'il en reste au réveil de la première nuit!... Je suis un grand sceptique...

— Vous êtes un gobe-mouche-trotter... Seulement, on nous remarque; nous avons l'air de conspirateurs... Je vais vous présenter à la contessina; la duchesse et sa fille lèvent le camp...

En disant ces mots, Duroc s'approcha de la comtesse... Deux femmes et trois messieurs

très assidus s'efTacèrent devant le tout-puissant directeur du cabinet...

M. de Gérard vit alors une jolie femme, de taille moyenne, mais qui semblait petite tellement ses grâces se résumaient dans la douceur de sa figure, la rondeur de ses épaules et de sa gorge, le pliant roseau de sa taille, ses hancbes encore garçonnières, ses jambes longues dont on voyait les délicieux mollets et les chevilles, son pied cambré dans des petits souliers en or... Il était bien difficile de se figurer que cette belle aux yeux virginaux faisait déjà l'amour depuis huit ans... Sans doute possédait-elle l'admirable vigueur de la race, ce rebondissement qui laisse la Parisienne 'jeune jusqu'au bout... Un autre charme que le physique s'attachait à sa physionomie : des grâces nombreuses, venues du cœur et de l'esprit, une simplicité qui n'était qu'une manière plus rapide de comprendre et d'apprécier...

— André de Gérard, comtesse Dorini, présenta Duroc...

M. de Gérard monta jusqu'à ses lèvres une main délicieuse qui s'abandonnait :

— Je suis un paysan du Mississipi et de l'Hudson, madame.

— Et aussi un japonisant, un chinoisant, fit Duroc... Si jamais vous avez une minute à donner à des objets de collection, ce que vous montrera Gérard sera tout à fait exquis... Mme Dorini, ajouta- t-il en se tournant vers rattaché, possède, elle aussi, quelques chinoiseries intéressantes...

Ils se regardèrent un instant dans l'embarras et l'ennui de ces minutes de présentation... Gérard avait redressé sa haute taille et effacé ses épaules... Son trop charmant visage, quasi féminin par l'excès de la sensibilité, avait, nous l'avons dit, pêle-mêle des douceurs et des froideurs, presque des cruautés... Le dédain qu'on surprenait dans son sourire même, pouvait être un appareil diplomatique, mais la glace soudaine de son regard et les traits d'une impitoyable ironie immobilisés autour de sa bouche par le fréquent usage, ne trompaient pas : l'homme joignait à la passion une faculté de se reprendre qui aurait dû détacher de lui, dès la première vue, toute femme soucieuse d'armer contre le chagrin... La Dorini n'y pensait pas. Avec cette insouciance dont le destin profite, elle se laissait méduser. Gérard lui parut un cavalier beau et aimable... Le regard qu'elle lui adressa, après le papillotte-

ment du début, fut de bon accueil et de sympathie.

Il avait tellement l'habitude de plaire qu'il sut à ce signe imperceptible que le disque était tourné, la voie libre...

S'y engagerait-il?

Il reprit :

— Notre ami Duroc se moque de moi, et peut-être de vous, chère madame, car nul n'a le droit d'être chinoisant ou japonisant devant lui.

Le son clair de la voix accompagnait l'ingénuité du regard, et cette espèce de familiarité de bon ton qu'on n'attrape guère lorsqu'on n'est pas un initié de naissance...

Elle sourit :

— M. Duroc est un moqueur, du moins en ce qui me concerne... J'ai acheté, comme tout le monde deux douzaines de kakémonos et une centaine d'objets en jade que j'aime passionnément tenir dans ma main... A cela se borne ma chinoiserie... Mais vous, monsieur, qui avez été en Extrême-Orient, vous avez pu rapporter des choses précieuses?

— Il a rapporté, dit Duroc, de telles estampes d'Outamaro et de tels vases de Kanghi que je ine tords les mains de désespoir en pensant

qu'un autre que moi les possède... Elles ne sont pas des plus honnêtes, d'ailleurs, ses estampes...

— Je suis tombé sur une collection d'erotiques du plus erotique des peintres japonais... Seulement, Outamaro, en véritable amoureux de la femme, garde du respect, de la mesure dans sa frénésie même- Sous le voile de l'art, elle écoutait ces choses avec sérénité; cependant, un observateur aurait discerné sur son visage on ne sait quel, léger souffle qui orientait vers l'extase ses traits pâlis. Elle appartenait à la race des femmes qu'une ardeur amoureuse saisit à toutes les minutes où elles s'exaltent, et, bien qu'elle fût un prodige de décence, cette ardeur, sans doute, se communiquait à son insu, et à l'insu de ses interlocuteurs, car il était bien rare qu'elle ne provoquât pas une ou deux passions dans sa soirée... André, dont les nerfs étaient à fleur de peau par suite de ses coucheries au Japon, de ses flirts brisants à New-York et de son aventure de la veille, fut plus sensible à ce frémissement qu'un Parisien d'habitude, car il leva vers elle des yeux soudain dorés par le désir...

Elle aussi le regardait avec attention.

Un sourire aux dents blanches, soignées, une langue fine qui découpait les mots avec la précision et le rythme du français fut la première chose qu'elle remarqua en lui; sans doute parce que la bouche de San Giorno, cachée derrière une moustache, n'avait aucun des charmes de la jeunesse... Le marquis fumait trop, et, si occupé qu'il fût de 'ce qui regardait sa toilette, il n'avait pas su défendre ses dents contre des atteintes cachées par des revêtements d'or... L'enfance préservée au visage de Gérard frappa aussi Georgette, bien que l'admirable masque de San Giorno dépassât de beaucoup par le caractère, l'énergie et l'intelligence celui du jeune diplomate... Mais un léger souflle soulevait délicatement l'aile d'un petit nez droit, et un frisson de vie courail comme des rides sur de l'eau dans ce dessous des paupières qui garde la sensibilité de l'œil lui-même à la lumière et se rétracte ou s'épanouit avec des délicatesses de pétales..

Elle aimait et craignait l'esprit, comme toutes les femmes; en ayant assez elle-même pour savoir ce que la légèreté du propos peut voler à l'intelligence, et qu'elle se confond trop souvent avec la méchanceté ou l'égoïsme; mais l'esprit d'André de Gérard lui plut comme

Gérard lui-même : il lui sembla timide, gracieux et souriant... C'est le grand art du séducteur de cacher son emprise sous des enfantillages passionnés. Gérard ne disait que des choses qu'il savait bien, mais il les dérobait, en les brisant, pour ainsi dire, dans le miroir où il les montrait.

Duroc, pour quelque raison secrète, aidait à l'œuvre de séduction, servait de tremplin aux mots, faisait valoir les effets de torse de son ami, lui renvoyant la balle des reparties... Outre son dessein de se venger des quelques mots durs de San Giorno, il était de la race qui s'amuse aux désordres du cœur et qui se réjouit de constater la frivolité des femmes.

Ce qui échappait encore à Georgette et à Gérard ne lui échappait pas à lui. Il voyait la jeune femme s'allumer des couleurs que la nature met sur un visage comme les directeurs de théâtre mettent des illuminations sur leurs façades. Gérard avait sa moue des grands jours : il voulait plaire et ne quittait plus les yeux de Georgette, cherchant à s'y noyer dans une caresse infinie...

— Voici la Vasantena, dit Georgette, en s'avançant au devant d'une jeune femme parfaitement belle... Vous chanterez quand vous

voudrez, ma chère... Manceau vous attend au piano.

— Mais j'ai le temps, n'est-ce pas?

— Beaucoup de temps... Vous connaissez monsieur Duroc... Laissez-moi vous présenter monsieur de Gérard, retour de Washington... -^ Mon amie, Vasantena.

— La grande cantatrice? fît André en s'inclinant sur une main velours et soie qu'il sentit devenir de marbre sous son baiser... Je n'ai jamais eu le bonheur de vous entendre chanter.

On ne pâlit pas sous le fard excessif que les femmes se mettent à présent, mais la Vasantena offrit des traits décomposés par une sorte de terreur, et ce fut cette terreur qui attira l'attention d'André, bien que la cantatrice se fût reprise aussitôt...

Il remarqua, à gauche d'une bouche charmante, un petit grain de beauté semblable à celui qu'il avait entrevu la nuit passée dans la clairière de Fontange, alors qu'un rayon de lune lui montrait un visage extasié par la jouissance amoureuse.

Ce pouvait être une coïncidence, mais la Vasantena ayant prononcé quelques mots, il

crut aussi reconnaître la voix si chaude et si prenante qui lui murmurait à l'oreille : « Comme il serait doux de vous aimer! » Pendant qu'elle causait avec Georgette, il se pencha vers Duroc :

— Qu'est-ce que cette Vasantena? une i^rue aussi sans doute?

— Eh bien ! vous vous tromperiez en le pensant... On ne lui connaît pas de liaison. Est-ce froideur, est-ce volonté? Craint-elle de perdre sa voix?...

— Allons donc, une chaste, cette femme-là !... Avec ces yeux, cette bouche, ce corps plus souple que celui d'une panthère...

— Une Polonaise, mon cher, c'est-à-dire une Slave, une énigme.. En tout cas, mes renseignements sont parfaits... D'ailleurs, vous pouvez demander des éclaircissements à la belle contessina... Elles sont intimes... Amitié qui date du Conservatoire...

Duroc venait de jeter un regard sur le groupe des deux femmes :

— Mais elle vous dévore des yeux, la belle cantatrice... Vous en avez de la veine! Deux à la fois... Mes compliments...

— Si c'est aussi sérieux qu'avec madame

Dorini...

— Eh! cela me paraît très sérieux avec la comtesse... Je ne suis pas un professionnel de la séduction, mais enfin^ je sais voir :

<( Elevé dans le séraiL. »

Comme pour donner raison à Duroc, la Dorini e1 la Vasantena se rapprochèrent... André dut reconnaître que les yeux de la Polonaise ne le quittaient pas...

— Une chaste, se disait-il... Je me suis certainement trompé.

— Monsieur de Gérard revient aussi di Japon, dit la contessina...

— L'amour y est-il aussi facile qu'on le p«*éterid? demanda Duroc, voulant remettre L conversation sur un sujet léger... Ne me répondez pas que je devrais le savoir après mes deux voyages là-bas : on ne connaît bien que ce qu'on pratique... Or, je ne pratique pas...

— A quoi tient la réputation d'un homme! ricana André... Je passe à la chancellerie pour! un noceur... C'est écrit dans mon dossier...

— Pas de fumée sans feu... Peut-être vous a-t-on calomnié, mais vous êtes la coqueluche de nos salons..

— En vérité! dit la Vasantena en souriant

comme si cette révélation lui eût fait plaisir... J'avoue mal comprendre la légèreté en amour...

— Vous êtes la dernière romantique, Vasa, murmura tendrement Georgette...

— On affirme que les Japonaises n'ont pas les sens assez vifs pour se contenter d'un amant européen? reprit Duroc...

— Et pourquoi donc? demanda la Yasan»

tena subitement intéressée...

— Une lutte trop âpre contre l'inclémence de leur climat leur a fait sur tout le corps un épiderme semblable à celui que nous avons sur les mains, répondit Duroc... Nous manquons de patience...

La vive rougeur qui parut aux joues de la Vasantena pouvait faire supposer que ces propos offensaient sa chasteté légendaire; mais son œil, fixé sur celui d'André eut ce papillottement singulier qui marque une émotion ou une cruauté chez les Slaves. Pour détourner, sans doute, la conversation, elle dit à Duroc t

— Monsieur de Gérard s'est certainement plus occupé des arts du Japon que des femmes. Ces arts ont tellement révolutionné les nôtres que nous sommes mal remis de la seroussc

— Les Japonais ont le défaut quai d on

s'attache à eux, de rendre fade le dessin et la couleur des autres, madame... Nos trop fameux farceurs n'ont sans doute été frappés que de cela, et se contorsionnent pour prendre le pas sur un style si naturellement original dans ses raccourcis, ses drapés, ses coloris...

— En tout cas, ceux que vous appelez des farceurs, avec quelque raison, dil la contessina, nous ont rendu de leur côté le service de nous familiariser avec ce qui paraissait tellement forcé jadis... Grâce à eux, les Japonais et les Chinois, contorsionnés et antinaturels pour nos pères, représentent maintenant la sérénité et la profondeur.

— Monsieur de Gérard a tort de condamner en bloc tout le mouvement extrémiste de l'art d'aujourd'hui, s'exclama Duroc qui, ayant toujours eu une dose aimable et révolutionnaire à la fois de snobisme, défendait avec autant d'esprit que de sottise les auteurs impénétrables et les peintres désaxés... C'est un classique... Il n'en sortira jamais...

— J'ai eu trop de peine à y entrer, fît ironi- . quement Gérard...

— Il y paraît, riposta Duroc... Car vous profitez de ce que vous en êtes pour en réduire

les accessoires poétiques en petits morceaux. Il est paradoxal que ce soit vous qui maltraitiez les novateurs...

— Leurs morceaux ne sont pas bons, dit Gérard... Je ne vois aucun mal dans un puzzle, à la condition qu'on y trouve, au bout, une figure lisible... Ne me reprochez pas de marcher trop soigneusement au bord de leur chaos qui n'est que décombres : je n'aime pas me salir.

Duroc ne répliqua rien... Il aurait eu trop à dire... C'est une des singularités de notre tqmps qu'on n'y défend jamais son propre personnage... André de Gérard, accusé de tout le baroque dont il accusait les autres, se vengeait en renvoyant les pierres dans le jardin de ses amis...

Georgette goûta cette causerie si rapide, si étincelante... Elle était avec Gérard, non par le snobisme du retour vers les classiques dont il se réclamait curieusement, mais parce qu'elle avait besoin des grandes harmonies où se tissent des finesses et des couleurs à la fois éclatantes et apaisées comme celles des tapis de Smyrne... Elle y était surtout pour la raison qui domine tous nos actes, sa préférence sentimentale pour le beau jeune homme... Duroc,

plus représentatif, plus rempli de sens, elle en avait goûté les plénitudes avec San Giorno.. Une femme a toujours besoin de faire des enfants, qu'ils soient spirituels ou matériels! Le visage de Gérard, sa fausse ingénuité, la fraîcheur de son teint, et le blanc si pur de ses sclérotiques, répondaient à cette exigence...

Elle se rappelait avoir lu de lui des livres sur lesquels elle avait bâillé avec l'assurance que San Giorno lui donnait de leur ennui... C'était des espèces de casse-tête écrits dans une langue charmante, et dont l'obscurité se rachetait par de la lumière et de l'imprévu, à la manière des jardins abandonnés où de jolies fleurs percent l'envahissement de l'herbe... Aujourd'hui, elle ne voyait plus que cela : des couleurs exquises, des violets, pensait-elle, des saumons, excités par des bleus et des jaunes.

Elle faisait un jardin où placer la statue du bon jeune homme! Mais, attentive à la fête, elle perçut, à quelque signe, que l'heure était venue pour la Vasantena de chanter son morceau.

— Vous seriez bien aimable, monsieur de Gérard, d'offrir votre bras à notre diva.

Quand la Vasantena fut suspendue à son

bras, André la regarda de biais... Le signe de beauté était bien apparent, la bouche était très semblable à celle qu'il avait baisée dans les bois de Rambouillet, et cette taille souple, ces longues jambes qu'il avait senties s'enrouler autour des siennes, apparaissaient les mêmes...

— Est-ce possible? Est-ce possible? se demandait-il.

Afin de jeter un pont entre ce voluptueux hier et ce brillant aujourd'hui, il dit :

— Il me semble que je vous ai déjà vue? Elle devait être préparée à cette question,

car elle répondit tranquillement

— Peut-être au théâtre?

— Est-ce que vous y jouez avec un loup? La petite main posée sur son bras se mit à

trembler, et la nuque si fraîche prit une teinte rose...

Cependant, elle fît, sans que sa yoix parut altérée :

~ Quelle singulière question!..,

— Pourquoi singulière?

— Il me semble que vous ne me reconnaîtriez pas si vous m'aviez vue avec un loup?

La phrase pouvait être à double entente et renfermer un reproche. Il pensa que si la

Vasantena était la femme de la clairière de Fontange il en avait déjà trop dit pour un galant homme...

— Une image qui me persécute, avoua-t-il. . .

— Seriez-vous amoureux de la femme au loup?

Ses yeux bleus brillaient et riaient dans sa jolie figure, et elle eut un regard si candide que, de nouveau, le doute remplit André.

« Ce grain de beauté est en somme une coïncidence bien légère, pensa-t-il... C'est dommage... J'aimerais mieux celle-ci qu'une autre. »

— Ma foi, sans être amoureux de la femme au loup, j'ai gardé d'elle un souvenir charmant... La vie a de ces bizarreries... On se passionne pour une jolie fille à peine entrevue et on négHge les plus belles créatures qu'on voit en pleine lumière!

— J'espère, répliqua-t-elle en riant, que ce n'est pas pour moi que vous dites ça, et que je ne suis pas une de ces créatures que vous négligeriez...

Elle s'était arrêtée près du piano, tandis que Manceau préparait son accompagnement et tournait dans ses mains la feuille de musique dont elle avait fait un rouleau.

— Personne ne vous soupçonnera de pou-

voir être indifférente à aucun homme, murmura-t-il d'une voix basse et appuyée...

— Vraiment?...

Ils se regardèrent dans une confusion pleine de charme.

— Nous autres, musiciennes, dit-elle enfin, nous dédions nos chants comme les religieuses dédient leurs prière : je vais chanter pour vous.

C'était comme si elle avait dit : « Je vous aime », mais son regard parlait encore plus que ses mots... Il en reçut un choc.

— A quoi dois-je un tel bonheur? balbutiat-il.

— A cette dame au loup. Je voudrais, moi aussi, vous laisser une impression ineffaçable.

— Dites ineffable!

Leurs yeux de nouveau se rencontrèrent... Elle rougit, et, pour se donner une contenance, demanda le la à Manceau, tandis qu'André reprenait sa route à travers le salon pour rejoindre la contessina.

— Est-ce miss Helyett? pensait-il... Prétendelle retouver son partenaire?...

Il se mit à rire :

— Elle m'a montré bien autre chose que ce qu'avait montré la jeune beauté britannique!

Ce long entretien d'André et de Vasantena avait déplu à Georgette... Une jalousie soudaine la mordait au cœur; car elle était dans cet état où la femme s'imagine que tout le mond& lui dispute un amant... La Vasantena était bien audacieuse, avec ses regards coulés!...

— Est-ce que cela m'importe? se murmurat-elle... Est-ce que je l'aime?...

Un flot de tendresse passionnée remplit aussitôt sa poitrine, et elle dut baisser ses paupières quand André fut de retour auprès d'elle, pour ne pas céder au désir de l'enivrer tout de suite d'un de ses longs et irrésistibles regards, qu'elle reprochait à la Vasantena... Il remarqua seulement comme elle avait les cils longs et fournis, et combien sa beauté, auprès de celle de la Vasantena, avait de chaleur et de couleur...

Duroc finissait de parler d'une petite affaire en cours... Il avait toute l'intelligence qu'il fallait, mais il était froid et sarcastique, chose dont une véritable femme sera toujours choquée... Aussi la contessina, qui prétendait persister dans le rêve d'amour dont elle se berçait, chercha une aide auprès d'André à la façon de ces chattes qui attirent de leur patte

de velours la main qui leur caressera le ventre...

— Et vous, monsieur, dit-elle, pensez-vous ainsi?

— Duroc est le parfait sceptique, répondit André... Cela n'empêche pas qu'il soit mordu de la tarentule comme les autres, et qu'on le voie se ijassionner tout à coup pour un traité, c'est-à-dire pour le vide et le néant... Après coup, ce vide et ce néant lui apparaissent, et, s'il se moque alors, c'est de lui-même... A force d'aller, toutes ces petites phrases des protocoles ont pris une signification qui échappe au vulgaire : la lutte des personnalités remplace les « grands intérêts nationaux »... Cela s'est vu de tout temps... S'il n'en était pas ainsi, est-ce que les relations des peuples souffriraient encore les plus cruels empêchements et les plus stupides réticences : il faut que la bête vive, et elle gigote sous l'amoncellement des papiers...

Duroc rit encore cette fois, mais avec quelque amertume.

— Vous ne savez pas l'épaisseur de la bureaucratie, dit-il, sinon vous ne parleriez pas de papiers, vous parleriez de sottise...

Gérard était lancé; il dit froidement :

— On peut vaincre bien des sottises, mais,

la chancellerie n'a plus d'acide; elle ne mord plus; elle est saturée...

Tout ce qu'il disait, Georgette le trouvait merveilleux... Parfois, dans une intimité charmante, San Giorno riait avec elle des routines et des bourdes diplomatiques; mais il était de la race des dieux et prenait aux anecdotes le même plaisir que Louis XIV ou Louis XV... Gérard, d'un coup d'aile, franchissait le mur de cette propriété trop princière. Au delà, il y avait 'e large que, dans l'injuste pensée de Georgette, San Giorno ne pouvait concevoir... Est-ce cela qui la passionnait?... Ou se troml)ait-elle volontairement, et faisait-elle ce que nous faisons toujours, mettait-elle son âme à la place de celle d'un homme trop spirituel pour être vraiment profond, mais qu'elle aimait déjà dans le secret de son cœur?..,

Duroc soupirait :

— Vous mordez le sein qui vous nourrit, jeune homme...

— Plût au ciel qu'il me nourrît : j'y mets du mien, vous ne l'ignorez pas... Et vous aussi...

Cette dernière phrase arrangeait un peu l'affaire à l'égard de Duroc et prouvait assez que Gérard, bon diplomate, ne manquait pas de garder sa présence d'esprit parmi les en-

traînements de la discussion... Mais, comme toujours, la chance l'emportait de beaucoup sur l'habileté : Duroc avait besoin d'André pour sa vengeance... Il oubliait toute autre chose...

— Quel feu, dit-il... Je croyais que la guerre avait amorti cette ardeur...

Et, suivant toujours son idée, qui était de présenter André de Gérard comme un héros, selon le modèle que nous en a fourni le Roman d'un jeune homme pauvre, il ajouta :

— Car ce beau monsieur nous a donné de rinquiétude...

— Vous avez été blessé? murmura-t-elle, prête sans doute à panser des plaies rétrospectives... ^

— Comme tout le monde...

— Non, dit Duroc, pas comme tout le monde... Il aurait très bien pu remplir son rôle à Tarrière. Il a préféré s'engager et se faire salement amocher...

— L'avion était mon faible...

— Aviateur! s'écria-t-elle en pâlissant comme si l'objet soudain de sa tendresse eût encore plané au trop vaste ciel...

Duroc n'avait pas fait la guerre, obligé de rendre des services plus importants... Il par-

donnait à Gérard, parce que Gérard se mo-» quait aimablement de son héroïsme; mais il se hérissait contre les autres...

— Heureusement, dit André, j'ai pu finir la campagne en Amérique...

— Grand blessé, reprit Duroc... Et dans quel état! Un chiffon! Je Tai fait envoyer dresser les recrues... Pas d'homme qui connaisse mieux les Américains : il les a fait marcher!...

— Vous oubliez les petites Parisiennes qui se sont jetées à leur cou en 1919... Elles les connurent mieux que moi, y ayant laissé de leurs plumes, pauvres mignonnes 1

Georgette observa dans sa voix une rancune contre les filles jolies et stupides pendues au bras des cow-boys épais ou des officiers puritains qui les engrossaient de promesses et d'enfants...

— Elles n'ont vu que la gloire, ricana Duroc.

— Et l'argent!... Car notre pioupiou l'apportait, lui, cette gloire... El un peu mieux... Or, il était abandonné... Ai-je jamais éprouvé pareille indignation!...

— Jalousie, répliqua Duroc, assuré d'avancer les afi*aires de son ami... Monsieur de Gérard aime la jeunesse et la beauté, madame- La contessina lui en voulut de ce trait, qui

n'en porta pas moins. Car, petites ou grandes, rien ne les atteint plus sûrement que la jalousie... On vient de le voir avec la Vasantena... Georgette avait quinze ans en 1919... Elle se retrouva à cet âge, pour plaire à Gérard, dans les brat d'un soldat français... Cette idée la fît frissonner, parce qu'elle reconnaissait, dans ce soldatv Gérard lui-même auquel elle faisait un rempart de son corps... Sans doute portait-il Tuniforme si seyant, avec les ailes sur le collet...

Un silence se fît... Manceau préludait au piano. Après une longue discussion, la Vasantena chantait le morceau de son choix.

La Voix de pur cristal s'éleva, puis descendit à des profondeurs passionnées que nul n'attendait :

— • Elle chante pour moi, pensa André, appuyé au dossier d'un fauteuil et cherchant à surprendre le regard de la cantatrice...

Ce regard lui arriva tout à coup comme une flèche au moment où elle entamait une sorte de berceuse... Le poème musical, largement rythmé interprétait le rêve éperdu d'une amoureuse :

Je Vaime, je t'aime^ encore et toujours.

Et voici le printemps, et voici les beaux hurs.

Etonnée de cette mélodie qui n'était pas au programme, la contessina recevait le flot musical dans son cœur même... Elle aussi chercha le regard d'André et remarqua l'espèce de complicité du jeune homme avec la cantatrice...

— Je l'aurai, je l'aurai, se jurait-elle à ellemême avec toutes les griseries de la passion naissante... Il ne la connaît pas... Je suis la première...

Elle était bien surprise elle-même de la rage qui lui venait tout à coup. Secrètement, elle s'ennuyait... On n'a pas vingt-cinq ans avec gratuité... Malgré tant d'occupations, elle n'arrivait pas à remplir ses journées, ou plutôt, elle donnait trop de soin à les bien remplir... Si San Giorno n'avait pas été aveuglé par un trop éblouissant bonheur, il s'en serait aperçu et en aurait frémi... Allez donc dire à un marquis millionnaire et comblé du sort qu'il n'est pas l'idéal complet de la petite Georgette Estimai, fille de madame Estimai... Il l'adorait, ne lui refusait rien... Elle l'aimait moins et lui refusait parfois le plaisir sous ces prétextes où les femmes cachent leur lassitude et leur désillusion...

Vainqueur à cinquante ans, d'un journaliste

de quarante, il pouvait espérer de garder l'avantage... Il y employait des forces intactes, une immense fortune... La contessina, roulée dans le luxe le plus délicat, possédait une maison délicieuse où elle déployait les merveilles d'un goût si sûr, que ce goût suffisait à expliquer son empire sur les hommes...

Elle tenait beaucoup à sa maison, à son luxe... Toute femme y tient. Est-ce le besoin d'enveloppement de la faiseuse de nid qui la fait s'entourer de soie, de velours, d'or, de lumière, de fleurs, de ciselures, de peintures? Mais l'argent est toujours, par quelque côté, pour les femmes, le « deuil éclatant du bonheur ». la contessina en dépensait trop pour qu'on ne perçut pas dans sa prodigalité une manière de consolation... Elle appartenait à la catégorie des amoureuses qui ne ruinent pas celui qu'elles aiment. Or, elle coûtait des millions au somptueux ambassadeur. Bien qu'il se félicitât de lui voir un tel appétit de beauté, de curiosité, prît plaisir à tous les tapis de Perse ou de Turquie, à toutes les porcelaines de Chine, et crût mirer son amour dans l'eau changeante des tentures, dans les criantes harmonies des tableaux modernes, il lui manquait toujours quelque chose : ce que

Shakespeare appelle le cœur du cœur de sa maîtresse...

Parmi la sottise officielle qui le pressait, ces grandes et inutiles affaires entre les nations, ces rapports nombreux et fastueux destinés au sommeil dans les cartons des ministères, et qui ne sont lus, comme les romans, que s'ils renferment de gros et scandaleux potins, ces réceptions données et reçues, ces fêtes toujours les mêmes où se complaisait le goût médiocre de l'ambassadrice et de son jeune amant, la contessina apportait une fraîcheur de nature et d'art, une conversation aimable, simple et forte, sa beauté toujours diverse, ses caprices plus brillants que des bijoux, plus doux et plus rafraîchissants que des fruits ou des fleurs, ses joies, ses tristesses, les petits cris émerveillés d'un jeune être qui ne connaît de la vie que les douceurs et les splendeurs, et dont la seule défaite est l'humiliation que lui inflige chaque mois la nature!...

-Comme tous les hommes, San Giorno s'éton-« naît, n'arrivant pas à saisir de quelle manière cette chose si simple devenait un lien si fort... Avons-nous rien d'équivalent dans quelque passion humaine, rien où nous soyons ainsi roulés, noyés, éperdus?... On peut faire un

art de la gourmandise, un art de la domination, un art de l'avarice; on n'en fait pas le tourbillon qui enveloppe l'amant à l'idée de sa maîtresse, les affres de la jalousie, les grandes heures où l'on s'éloigne avec, aux lèvres, le miel des baisers, avec la vision des nouvelles délices promises... Toute la vie, toute la pensée de San Giorno avaient pour objet une Georgette frémissante, des bras passés autour de son cou, une haleine parfumée près de sa bouche, une petite main pressant sa main, un corps tendu contre le sien, un spasme dans une extase...

Il faut être ce que le peuple appelle un homme à femmes pour connaître un tel adorable, si plein et si profond servage... Quand le besoin d'aimer à chaque minute de la vie tombe, chez un homme comme San Giorno, sur la féminité d'une Georgette, sur cette perfection née pour l'amour, il reçoit toutes les récompenses qu'on en peut attendre, et, sauf l'angoisse de perdre son trésor, sauf les heures où une tristesse apparaît dans les grands yeux, l'ennui précurseur du désenchantement final, sauf ces heures-là, c'est le paradis sur la terre...

Quand la yasantena eut fini, on racclama.

— Vous VOUS êtes surpassée, Vas a, cria Georgette.

Parmi tant de mains, la chanteuse retint un moment celle d'André :

— Ce morceau vous a plu?

— Autant que la femme au loup, dit-il dans un coup d'audace qui pouvait être une cruauté.

Mais elle resta souriante et fit :

— Non, pas autant... Je serais trop heureuse si je vous plaisais un peu...

— Nous chanteras-tu aussi la cavatine? interrompit Georgette?

— Je suis pressée de partir, chère amie...

Déjà elle se sauvait. La contessina eut l'impression que ce départ était celui de la femme qui emporte une espérance...

Qu'est-ce donc qu'elle avait dit à André? La jalousie avant l'amour même, c'est toute la femme.

Georgette se tourna vers le jeune homme :

— Je reçois prochainement à dîner quelques amis... Nous avons eu une conversation si intéressante, mais on ne peut facilement parler ici. Comme ce serait aimable à monsieur, à madame Duroc et à vous d'être des nôtres... Est-ce que mercredi?.,.

Elle crut qu'il hésitait; elle joua grand jeu :

— Vous y rencontrerez la Vasantena, ditelle, puisque vous l'aimez.

Il ne répondit pas à ce trait, et consulta d'un œil vif Duroc.

— Pour moi, madame, ce serait absolument impossible, fit celui-ci... J'ai toute une quinzaine d'engagée... Mais rien n'arrêtera notre ami qui n'a pas eu le temps d'accepter d'autre invitation que celle de son chef hiérarchique...

— Vous l'avez prié pour mercredi?

— J'allais le faire, madame... Mais je cède le pas à la plus jolie femme de Paris...

Elle leva vers André son œil bleu si caressant...

— C'est bien de l'honneur pour moi, dit-il avec le léger sarcasme de l'homme du monde. Et croyez que je ne viendrai pas pour la Vasantena...

Elle rougit de plaisir :

— Je vous écrirai un mot pour vous rappeler le jour...

Il s'inclina, comme s'il acceptait une servitude amoureuse...

— C'est dans rintimité, ajouta-t-elle. Je n'aime pas les repas cérémonieux...

— Une fois qu'on y est fait, ricana Duroc, ce sont les plus agréables... La raideur de riiabit, du plastron, c'est comme si on vous mettait des œillères : vous ne voyez que dans votre compartiment... Pas besoin non plus de sortir tout son esprit à la fois... Vous ne tournez qu'à moitié la tête vers votre voisine : vous laissez tomber peu de mots tandis que vous dégustez un poisson ou une volaille... Par exemple, il est indispensable que le dîner ne soit pas mauvais...

— Vous faites peu de cas de ces dames des ambassades, murmura-l-elle avec un regard moqueur... Elles ne sont pas sottes, cependant...

— J'apprécie beaucoup qu'elles aient une espèce de consigne, et je m'amuse à les en faire démordre... Parfois, les plus fermées, tout à coup, livrent le secret de la comédie...

— Des secrets! fit-elle en riant doucement...

— Oh! ce qu'elles supposent tels, répliquat-il en entrant dans son jeu... On pourrait les hurler sur la place de la Concorde, personne ne se retournerait... A cette table, où les diplomates jouent serré sur des histoires qui

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datent d'Alexandre le Grand ou de Napoléon I*', cela fait figure de mystère et de profondeur... Une manière de sport règle ce jeulà comme les autres... Le son de la voix, l'allure confidentielle, la petite mise en scène du gilet et de la cravate y font plus que la matière des confidences... On comprend que Bismarck ait pris un plaisir sadique à choquer tant de réserve et d'application. Au fard et aux larmes de Jules Favre, il opposait son poing abattu sur la table.

Tout autour d'eux, on dansait, et le Champagne aidant, la soirée devenait plus capiteuse. La fusion des groupes s'était faite... San Giorno, d'abord condamné à entretenir l'ambassadeur d'Angleterre, celui des Etats-Unis et celui d'Espagne, pouvait enfin songer à son propre cœur...

Une force invincible l'attirait vers la con*^ tessina...

Il est naturel qu'un homme de l'âge de San Giorno ait de la jalousie et s'efforce de défendre son bien; mais le marquis poussait cette défense beaucoup plus loin qu'on n'a l'habitude de le faire.

Son sang mêlé lui donnait un tempérament où la fougue le disputait à une force tran-

quille et sûre... Tout son esprit ne pouvait le retenir quand la soudaine fureur nationale lui montait à la tête... Il le savait, et, s'étudiant beaucoup, se raccrochait à la gouaille française comme à une faculté compensatrice, se moquant de lui-même et des autres... Malgré sa loyauté, bâtie sur sa bravoure, il usait souvent de boutades et de saillies qui démolissaient mieux un homme que des critiques sérieuses et combinées.

C'est avec une âme de Comanche sur le sentier de la guerre qu'il se rapprocha petit à petit du groupe où il voyait sourire Georgette et flamber ce nouveau venu d'Amérique, ce « jeune M. de Gérard », comme il l'appelait avec l'instinct de le diminuer à ses propres yeux...

Quand il put enfin saisir quelque chose de la conversation, ce qu'il entendit lui parut rassurant. Etrange erreur d'un homme si fin! Déjà Georgette s'embarquait pour Cythère; et, pensée qui eût paru sacrilège à l'ambassadour, la seule chance de sauver la situation n'était pas du côté de la contessina, elle était dans l'arrivisme résolu de M. de Gérard qui lui interdisait une aventure périlleuse pour sa fortune...

Cependant, le marquis croyait avec raison à la vertu de Georgette. Les preuves qu'elle en avait données le trompaient — car nous sommes toujours trompés par ce que nous aimons le mieux, et aucune révolution n'a réussi à renverser un prince sans le consentement de ses gardes du corps — , André de Gérard héros, ou André de Gérard arrivé au bon moment, la question était oiseuse : l'amour a ses lois, et la fameuse conjugaison des planètes de nos pères repose sur un fond plus solide que nous ne le supposons.

Quand San Giorno, arrivé près du groupe, crut habile de suggérer :

« Vous n'avez pas dansé encore, chère amie?...

pensant arracher Georgette à André, il la jetait dans ses bras. Elle regarda le bel inconnu comme pour dire : « Voilà une occasion de savoir que je pèse moins qu'un oiseau »... Il obéit à ce regard :

— Il est vrai, madame, dit-il. Nous en sommes cause, Duroc et moi... Je n'ose vous demander, en guise de réparation, ce fox-trot?...

— Et pourquoi pas, mais certainement, répondit-elle en déchirant le cœur de San Giorno par la désinvolture avec laquelle elle

confia tant de trésors ardemment convoités au jeune secrétaire .

— Ils dansent à ravir, fit observer Duroc qui mangeait froidement sa vengeance...

San Giorno regarda le diplomate... Les deux hommes étaient à une grande distance l'un de l'autre dans la vie passionnelle... Duroc vivait le tranquille amour domestique, comme un poisson dans l'eau. Sans cela, il eût peutêtre renoncé à briser une si noble existence, quoiqu'il y ait toujours pour les gens sédentaires un plaisir aigu à voir mourir Napoléon sur son île... Mais, ainsi que le pense Edgar Poe, une vengeance anonj^me est un régal pour les dieux, mais pas pour les diplomates. Duroc, impassible, éprouva le besoin de lancer un brocard qui pût indiquer à San Giorno d'où venait le coup qui le frappait.

— Notre ami Gérard n'a pas une tête de bois; on n'y planterait pas de cornes 1...

San Giorno tressaillit... Son vif et profona coup d'œil essaya d'atteindre l'adversaire jusqu'à l'âme... La douleur s'y disputait avec la fierté... Il ne pouvait plus douter; car la plirase de Duroc reproduisait textuellement un propos tenu par lui, San Giorno, dans une conversation, en réponse à un trait empoisonné

de Duroc sur Flndulie... Le patriotisme allaitil lui coûter si cher!... Combien il avait eu tort de déclencher l'horrible guérilla où la noblesse risquait tout, la vulgarité, rien...

— Hélas! pensa-t-il avec sa vivacité ordinaire, quelle sottise de ma part, et quelle injustice... Berthe est si tranquille!... Et c'est dans ma Georgette que je suis menacé,..

Aborder ingénument Duroc, d'homme à homme, il en fut tenté... Hélas, de pareilles explications sont impossibles? Les règles du jeu veulent qu'on se tire d'affaire par des moyens indirects... La franchise tuerait la vie de société... San Giorno pouvait emmener brusquement Georgette, la séparer pour six mois de ces gens-là... Ce serait le plus prudent; car, une fois son secret livré, Duroc ferait des gorges chaudes avec ce « petit de Gérard », même s'il renonçait à poursuivre sa vengeance, et Georgette en souffrirait...

« Le petit de Gérard » revenait justement. La contessina marchait à son bras, on ne sait quelle illumination sur sa chère figure...

San Giorno réclama à son tour une danse et entraîna sa maîtresse vers le deuxième salon, loin de Gérard et de Duroc. 11 crut alors, avec l'ingénuité de l'amour, que Georgette ré-

pondait à sa sollicitation, tandis qu'elle goûtait seulement l'ivresse du souvenir...

André de Gérard resta planté devant Duroc :

— « Que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement? »

Duroc acheva avec cruauté :

— (( De plaire à cette femme, et d'être sor amant. »

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