CHAPITRE V
San Giorno vint de bonne heure. Georgette regretta de ne pas l'avoir écarté de ce dîner. Il était puissant sur elle, si ferme, si habile qu'elle ne sentait pas le joug, le subissait d'autant plus.
L'ambassadeur aurait été bien empêché de dire ce qui lui donnait le froid de la mort. Ce n'était pas la première fois que Georgette déployait ses séductions pour un autre, et toujours il l'avait reconquise, rapportée dans son nid, reprise à la férocité des choses qui la lui enviaient...
Pourquoi ne triompherait-il pas encore?
— Pourquoi? Parce qu'il vient une heure eu César trébuche sur son seuil, où Napoléon voit s'éteindre son étoile... Je suis découragé avant d'avoir commencé la lutte!...
Surtout, il ne voyait pas où prendre cette lutte. Ni le temps ni les circonstances ne lui offraient d'occasion.
Les jours avaient passé... Il avait peu vu Georgette... Elle s'occupait de son dîner... Les pièces se remplissaient de fleurs... Un petit jardin d'hiver que la jeune femme aimait spécialement, reçut des soins nombreux. Elle pressa une robe commandée chez Jenny.
Généralement, il allait chez les couturières avec elle, regardant défiler les mannequins, heureux de cette servitude, de ce milieu féminin où il était à la fois très peu de chose et donnait à Georgette un lustre extraordinaire... L*odor di femina l'enveloppait de ses effluves parisiens qui grisent si doucement qu'on ne s'étonne plus d'aucune dépense... Pourvu qu'elle sortit de là souriante, le reste n'importait guère...
Quelle amertume de penser que toute cette coquetterie ne serait pas pour lui, ce soir...
Qu'aurait-il dit s'il l'avait vue à sa toilette vers six heures... Bien qu'elle laissât les choses dans ce vague qui est la pudeur des femmes lorsqu'elles sont seules, il lui avait été impossible de ne pas penser à des soins qui devaient la faire belle jusque dans les secrets de son être. Dilatée, épanouie comme une rose, elle se répétait en se regardant toute nue dans sa psyché :
— Si je raimais pourtant?
Mais lui Taimerait-il?
Elle mit une combinaison en voile, si légère qu'un souffle Feût emportée... Une patte, entre les jambes, réunissait ce yêtement, l'ouvrait sans peine...
Elle rougit en la fermant.
Qu'en serait-il?
Cette chose si douce et si chaude plairaitelle à un amant tellement averti?
San Giorno ignorait tout cela, et cependant la jalousie le transperçait.
Hélas, rien n'empêcherait qu'il eût cinquante ans, que de sournoises pattes d'oie avançassent sur ses tempes, que les plis qui tombaient de son nez vers sa lèvre ne fussent trop marqués et que son menton, jadis sa gloire, commençât de pendre un peu en se ridant. Pour sauver ce menton, il aurait dû laisser pousser sa barbe, touffue encore, et si noire, à peine parcourue de quelques fils d'argent; mais Georgette détestait les visages barbus, prétendant qu'on ne pouvait rien lire derrière des masques où se cachent les bouches fausses, les lèvres sinueuses des gredins. Comme toutes les femmes, elle croyait ne pas être aussi sensible à la vieillesse qu'à la lai-.
deur... Les traits puissants de San Giorno, faits pour la sculpture, son front de Jupiter, son nez aquilin, l'énergie de sa joue un peu large, montrant une abondance de nature à la romaine, ne perdait rien, d'ailleurs, à cette nudité du visage qui, certes, convient mieux à la finesse et à l'esprit... Mais l'esprit ici vivait parmi la chair : une beauté véritable la déchirait par l'éblouissement des grands yeux, l'éclairait par la grâce du sourire, l'enchantait par la voix si chaude, si bien timbrée...
Le mâle, enfin, à mi-route du faune et de l'hercule...
Georgetle ne s'avouait pas qu'André lui plaisait à cause de sa jeunesse. La nature est la plus forte; elle nous ramène à ses vues en nous trompant sans vergogne... Après les rudes caresses du satyre italien, Georgette rêvait les langueurs pâmées de ce nouvel amour où tout serait en surface lisse et en suavité, comme les baisers qu'on dépose sur le visage d'un enfant...
San Giorno se remonta quelque peu d'un sourire qu'elle lui adressa en sortant des mains de sa femme de chambre... Une seule image peut rendre ses sentiments : celle du petit enfant q li, après une journée trop peu
dure, aux mains de maîtres intraitables, revoit tout à coup sa belle petite maman, et, avec elle, la paix, l'oubli, la sécurité...
Il crut impossible qu'elle s'oubliât jamais aux bras d'un autre.
Il n'y avait qu'à marcher, qu'à laisser continuer la vie :
— Tout a toujours été plus simple que je ne l'ai cru... Un mauvais moment, un souffle, un rien : c'est déjà passé!
Au salon, ils eurent, par habitude, des gestes de mari et de femme. Elle lui enleva un cheveu sur l'épaule et lui demanda si sa robe avait perdu le pli dont elle était tellement contrariée...
Mais enfin, on sonna.
Rivanne.
Un poète, un bohème qu'elle avait hérité de sa mère, grand escogrifl'e frisé et aquilin.
Il venait tôt pour des raisons de maniaque : échapper au milieu familial, à la tentation de manger quelque chose qui aurait abîmé le grand plaisir de gourmandise qu'il st promettait; ennuyer Georgette, l'obliger à se presser, à gagner quelques minutes sur Theure du repas; dire, parmi quelques madrigaux, des
rosseries dont il jouirait avec un sourire de coin...
Non seulement, il fut déçu en trouvant Georgette sous les armes, il fut déçu surtout de ne pas la trouver seule... Le marquis était là, dans toute sa gloire, — une gloire de millionnaire et d'ambassadeur qui n'était pas mince pour Rivanne... S'il se moquait de la contessina. il ne riait pas de San Giorno, homme magnifique : « un personnage du seizième siècle, plein de vie et d'éclat », pensait le bohème.
— Duchesse Dorini, je baise le bout de vos ongles roses qui sont plutôt des bijoux, et je salue le marquis de San Giorno, qui aurait pu être un duc de la Brémoille, le sort s'y prêtant...
— C'est pour cela que vous m'appelez duchesse, dit en souriant Georgette, mais vous oubliez que je suis une pauvre petite Estimai...
— Dieu vous fît reine!...
— Rivanne, vous êtes dans vos mauvais jours, répliqua Georgette... Ne raillez pas mon titre; vous savez que je n'y tiens pas.,.
— Est-ce qu'une déesse attache du prix à autre chose qu'à sa beauté l
Gcorgette y attachait du prix aujourd'hui plus que jamais, cette beauté étant promise à André de Gérard... Elle dit avec une coquetterie qui ne lui était pas habituelle, et qui frappa San Giorno :
— Oui, au fait, Rivanne, sans ambages, comment me trouvez-vous?
— Royale, impériale, divine!... Et je dois dire que le seigneur marquis est presque aussi beau que vous, bien que ce soit dans un autre genre...
San Giorno fut sensible à cet éloge spontané; car la contessina leva sa charmante jBgure vers l'ambassadeur dans une sorte d'étonnement à voir un homme qui se permettait d'être beau quand il existait un André de Gérard... Puérilement elle pensa :
— Qu'est-ce que Rivanne dira quand il le verra?
Alors qu'elle savait bien que Rivanne mordait comme un chien enragé chaque nouveau; venu... Tout étant relatif, elle aurait pu jugei^ les éloges de Rivanne en les divisant par dix, par vingt ou par cent, s'il eût eu cette simplicité d'exagération : mais le féroce bonhomme était d'autre mesure. Sa jauge plus aiguë que toute réalité trouverait mieux le fond de Gé^
rard que le mètre truqué par Tamour de Georgette... Il fallait qu'elle fût bien aveuglée pour ne pas le sentir, et pour courir le risque d'une appréciation aussi chanceuse :
— Nous avons ce soir un secrétaire de légation, monsieur de Gérard, fit-elle la bouche en cœur.
— André de Gérard? demanda Rivanne...
Mais c'est un poète, oui, un briseur de phrases, un briseur d'images, un iconoclaste! Pour me résumer : un veau de lune!
San Giorno, qui détestait Rivanne, lui jeta un regard de chaude sympathie... C'était la deuxième fois dans la soirée que le bohème lui apportait du renfort.
La douche arriva tout de suite :
— Mais quel talent dans son genre, quelle vie renouvelée de la métaphore, poursuivit Rivanne.
— N'est-ce pas? dit Georgette, buvant ce lait falsifié.
— Puéril, certes, reprit Hivanne, approuvé par le marquis, coupeur de mot en quatre, obscur, quinteux...
Il allait continuer par un éremtement magistral, quand la porte s'ouvrit pour Lola Benita, laide et piquante, dont les joutes avec
Rivanne étaient célèbres chez Georgette...
— Zé né souis pas en relard, cria-t-elle... Ah! quelle bella Signor marchese! vous êtes un monstre de tenir dans ies profondeurs d'un harem une si zolie femme!...
— Mais quelle accusation liizarre, madame!... oeorgette a été, voilà six jours, à la soirée de l'ambassade, et elle reçoit aujourd'hui les princes de l'art et de la littérature...
— Les princes? dit Lola... Ah! c'est vous mon cher monsieur Rivanne?...
— A vos pieds, madame, humblement à vos pieds. Pas prince du tout : « ver de terre amoureux d'une étoile >.
— Amoureux, vous! reprit Lola... C'est une licence poétique...
— Une licence tout court :
Car c'est ce grain d'amour et ce grain de folie Qui fait de moi, madame, en ce siècle effronté. Le bon valet de cœur dont la lance se plie. Le valet de carreau dont ia lance a plié.
— C'est à moi que vous dites ça, mon cer maître?...
A vous avec mon cœur, à vous avec mon âme. Je ne puis vous offrir que la mort de ta flamme. Je ne puis vous donner que la fin de la lame. Je ne puis que mourir en vous disant : < Je t'ame,». >
— Pour le coup, c'est une licence!
— A peine, et combien gracieuse!»..
— Si je comprends, vous m'offrez des lances sans droiture et des flammes refroidies?
— Je les mets à vos pieds.
— Ce n'est pas là qu'il faut les mettre... Rivanne regarda la contessina pour voir si
elle admettrait une réponse gaillarde à cette saillie qui faisait rire San Giorno... Mais elle eut un imperceptible mouvement des paupières qu'il lut comme une bible du seizième siècle... Jour de pudeur!... Il se tut donc et se borna à joindre son rire à celui de la bardie italienne... Sa récompense ne tarda point :
— J'ai une commission pour vous, Rivanne, rappelez-le-moi, si je l'oubliais, dit Georgette.
Ces commissions-là étaient toujours des envois à Mme Rivanne et aux quatre enfants du poète... Il s'y joignait une enveloppe receleuse d'un billet de banque. Rivanne rima sa joie :
Je suis le messager, le veuf, Vinconsolé, Le prince de Monaco à la rouge aboliel
— Pas veinard? dit Lola Benita.
— - Si, si signora... Je ne me plains jamais
quand j'ai devant moi le fumet des truffes, le bouquet des vins, et derrière moi :
L'effroyable tanière où je vis enchaîné. Parmi l'odeur de l'encre et le papier froissé.
Il se tut. Lanoton se tenait devant lui, une inain tendue, petit homme à la face brève qui rappelait dans ses traits à la fois les brimades de son enfance et les efforts qu'il avait fait pour y répondre.
— Lanoton! s'écria Rivanne... Je te croyais en loge...
— Tu auras confondu avec l'éloge du Temps,..
— Vraiment, s'écria Georgette, un article?
— Vous n'}' pensez pas, dit Lanoton, deux lignes acides pour se couvrir... Si mes toiles allaient avoir du succès! Le Temps ne gaspille pas sa bonne encre.
Le salon se remplissait... Les Valmore étaient déjà là quand André parut... Il avait mis beaucoup de soin à sa toilette, les cheveux ondes au fer, une cravate et un gilet impeccables. Georgette reconnut avec joie qu'elle ne s'était pas trompée, qu'il était beau, rempli de distinction, la bouche spirituelle et le regard innocent... Nouveau dans ce cercle.
un silence raccueillit. Il n'en fut pas intimidé, se pencha avec une bonne grâce souriante sur la main de la contessina, puis subit les présentations, regardant tout le monde dans les yeux comme pour y lire sa destinée... Un moment ses yeux s'arrêtèrent dans ceux de la Vasantena... Et il revint vers la maîtresse de maison juste à temps pour lui offrir le bras, car le dîner était servi.
Le dîner lui plut, gai, fastueux par le menu, par les vins, mais d'un genre libre, spirituel et, grâce à Rivanne et à Lanoton, assez près de la « blague > pour ne laisser de prise à aucun ennui... Les femmes étaient jolies, Mme Valmore, blonde éclatante, une petite Hindoue, noire au point que son visage brun, et comme passé à la fumée, paraissait blanc, enfin, la Vasantena dont les yeux bleus entourés d'un cercle foncé brillaient de l'éclat des saphirs. Toutes, pour satisfaire au goût du jour, portaient si peu de vêtements qu'on devinait les lignes de leurs corps à chaque mouvement qu'elles faisaient... Ces mouvements euxmêmes avaient la gaminerie de la mode, et la contessina, dans une robe d'un bleu nattier, laissait voir par l'entre-bàillement de son corsage, des seins plus doux que des colombes.
tandis que ses épaules avaient la blancheur de la neige... Elle s'occupait d'André, assis à côté d'elle, écoutait avec extase ses anecdotes légères...
— J'aimerais voir monsieur de San Giorno autrement qu'en peinture, déclara tout à coup Rivanne.
— Mais vous le voyez très bien!
— Non, dit Rivanne, je ne puis voir le signore marchese qu'à travers une branche d'orchidées et les vapeurs du potage bisque. Un velours rouge, ce potage. Oh là! Baptiste, n'économisez pas la zuppa, dit-il en retenant le valet par la manche... 11 m'en faut pour faire un lit à ma dyspepsie, un lit où je coucherai tout à l'heure une tranche de foie gras rose au porto annoncé sur le menu, après un blanc de poulet et une salade russe, cette salade où notre contessina mêle des noix et des bananes... Quel lit je prépare, et pour quels amours!
11 chantonna d'une voix juste et parfaitement timbrée :
Tous les chevaux du roi Y passeraient ensemble!
Puis se tournant vers Georgette :
Maaame s vous vouliez.
Madame si vous vouliez»
— Très peu pour moi, Rivanne...
— Vous ne trouvez pas ma chanson jolie?
— Je la connais, je l'ai chantée... Et vous lu chantez très bien...
Rivanne, comme tous les bouffons, comni le neveu de Rameau, jouait à l'amoureux*.,^ C'est une espèce de tribut auquel ils se croient forcés... Georgette lui pardonnait seulement sa gourmandise, qu'elle trouvait charmante chez un homme capable de l'orner d'esprit...
Elle l'avait fait venir pour qu'il donnât au dîner le ton qu'elle désirait. Assez fin pour le deviner, sentant anguille sous roche à voir Georgette épanouie et San Giorno terne, sa méchanceté naturelle trouva de l'exercice... Il aimait farouchement voir souffrir, ayant beau coup souffert lui-même... Son œil vert brilla d'une flamme démoniaque pendant qu'il imaginait Georgette amoureuse et le marquis cocu. Il se répandit en saillies, en anecdotes.. Les pointes acérées de Lanoton, de temps à !
autre, le criblaient avec art comme des ban-
derilles sur la r aque du taureau... Valmore intervenait aussi.4 iautant sur un uom« racontant
tous les potins de Pai'is. On s'amusait.^ Les vins les plus fins accompagnaient les plats les plus illustres... Le foie gras au porto arracha un cri d'admiration à Rivanne, et Lanoton dit avec ironie :
— Mauvais pour toi, cher maître... Tu devrais renoncer en faveur du repos de ta nuit.
— J*en veux, déclara Rivanne, quand je devrais attendre le jour sur l'allège de ma fenêtre... C'est une affaire entre le hon Dieu et moi... Le foie gras ne doit pas me tuer parce qu'un pauvre diable a des réserves pour tous les poisons... Ce sont les effets bienfaisants du jeûne obligatoire... Aucune tranche de cette merveille au porto ne nuira à ma dyspepsie congénitale, parce que ma dyspepsie se nourrit à l'ordinaire de pot-au-feu...
— Et d'ailleurs, cria Lanoton, si tu en mourrais, tu mourrais sur ton champ de bataille... Ta vie se passe à lutter contre l'indigCvStion... Savoir qui l'emportera?
Rivanne, pour toute réponse, vida une coupe de Champagne, puis :
— Je t'en souhaite des indigestions comme les miennes!... Tu n'as jamais rien compris à ma victoire sur la matière... Ce n'est pas avec mon estomac que je digère, c*est avec mon
cerveau... Comment veux-tu que ce poème m'échappe... Regarde cette nappe de graisse parfumée, celte truffe que le signore marchese y ajoute de son cru, dont je l'approuve; mon estomac connaît des ressources presque infinies et fait joujou avec les deux essences, l'animale et la végétale: il les met en cent figures comme le demande Montaigne. Il les comprend, donc il les digère. D'ailleurs, avec l'aide de ce blanc de blanc que ne digérerait-on pas! Mets-moi seulement devant un bifteck de canasson et quelque rude pinard, tu la verras, ma dyspepsie; mais, ô blondeur onctueuse, ô noir bonbon de la terre, ô sublime extra dry qui rit dans ma coupe, remèdes à tous les maux, j'en fais offrandes aux dieux!
— Tu en mourrais que tu n'en conviendrais pas, dit Lanoton. Dépêche-toi de m'envoyer le plat...
— Oh! que ces tranches sont grosses, s'exclama pour toute réponse Rivanne en immobilisant le maître d'hôtel.
La plaisanterie n'était pas neuve, et chacun riait d'avance pendant qu'il faisait passer deux de ces trop grosses tranches sur son assiette.
— Jamais, dit Lanoton aVec un este de
dépit, je ne pourrai me mettre à ta hauteur...
— Tu ne t*es jamais regardé, Lanoton... La race, tu penses bieni Sans ça, comme dit Mirbeau...
— Tu n'es pourtant qu'un Savoyard...
— Oui, mais de la montagne.
Avait-il raison? Il étalait une anatomie maigre et dominatrice à la Lamartine... A côté de lui, le peintre semblait de petite nature, malgré son intelligence et sa finesse... Mais il se vengea d'un mot :
-— Poète!
— Oh! dit San Giorno, heureux poète!
— Pas plus poète que vous, marquis, qui sûtes nous donner un tel Champagne, et pas plus que la comtesse Dorini qui s'entend à trouver ce que l'art de la cuisine peut produire de plus subtil :
Car il est sacrissime et pérambulatoire Que le souci d'aimer et le souci de boire Accompagnent toujours le souci de manger, Et que le blond Champagne et le bordeaux léger Entourent comme un lac le foie gras au porto, L'un chauffant l'estomac et l'autre le dodo.,.
Gérard vivait cette heure chaude avec l'animation de la jeunesse et le violent appétit de plaisir qui le grisait bien plus que le vin. « Le
poète qui sommeille » de Musset, a, de nos jours, une autre origine que celle du besoin d'être tranquille... Nos poètes ont eu l'exemple de quelques fins épouvantables : celle de Chateaubriand, celle de Lamartine, par exemple... Ils savent parer à la menace... Beaucoup d'argent pour soutenir beaucoup d'honneurs. Cela, d'abord, le talent ensuite, s'il en reste... N'empêche que les fêtes de l'esprit étaient les véritables fêtes pour ce secrétaire de légation, et que le bohème Rivanne avec sa verve et ses impromptus lui donnait plus d'envie que l'ambassade de Londres ou d« New- York... Ce sont les petits dessous de la vie parisienne qui échappent aux étrangers...
Ils n'échappaient point à Rivanne... Libérale et magnifique, sa louange chauffa Gérard comme une lave brûlante... Il ne lui coûtait guère, — au prix de quelle truite saumonée, de quelle aile de chapon et de quelle tranche de foie gras — , de signaler le génie du nouveau favori... Toute l'envie du poète fondait dans le jus des casseroles!
Lola Benita criait :
— C'est pour moi, Georgette, les Paul de chez Rebaltet?
— Peut-être, fît Ri vanne, oserai- je revendiquer la glace de Boissier.
— Et moi les exquises crèmes à la rosel suggéra Lanolon.
Une paix venait avec le dessert et les fruits, — si merveilleux que Rivanne, qui les guignait depuis le commencement du repas, ne trouvait de place que pour une passe-crassane... Mais il y aurait un petit sac à emporter où il trouverait moyen de mettre deux calville. Il égrena encore une grappe de frankenthal, retour de Boitsfort, et des figues violettes du Soudan.
— C'est tout à fait actuel, murmura Valmore à l'oreille de la Vasantena, ce goût de la bonne chère... Longtemps, il y eut un genre qui consistait à mettre tant de bonnes choses sur la table et à les dédaigner... Aujourd'hui, nos belles les mangent et ne s'en trouvent pas moins minces.
^ — Elles jeûnent un jour, sinon deux par semaine, cher monsieur... Et au moindre lardon, le massage, le Hamman...
— Oui, il faut qu'une femme soit à point.,.
— Comme les volailles I
— De luxe, appuya Valmore en riant.
Jjeorgette jeta un regard autour de la table.
La gloutonnerie de Rivanne, à bout devant un dernier petit four à crème jaune, languissait... Lanoton finissait une pêclie...
Elle se leva...
Déjà les valets retiraient les chaises, ouvraient la porte du grand salon : le café était servi.
— Eh bien! chère madame, dit André, vous vous y entendez à créer une atmosphère de plaisir et d'amour...
Elle rougit :
— L'amour est de trop, monsieur de Gérard... Comme disait à peu près Lavoisier : il ne se crée pas, il se forme.
On était arrivé au salon, le café servi dans des tasses de porcelaine chinoise, et toute la gamme des liqueurs d'après-dîner. L'animation grandit encore... Rivanne attirait autour de lui les Valmore et la petite Hindoue... Lanoton parlait d'art avec Lola Benita... La Vasantena finissait son café auprès d'André...
Longtemps ils se regardèrent en silence. Elle était émue, mais elle s'efforçait de le cacher.
— Pourquoi donc me regardez-vous ainsi?
demanda-t-elle enfin d'une voix un peu bri-
sée... Est-ce que je vous rappelle la femme au loup?
— Plus que jamais, dit André... Elle avait ce grain de beauté sur la lèvre, et cette inoubliable souplesse d'allure...
— Racontez-moi comment vous l'avez connue?...
— Impossible, murmura André, vos chasn tes oreilles ne soutiendraient pas un tel récit!
— Vous méprisez cette femme?
— Un gros mot, chère madame... Je ne suis pas un imbécile, et je comprends les écarts d'un tempérament.
— Hélas, répliqua-t-elle, vous autres hommes, vous ne lisez jamais au fond de certaines natures désespérées... Je suis sûre qu'il s'agit de quelque malheureuse dont on a brisé le cœur et flétri l'imagination... Elle vous aura aimé, et vous en aurez cru son attitude plutôt que de chercher à pénétrer sa pensée.
— Mais elle ne me le demandait pas!...
— Vous aurez pris une minute d'égarement pour du vice invétéré.
— Je n'ai rien pris du tout, fit André qui trouvait un charme pervers à cette conversation, je n'ai rien pris du tout, sauf la femme elle-même...
Elle pâlît et il pâlit... Il ne doutait plus que ce fût elle qu'il avait tenue dans ses bras, et elle ne paraissait pas vouloir s'en défendre...
— Et je l'ai prise uniquement parce qu'elle s'est donnée... Car si courtes qu'aient été nos, relations, je suis bien forcé de reconnaître qu'il y avait de sa part une sorte de choix...
— Dites un choix déterminé, et qu'elle ne se serait donnée à nul autre...
— C'est invraisemblable...
— Elle a pu avoir une de ces aberrationj qui s'expliquent par la bassesse des honmaes qui entourent une femme...
— Oh! je la plains, s'écria André... Et d'ailleurs, je lui dois un des plus vifs plaisirs de ma vie.
— Un plaisir seulement? murmura-t-elle d'une voix rauque d'émotion.
— Je mentirais, dit-il, elle m'a laissé an souvenir où l'admiration se mêle à la gratitude... Et peut-être serait-il intéressant pour tous les deux que nous nous voyions et puissions nous expliquer...
— Je suis persuadée qu'elle le souhaiterait aussi...
Elle fut xnterromx)ue par Georgette dont la
jalousie se réveillait à les voir de nouveau engagés dans une conversation intime.
— Vous connaissez donc la Vasantena?
— Elle a été à New- York, répondit évasivement André.
San Giorno souffrait le martyre et ne voulait pas se l'avouer...
— Je passe à l'ambassade, dit-il à l'oreille de Valmore. Un petit télépbonage avec le ministre Garaccio en présence de mes secrétaires. Je file à l'anglaise...
Quand Georgette s'aperçut de son départ, elle en fut charmée.^ M. de Gérard, malgré des madrigaux, lui paraissait froid et elle l'attribuait à la présence de San Giorno... Justement, elle regardait avec le beau jeune
homme, des bibelots et des tableaux Sous
prétexte de lui en montrer d'autres, elle l'attira dans un deuxième salon, désert à ce moment... Il s'échauffa, prenant dans sa main des statuettes de Tanagra, parlant de leur origine égyptienne, et se répandant en considérations voluptueuses sur l'amour singu- Uer des Pharaons pour leur sœur...
— Je n'aime yr aiment, dit-il, que la ligne égyptienne.
Elle pensa tout de suite qu'elle adopterait cette ligne. Sa hanche étroite, ses traits purs et éveillés s'en accommoderaient.
— Ils nous ont apporté le galbe, appuyait André, cette chose d'abord inconnue des Grecs qui l'ont prise là... Je parle bien entendu, pour une seule époque : la Saïte...
Elle l'écoutait, fervente... Ce qu'il disait, pour être fin et marqué d'expressions choisies, prenait soti plus grand écla! de l'attention de Georgette... Il le sentai^ et, de plus en plus, trouvait, en feuilletant dans l'histoire, des idées si délicates qu'elles le confondaient lui-même; car nous ignorons les trésors que nous avons au fond de nous; il faut une occasion pour qu'ils sortent, et nous sommes les premiers surpris de les trouver, comme un plongeur retenant son haleine devant les splendeurs d'un fond de mer...
Plus belle que la Sulamite, elle levait des yeux de gazelle vers son seigneur, avec un étonnement divin.
— Comme c'est intéressant, chuchota-t-elle. Elle parlait bas, de peur que le bruit léger
de sa voix ne suffît à interrompre cette ado^ rable causerie...
Lui, tout en parlant, l'admirait, enfoncée
dans son fauteuil, un peu penchée en avant, la bouche tendue comme celle d'une petite fille devant des friandises, et ses beaux yeux, noyés dans leur extase, ne recevant la lumière que pour la rendre avec effusion. Sa gorge offrait des seins petits et ronds poussant un peu le corsage, et sa poitrine, pleine et modelée comme un marbre, finissait à des épaules légèrement tombantes, si délicieuses à voir qu'il se sentait évanouir à la pensée d'y poser un jour sa tête avec confiance et volupté.. La jambe, au mollet long, semblait, derrière ^e bas de soie d'argent, comme une chose sacrée dont on ne se figurait pas sans émotion le prolongement perdu dans les lingeries d'un temps qui laisse la femme si libre d'être peu vêtue. Tout évoquait les deux formes sous lesquelles nous comprenons le mieux la volupté et l'amour : l'enfance, le luxe...
Elle avait la douceur, l'abandon des petites filles et l'éclat, le mystère d'une toilette qui tient toute dans une perfection de la mode, dont le secret échappe aux non-initiés. 11 n'échappait pas à Gérard qui savait ce que peut être une Parisienne portant toujours ce qu'il y a de plus chic : des souliers de chez
124 LES ÎTL.ÂISÎRS PASSIOINNÊS
Pérugia, une jupe de Dœuillet, des joyaux dé] Boucheron, des bijoux anciens de Vécard, : une coiffure soignée par Antoine, des parfums de Chanel...
Par là, sans doute, par ces soins ardemment recherchés, elle était une courtisane, mais elle rétait sans effort, sans caprice, parce que sa mère l'avait élevée dans cette recherche et ne lui avait jamais permis aucun écart... Elle lui abandonnait bien des libertés, elle ne lui laissait pas celle de porter ou d'emplojxr du toc... Ce n'eût été qu'un savon, il fallait le meilleur... Toute dentelle, tout bijou d<îvai1 être en vrai : l'horreur du faux venait à l'enfant hétaïre comme un réflexe... La mère, si Parisienne, en ne permettant pas qu'une chose d'apparence douteuse entrât dans l'intimité de la toilette de sa fille donnait une estampille, une marque de contrôle à tant de charmes naturels. Elle les garantissait à l'homme qui devait s'en éprendre...
Ces pratiques sont celles qui ont remplacé pour nous les ennoblissements de la paresse, les longs ongles certifiant que l'odieux travail n'a pas avili la pureté des mains, la blancheur et l'impassibilité du visage, certifiant que l'effort n'a pas idéliguré des traits voués au
réve et que le rêve sculpte de ses doigts lé- £^ers...
Pour Georgette, il y avait là une seconde nature... Elle évitait le laid comme on évite une tache... Son goût, formé de bonne heure semblait un caprice et n'était qu*une habitude... Au début de leur liaison, San Giorno, c'ans la secrète avarice induîienne, avait souvent été fâché qu'elle se jetai vers ce qu'elle voyait de plus coûteux... îl croyait reconnaître là une rapacité de bourgeoise pressée de se faire un pécule... A la longue, il avait su que c'était seulement l'attraction pour les choses bien faites; coûteuses parce qu'on ne réalise rien sans le concours du temps et de la matière... Elle écartait le truqué, le faux, le plaqué, comme un animal repousse un aliment que la nature ne lui destinait pas ou qu'il n'a jamais mangé dans sa jeunesse...
Sa manière à elle d'être économe eût été le renoncement.. Jetée à la misère et à la faim, une chambre nue, de couleur aimable, une jupe simple comme un cotillon, mais du bon faiseur, l'auraient contentée... Elle apportait dans sa charité l'élégance qu'elle mettait dans son luxe, et dans le moindre de ses gestes... Les pauvres y gagnaient.. Nous avons ainsi.
au milieu d'une civilisation de goujats et de crétins, des créatures éthérées par la finesse du goût autant que les saintes de jadis par les béatitudes de la prière... Ne sont-elles pas d'ailleurs le plus sublime chemin vers la perfection?... Qui s'y trompe?... La foule est à leurs genoux: elles la consolent de tant d'infamie; leurs petits gestes, au cinéma, rencontrent de frustes adorateurs, et leurs silhouettes, au bord des trottoirs, domptent les fureurs de la brute...
San Giorno, fin et fort, buvait à cette beauté comme à une fontaine. Il se rendait compte qu'elle n'était pas seulement le plaisir de ses lèvres, la joie de son cœur, la volupté et l'amour, qu'elle était aussi ce qui ouvre et ferme l'univers, le < sésame » de l'habileté à vivre, du talent, de l'élégance, d'une chaude et perpétuelle initiation. Regardés sans elle, aucun paysage, aucun tableau ne lui plaisait... II goûtait par sa bouche et touchait par ses doigts... Elle était sa mesure et sa lumière. Epouvanté parfois d'une telle sujétion, il essayait de rompre, d'élargir, tout a'i moins, le lien qui le rattachait à elle, mais il retombait brisé, adorant son esclavage et jusqu'à la prévision de son martyre...
André de Gérard était d'autre mesure... Si ému par la présence de Georgette, il n'abandonnait aucun de ses é^oïsmes... Son désir d'elle tournait certes à la passion, mais il dominait ce désir au point de calculer, comme font les acrobates des hautes voltiges, le point où il perdait pied et le point où il se raccrocherait à la corde salutaire...
— Curieux appartement que celui-ci, dit-il...
— Il n'y a d'intéressant que la pergola et le jardin d'hiver...
Elle souleva une draperie... Il vit une galerie qui reliait un jardin d'hiver à une terrasse treillagée...
— Vous avez le génie des ameublements!
J'en ai retrouvé quelque chose à l'ambassade d'Indulie...
Elle rougit de plaisir... Dans cette singulière intimité qu'elle avait avec la manjuise de San Giorno, celle-ci lui avait abandonné le sceptre du goût... L'InduIienne riait l)ien de la Française, pour ne pas en perdre l'habitude, mais elle sentait cette force sur elle et lui obéissait en toutes choses, sachant, comme elle le disait, la différence qui sépare le goût indulien du goût français... Peut-être
pensait-elle « du mauvais goût français »...
Georgetle tenait toujours la portière au bout de son bras et força André de Gérard d'entrer...
Il lui parut être dans quelque rêve, et qu'un magicien lui donnait l'âme libre, épanouie de ces couleurs...
— Vous êtes une artiste, chère madame, dit-il, et je vous aime...
Une rougeur envahit à la fois tout le corps de Georgette... Cet aveu qu'elle attendait lui arriva sous la forme d'une elîusion de la nature entière. Ses petits seins tressaillirent; son ventre de femme, par un irrésistible instinct, se rapprocha d'André, pendant qu'il la prenait dans ses bras ei baisait ses beaux cheveux bruns, ses grands yeux, sa bouche fiévreuse...
— Ah! que je vous aime, disait-il, avec sa voix des séductions... Quel bonheuri Ditesmoi que vous m'aimez aussi, que vous serez à moi...
Elle s'abandonnait, petite fille, hier rieuse et légère, aujourd'hui, profonde de sa passion^ esclave et soumise... A peine put-elle murmurer, à moitié évanouie :
— Oui, moi aussi I
— Elle m'appartient, pensa-t-il, goûtant son triomphe...
La petite serre était muette... Tant de fleurs, et cette atmosphère où le rouge, le pourpre surtout, la couleur du sang, prenait son regard, lui versaient un philtre amoureux...
Il hésita un moment, puis il sentit sa virilité ardente et forte. Avec une sorte de précipitation, il saisit la contessina par la taille, lui baisa les lèvres...
Elle lui rendait ses baisers, vaincue, ardente, serrée contre lui, par ce mouvement naturel qui ressemble à celui des palombes...
Avec une douceur invincible, il soulevait la jupe fragile, quand, tout à coup, il trouva une résistance, et le raidissement d'un ventre qui se retire et s'effraie...
— Non, non, dit-elle, pas maintenant.
Un flux chaud ruisselait le long de sa cuisse... Ses règles étaient venues dans l'émotion de cette heure suave... Elle repoussait d'un instinct plus fort l'amant qu'elle adorait.
Lui, sans comprendre, poursuivait sou projet...
— Oh! je vous en prie, murmurait-il... Je vous aime, aimez-moi... Donnez-moi cette preuve...
Elle balbutiait, malbeureuse de refuser un don qu'elle s'était promis de faire avec tant de joie, sa joue chaude, sa bouche fiévreuse en quehfue sorte ruées sur le visage d'André :
— Plus lard, mon chéri... Nous ne pouvons pas rester plus lon<^temps. On nous cherche...
Il était à cent lieues d'imaginer les motifs de cette soudaine obstination... Mille sentiments le poussaient, parmi lcs(|uels celui du temps perdu, de cette cour à refaire; car il crut se trouver devant un manège de coquetterie...
— Je vous en prie, murmura-t-il... Vous ne savez pas ce que vous faites en vous refusant ainsi... Tout notre amour est menacé!
— Oh! pas cela, chéri, pas cela, dit-elle... Je ne veux pas vous perdre... Mais comprenez donc... Je suis, j'ai...
El avec une violence subite, elle ap[)liqua sa bouche à l'oreille de son amant pour lui murmurer le fatal secret.
Elle n'en eut pas le temps... Il l'avait renversée; mais, au moment même où elle se livrait avec une sorte d'ardeur désespérée, une interrogation cruelle barra le front du jeune homme d'une ride verticale...
Sa virilité, jusque là triomphante, s'éteignait en lui.
— Georgelte, murmura-t-il avec terreur, Georgette, qu*avez-vous fait?
Elle cachait son visage dans ses mains; elle attendait éperdument une caresse qui ne venait pas.