‹ Les plaisirs passionnés; romanChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quand André de Gérard rentra chez lui, il avait rimpression de fin du monde que laissent ces disgrâces... Il se murmurait rageusement :

— Je m'en fous!

Mais rien n'arrêtait la honte, cette sensation d'échec, cette impuissance ridicule qui a poussé tant de gens au suicide. Il avait beau résumer sa colère dans un ricanement :

— J'ai fait mes preuves!... Est-ce que je tiens tellement à augmenter ma collection!

Les mots ne guérissent pas les états d'âme... Il avait fait ses preuves avec d'autres, pas avec Georgette, et l'opinion de Georgette importait seule...

Combien il regrettait sa hâte...

Le temps qu'il voulait épargner, il allait le perdre; car, de toute son humiliation, de

tout son besoin de revanche, il voudrait posséder Georgette, il aimerait Georgette.

Sans le savoir, la jeune femme avait choisi le meilleur moyen de mettre André de Gérard à ses pieds.

Ce n'était pas seulement son amour-propre qui saignait : sa blessure atteignait son âme même.

Comme il faut toujours que la nature balance nos avantages, le beau séducteur recelait cette disgrâce auprès de laquelle, sans doute, celle d*avoir une loupe sur le front ou quelque cicatrice mal placée au visage n'eussent été que des enfantillages... Stendhal Ta connue, et aussi, Balzac avec la Castries, Jean-Jacques avec d'Houdetot,

Tout jeune, à seize ans, il avait voulu faire l'hommage de sa virginité à une femme de chambre... C'est l'âge où on ne sait pas encore que les femmes succombent tout à coup... Celle-ci, inexpérimentée, elle-même is'avisa de céder dans une alcôve où il l'avait suivie, fourrageant des jupes qu'on lui livrait, goûtant des baisers qu'on lui laissait prendre et ne comptant guère sur rien de plus... Or, elle s'était abandonnée soudain,

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avec un soupir, et avait attendu l'attaque du jeune mâle.

A sa grande surprise, cette attaque n'était pas venue.

Le plus surpris, ne fut pas elle.

Inquiet, confus, désespéré, André s'affola...

On a, à cet âge, de si longues preuves de puissance, un éveil si vif à la moindre image, des nuits si entières de volupté criante et dressée, qu'il nMmaginait pas une telle déconvenue possible...

Elle le fut hélas, et si complète, qu'il crut tout perdre à jamais... Plus il s'interrogeait pour savoir si le flot allait remonter, plus la nature, lâchement reployée, l'abandonnait. Son cœur se glaçait, une espèce de rictus douloureux errait sur son visage...

Le moindre abandon, une parole aimable, un prétexte pouvait le sauver...

Ce fut un éclat de rire qui vint.

La petite se tordait à le voir penaud et bouleversé!... Elle se rendait très bien compte, ayant eu, pendant les heures où il se pressait contre elle sans oser rien lui demander, la preuve qu'il était un homme, qu'il ne s'agissait que d'une défaillance momentanée... Mais elle ne songea guère à l'aider... Elle rit de le

voir pitoyable» trouvant la chose comique, nullement dramatique. Partie remise, voilà tout!... Sa raillerie se fît d'autant plus cruelle qu'elle ne disposait, ce soir-là, que d'un temps limité...

Kesté seul, il fut un orgueil saignant... Il se crut déshonoré, flétri, retranché de la communion des hommes.

Il dormit cependant, et le rêve lui accorda ce que la réalité lui avait refusé... C'eût été mal le connaître que de supposer qu'il y prit même garde... Séducteur né, la possession, pour lui, ne se confondait pas avec la jouissance... Il voulait posséder, triompher ardemment, puissamment, d'une créature féminine... Le jour qui suivit, rassuré par certains témoignages, il risqua, sous l'aiguillon de son amour-propre à vif, ce qu'il n'aurait jamais osé la veille : il monta la nuit, en retenant son haleine, l'escalier de service qui menait chez sa belle, gratta à la porte.

Elle ouvrit volontiers, mais elle fit encore une plaisanterie sur sa défaillance.

De nouveau, sa virilité mourut...

Il était maintenant dans le lit d'une femme, chose si surprenante pour lui, qu'elle aurait dû, pensait-il, le transporter jusqu'aux plus

formidables exploits amoureux, et, voilà qu'il cherchait, pâle eî contraint, à trouver une vigueur qui c 'apparaissait pas, à lutter comme un malheureux vieillard à la recherche d'un coup de surprise, o Lui, André de Gérard, un des meilleurs athlètes de sa classe!

Le dompteur qu'il rêvait d'être était dompté.

S'il avait pu pleurer, sans doute, l'heureuse diversion se serait produite; ou si cette femme, sotte et légère, eût été une petite mariée adorable d'innocence, la crise n'aurait laissé qu'une trace passagère. Sous le rire profanateur, les insultes même, la volonté essaya d'intervenir dans le domaine propre à l'inconscience, et tout sombra...

Il ne fut qu'une épave.

Les dents serrées, tremblant, indécis, ne lâchant pas une proie qui se révoltait, essayant des caresses qu'on lui refusait, ou qu'on acceptait avec dérision, il dut rentrer chez lui, passer cette nuit dans la honte...

Mais l'homme était de la race qui se ressaisit... Si jeune, il s'analysa et reconnut bientôt qu'il fallait avant toutes choses, un abandon, un oubli, fussent-ils artificiels... Il chercha, tâtonna, se dressa lui-même, comme on

dresse un cheval rétif... Enfin, un jour, un peu d'opium, un peu d'ivresse aidant, dans une de ces heures où il semble à la jeunesse qu'elle peut affronter même la honte, il vainquit, se retrouva...

Mais il lui resta une défiance.

En effet, faisant la cour à d'autres femmes, trop souvent au seuil du paradis» il fut précipité en enfer...

Alors, il devint un séducteur professionnel... La tare secrète qu'il redoutait toujours, fut la cause profonde de son immoralité; chacune de ses conquêtes achetée par la ruse, par de longs travaux d'approche...

Il fallait amener la victime jusqu'à la situation incertaine où il pouvait la refuser sans blesser son amour-propre.

Ainsi sa faiblesse était le plus puissant moyen de sa séduction : car les femmes étonnées prirent pour du dédain sa crainte, et, plus il reculait, plus elles le pressaient...

Il vivait sur le tranchant de ce rasoir.

Son geste de défense, devenu instinctif, ajou tait à la fascination de sa personne... Il n'en était pas moins un pauvre être toujours sur le qui-vive, toujours dans la crainte d'un coup d'assommoir...

Pour ne laisser dans l'ombre aucun coin de cette nature singulière et exquise à la fois, il faut signaler sa rancune contre les femmes... Sans doute, s'il les avait eues comme tout le monde, la gratitude eût éteint le mépris; les sentir si bien gagnées par lui, si prêtes à lui offrir les indicibles joies avec le parfum de leur âme, l'aurait apaisé... Mais ses premières déconvenues, la peur qu'il eut ensuite, la nécessité de se faire chasseur au lieu d'amoureux, lui firent découvrir chez elles plus de défauts que de qualités... Les prenant par la ruse et le calcul, il crut qu'elles y étaient plus sensibles qu'à la franchise et au génie...

En somme, elles ne se donnaient pas : il les forçait.

Rançon terrible du bonheur, rançon sans laquelle il est probable que l'humanité n'existerait pas... Bonaparte, tout puissant sur le champ de bataille, est presque démuni dans les alcôves, et Casanova, qui a des qualités de nègre, n'est dans la vie qu'un aigrefin...

Le médiocre, ignorant les lois universelles, se contente de vivre sous des coups qui sont tantôt ceux de la fortune, tantôt ceux du malheur; mais André de Gérard, trop intelli-

gent, organisait sa vie comme il organisait ses vices, et avait ainsi une raison secrète à son pessimisme...

L'EccIésiaste a tort quand il dit que le prix de la course ne va pas au fort; en réalité, la vitesse n'est qu'un des éléments de la course... André, beau, sain et riclie, en se cassant le nez sur une petite faiblesse, apprit les règles d'un jeu supérieur; ces règles Pavaient rendu sarcastique, mais plus grand que ses rivaux...

Une (juestion se pose qui vaut d'être résolue... Pourquoi, ayant vaincu, ne choisissait-il pas d'être le beau vainqueur? Pourquoi pas le bel amour, le noble amour? Tous les jours, une réponse nous vient de la vie : le scepticisme qui sauve, tue en même temps... André gardait le plaisir de vaincre et perdait le bonheur de posséder... C'est pourquoi, homme de toutes les instabilités, son idéal était Clotilde de Martemort, sa dot, son nom...

Les désillusions de la veille le faisaient se prémunir contre les blasements du lendemain! Il croyait de bonne foi (|ue le pain (juotidien de la vie était de cravates et de phupies...

Peut-être aussi n'était-il pas constitué pour mener jus(|u'au bout la lutte vers une supériorité dont il goûtait trop les amertumes... Se

laisser lomber le plus tôt possible dans Vaurea mediocritas peut devenir le secret effort d'un homme d'esprit... Il n'y a pas moyen de mieux mépriser le monde... Mais, — puissante excuse de la nature qui fait souffrir les hommes — ^ il eût été dommage qu'une sensibilité exquise ne fût pas épuisée avant que l'univers la rejetât comme un citron vidé... Georgette devait être le lieu des suprêmes épanouissements de Gérard : de ses dernières douleurs, de ses ultimes effrois?... Après cela, un abîme s'ouvrant, il serait reçu sur le mol oreiller des Martemort et suivrait toute sa vie le fastueux corbillard de sa propre existence, couvert des fleurs de sa jeunesse...

Le lendemain, Georgette recevait la visite d'André de Gérard, pâle d'une nuit sans sommeil, mais d'autant plus beau, par ce privilège de la jeunesse qui rend les yeux étincelants dans la fatigue et la bouche passionnante dans la souffrance...

Elle ne dit qu'un mot, le mot qu'il fallait :

— M'aimez-vous encore? Ne vous ai- je pas déplu?

Après quoi, il ne pouvait que la prendre dans ses bras, et elle lui murmura dans l'oreille, le motif de sa résistance.

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Cette situation était la meilleure qu'André put souhaiter ; une excuse derrière laquelle cacher sa faiblesse, puisque la nature lui rendait sa virilité quand il n'en avait pas besoin...

Au cours des plus tendres effusions, il feignit un emballement irrésistible et passa outre à rindisposition de Georgette,., Leur étreinte eut ainsi le caractère sanglant du viol habituel de Tépousée. Ravie et craintive, elle connut le bonheur dans Tivresse du triomphe d'André; car sa joie à lui fut indicible.

Des semaines splendides suivirent...

Sceptique, tranchons le mot, cynique dans le fond de sa nature, il goûta d'être le héros, ce personnage qui, tout à coup, domine une situation, reçoit sans donner, brille sans esprit, est aimé sans cœur... Les domestiques couraient sur ses pas avec des sourires, avides du moindre de ses ordres, et même, chez les femmes, il rencontrait une offre timide, le don de leur corps si cela lui avait phi.,.

Georgette vivait la vie double et triple de l'amour, ne faisant pas un geste qui n'eût pour objet de séduire son amant, ne cherchant, du soir au matin, qu'à trouver comment elle pourrait lui plaire, et montrant tou-

tefois cette singulière ardeur de la femme qui, parmi les plus grandes joies comme parmi les plus grands chagrins, s'occupe de ses Heurs, de ses oiseaux, de ses poissons et de son petit chien...

Son bonheur était une chose essentielle dont elle n'aurait pas, pour elle-même, cherché d'amplification, mais elle pressentait qu'André n'en jouirait pas ainsi, que tout était, pour lui, images voluptueuses, joies extérieures, moments d'orgueil, esclavage et domination...

Et alors, ces moments, elles les préparait, feignant des fantaisies, des caprices, dînant au restaurant, soupant au sortir des théâtres, allant passer une semaine dans les bois de Fontainebleau, revenant à Paris pour courir les couturières, les thés, les bals, les conférences et les salons...

Il n'avait pas eu de maîtresse comme elle, ce jeune et charmant corps, cet adorable et piquant esprit, celle courtisane avivant le désir, cette amie créant l'atmosphère de la volupté, celle brillante créature soumise comme un enfant, ce papillon posé sur toutes leâ Heurs de la vie.

UVRE DEUXIERIE

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