CHAPITRE I. — MERClRIi ET VÉNtS. I
Difficullés du problème. — Lue détermination directe des conditions de la rotation d une planète exige, avant tout, l'existence sur son disque de particularités ayant un caractère bien distinct, d'inéc^alités limiineuses, nettes, stables et bien limitées. (Jr, sur A énus, voici ce que l'on constate dans les conditions les plus favorables à son observation, c'est-à-dire lorsque, n'étant pas très éloignée de sa plus grande élongation, elle est voisine de sa pbase dichotome.
La région contiguë au limbe tourné vers le Soleil est toujours plus brillante que les pai'ties plus centrales qui s'étendent \ ers le lerminateur, toujours bordé par une pénombre étroite; dans ces portions on voit souvent des espèces de taches, les unes blanchâtres, rondes et relativement petites, les autres grisâtres, de forme allongée et plus étendues, parfois sous forme de bandes éti-oites parallèles au terminaleur; toutes sont plus fréquentes et plus \isibles au voisinage du terminateur, mais toujours peu distinctes, de contours si \agues et si insaisissables ([u'il est souvent difficile de décider si l'on a aflaire ou non à une illusion: elles ont toutes peu de durée, parfois se forment et disparaissent sous l'œil même de l'observateur, rappelant de près ces jeux rapides de lumière que du sommet d'un pic élevé on observe sur la mer de nuages qui l'entoure.
Dans certains cas, du reste assez rares, les taches sont un peu plus accentuées, les blanches un peu plus brillantes, les grises un peu plus sombres, et ([uoicpie leurs contours soient toujours vagues l'esprit n'a aucun doute sur leur réalité; bien que plusieurs d'entre elles aient été vues pendant plusieurs jours consécutifs à jieu près à la même position, on est loin de pouvoir en conclure que l'on a eu affaire à la même tache: le contraire serait plut(')t le cas.
Toutes les inégalités Unnineuses dont nous avons parlé sont, en eflet, dues à des différences d albedo des dillerentes parties des couches supérieures de l'atuiosphère si épaisse de ^ énus: bien certainement aussi ces taches ont par leur nature même des mouvements qui peuvent différer beaucoup d'une tache à l'autre suivant la profondeur de la couche réfléchissante.
Outre ces formes vagues et é|)hémères on a \u sur \ énus d autres taches beaucouj) plus caractéristiques et d un genre tout dillérent. Elles se di>tinguent [)ar une étendue l)ien plus considc-rable, par une durée plus longue et par des contours qui. bien que vagues encore, sont quchpiefois assez décidés pour donner à ce? formes un cachet
réel d'objectivité : telle est la grande tache grise {fig- 9) observée par Trouvelot du 3 au 6 septembre 1876, retrouvée par lui i5 ans plus lard et qu'il a pu suivre alors du 18 au ^5 février 1891. Ces pliénomènes, signalés pour la première fois par cet astronome, et cpii
Fig. 9-
correspondent à un étal tout particulier de stabilité des couches supérieures de l'atmosphère de Vénus, sont certainement trèsrares.
Telles sont les variations d'aspect toujours diffuses et presque toujours incertaines dont disposaient les astronomes qui les premiers tentèrent de déterminer les éléments de la rotation des deux planètes inférieures.
En outre, leur matériel instrumental n'était pas propre à des observations aussi délicates; pour éviter les colorations des images on avait augmenté, peu à peu, la distance focale de Tobjectif, et l'on était arrivé à employer des lentilles de 22'" de foyer, dont les ouvertures, généralement de 5'''" à Cf"\ ne dépassaient jamais 10'"'. L'image focale obtenue était donc fort peu lumineuse, et, d'un autre côté, on l'observait avec un oculaire presque indépendant de l'objectif et (|u'on devait souvent promener à la main.
J.-D, Cassini, Bianchini. — Aussi J.-D. Cassini ne conclut-il même pas, de ses observations de i(366 et 16G7, à la réalité de la rotation; a c'est en vain, dit-il, qu'on tâcherait de déterminer, par
CHAlMlRIi: I. — MERCURE ET VENUS.
■ce moyen, s'il y a mouvement ». Soixante ans plus tard, Biancliini fut plus audacieux et peut-être moins scrupuleux. Comme résultat des •observations qu'il fit sur Vénus, à différentes reprises (1726-172- ), à Rome et à Albano, non seulement il affirme la réalité de la rotation, <Jonne la valeur de sa durée 24 jours, et la direction de son axe incliné de 70" sur l'écliptique, mais aussi il publie une Carte de Vénus représentant, comme d'une stabilité parfaite, ces apparences pourtant si fugitives.
En réalité, les travaux de Biancliini sont sans valeur démonstrative.
En 1732, J. Cassini discuta l'ensemble des observations de son père et de Biancliini; cette discussion le conduisit à attribuer à Vénus une durée de 2,3^' 20'", voisine de celle de la Terre et de Mars.
V l'époque, cette conclusion fut admise et, pendant cinquante ans, aucun astronome ne s'occupa plus de cette question.
fV. [lerscliel. — il fallut, pour qu'elle revînt à actualité, que le :grand Herschel ait complètement changé le matériel instrumental et substitué aux appareils si incommodes et si incertains employés jusqu'alors des télescopes à la fois très lumineux et de grand pouvoir optique; de 1777 à 1788, cet illustre astronome étudia, à différentes reprises, Vénus avec ses excellents télescopes de 3"' et 6"' de foyer; mais ces observations, basées comme les anciennes sur les taches dont nous avons parlé, et auxquelles il convient cependant d'attacher grande importance, ne purent aboutir à rien de net. <( IjCS taches, dit-il, prenaient trop souvent l'apparence d'illusions d'optique... Cette planète a un mou\ement de rotation, mais il est difficile de croire qu'il soit d'une lenteur assez grande pour ne s'accomplir qu'en 24 jours; quanta la position de son axe de rotation, elle est plongée dans une incertitude plus grande encore. »
A la même époque, était en Hanovre, pays originaire d'Herschel, un amateur atissi passionné que lui pour l'Astronomie, Schrœter, d'abord conseiller de justice à Hanovre, puis bailli à fJlienlhal (près de Brème) où il avait ses propriétés. Il y avait fondé, de ses deniers, un observatoire, où il eut comme assistants Harding et l'illustre Bessel.
A- l'exemple d'Herschel, il y fabriquait ses télescopes et leur monture, l n de ces télescopes avait ()'" de foyer; celui dont se servait
ordinairement Schrœler en avait ^"' {Jig. lo); de 1777 à 1796, cet
Fie. 10.
Télescope de Schrœter.
astronome s'occupa assidûment de Vénus, qu'il observait surtout
Fig. II.
ïlchuncruros du croissant de Vénus, d'api'cs Schrœter. pendant le crépuscule du soir ou du jnatin. La qualité de ses instru-