CHAPITRE III
Quand Georgette trouva André de Gérard et Duroc partis, elle se sentit soudain fatiguée et le dit à San Giorno... Double et instinctif prétexte pour éviter de passer la nuit avec so* amant, et pour penser plus à son aise aux événements de cette soirée qui, pour elle, changeaient la face du monde...
— Je veux vous reconduire, ma Georgette, dit San Giorno, amoureux comme à vingt ans, et commettant cette faute de l'assiduité importune, la plus vaine et souvent la plus dangereuse.
— Vous ne devez pas, Gabriele, quitter l'ambassade cette nuit...
— Je ne perdrai jamais une minute du temps que je peux passer auprès de ma Georgette... Je reviendrai ici tout de suite...
C'était ce qu'elle voulait. Surprise par la soudaineté du typhon qui l'arrachait à tout ce qu'elle aimait pour la mettre à la merci
d'un bel inconnu, elle rassemblait avec peine ses idées et souhaitait une solitude où elle pût résumer enfin tant d'impressions et tant d'émotions... Mais elle sentait bien qu'elle devrait essuyer d'abord la petite scène où l'inquiétude de San Giorno voulait trouver ses apaisements, et elle attendit, dans la voiture, les paroles qui ouvriraient le feu.
San Giorno, outre sa perspicacité indulienne, possédait une expérience qui aurait dû lui donner l'avantage dans ce duel avec une petite fille inattentive et négligente. Mais il en est de nos facultés supérieures comme de nos maladies : il faut un terrain pour les développer... Le marquis savait cette vérité-là avec beaucoup d'autres, et, vaincu par l'amour, se contentait généralement des armes les plus ordinaires alors qu'il pouvait manier les plus subtiles.
Dès que la voiture roula, il dit :
— Vous avez beaucoup parlé avec Duroc, ma chérie?... Est-ce que son indulophobie s'est donné carrière? ^
— Je ne l'aurais pas permis...
— Oh! des pointes seulement... Ce fut toujours une surprise pour moi de trouver chez un homme comme celui-là des préventions
qu'il serait bien embarrassé de justifier.
— Dites d'expliquer... Il se laisse guider par quelque femme... Sa femme peut-être?... La plupart des hommes en sont là...
— Hélas! soupira San Giorno, osera is-je avoir une opinion qui ne soit pas la vôtre?
— Quelle supériorité de le savoir!... Il n'y a pas plus entêté que vous, Gabriele, et il est bien rare que mes opinions n'aient pas été soigneusement introduites par vous dans mon petit bec d'oiseau... Je suis bonne fille, je me laisse faire, et, d'ailleurs, j'y gagne... yous savez tant de choses que j'ignore...
— Si j'avais à choisir entre votre jugement et le mien, Georgette, soyez sûre que je n'hésiterais pas... Ce qui m'étonnerait chez Duroc, ce n'est pas qu'il écoutât une maîtresse adorée et intelligente comme vous l'êtes, c'est qu'il se laissât influencer par un ramassis de sots et de sottes... Je sais par la femme de Ninolo, une Française...
— Delà Minguet?... Duroc la déteste de la manière souriante qu'il a de détester?... Mon cher Gabriele, le plus fort de sa rancune contre rindulie serait la joie de déplaire à Mme Ninolo, je n'en serais pas surprise... Diplomatie de la République, retour de Louis XIVJ.-
— Je ne veux pas m'en étonner, non plus, Georgette. Il y a, comme vous le dites, d'illustres exemples... Mais condamner tout un pays, moi, je ne le ferais pas...
Elle sourit dans l'ombre ;
— Vous n'auriez pas d'excuse. Vous aimez une Française, Gabriele... Aucune passion n'explique les préventions de Duroc qui n'est pas un passionné. Les papotages de l'intimité contre lesquels son orgueil l'empêche d'être prévenu, voilà la véritable origine de sa rancune...
— Comme c'est juste, Georgette, tout ce que vous dites là... Mais aussi quelle puissance, ce papotage!... La camarilla! Le mot est classique, la chose ne l'est pas moins... Que ce soit chez le Pape, chez l'Empereur ou en République, la caméra l'emporte : familiers, domestiques, quelquefois les plus bêtes...
— Privilège de la médiocrité...
Plus il allait, plus il pensait à André de Gérard... Elle le savait, elle le regardait venir, s'efforçant d'éviter le choc, parce qu'elle n'était pas très certaine de garder la mesure qu'il faudrait.
— - La nôtre et la leur, répondit-il.
— Mais oui, la médiocrité est un état dont
nous sortons de temps en temps... « Je vis de bonne soupe », disait Molière...
— Nous avons besoin des sourires de nos intimes!...
— Idée indulienne... Vous êtes des sentimentaux... Duroc aime de paraître insensible... Il n'en est que mieux fict;lé... Les Anglais croient bien se couvrir, eux aussi, du voile épais de leur égoïsmel La moindre totote les fait marcher!...
Il écoutait, charmé de tant d'esprit, frémissant de son vieil amour, et il tournait sa langue dans sa bouche, avec la vision cruelle d'un Gérard lui dérobant la proie délicieuse...
Enfin il se lança à corps perdu :
— Justement, ce Gérard me semble un anglomane... C'est le mot égoïsme qui m'y fait penser...
Un silence...
Il aurait voulu se taire, il ne le put :
— Par exemple, je ne me le figure pas accessible à la tendresse de l'intimité... Il n'en a pas besoin... C'est un séducteur de profession, m'a-t-on dit, sans cœur et sans amoui véritable...
Georgette, dans l'ombre, posa une main sur
le bras de San Giorno :
— Gabriele ne dites pas de mal de M. de Gérard, je ne vous le pardonnerais pas.^
Il s'effondra comme si une large blessure venait de s'ouvrir dans sa poitrine. Il perdait tout son sang, et une torpeur l'envahissait.
Jamais Georgette n'avait eu ce ton péremptoire...
Que s'était-il passé? Qu'avait fait ce Gérard ?...
Cette question le réveilla—
Xi ne s'était rien passé.
Lui seul, imprudent, avait déclenché par sa hâte la repartie de Georgette... Ah! se taire désormais, ne laisser tomber que de petites perfidies calculées...
Hélas, cela même n'était plus possible, car la voix de Georgette s'éleva avec la sorte de suavité qu'elle prenait dans les grandes oceasions :
— Je reçois M. de Gérard mercredi prochain...
Et elle ajouta en riant :
— Je compte sur vous...
Il ne répondit pas.
Après le coup de stylet, il venait d'attraper un coup d'assommoir.