LE MONT BLANC
Après une longue journée à travers les montagnes aux cimes arrondies et verdoyantes du Jura, le voyageur qui se dirige vers Genève se trouve tout à coup, au détour du chemin, à la Dole ou à la Faucille, en présence d’un des plus admirables spectacles qui soient au monde. En face de lui se dresse la masse énorme du mont Blanc, couvert d’une neige que le soleil qui se couche colore d’un ton rose indicible. A sa base, des montagnes élevées qui descendent par gradins ne semblent plus à côté de lui que d’humbles collines, écrasées qu’elles sont par la majesté du mont Blanc, et ce n’est que par un effort d'esprit qu’on leur restitue leur taille véritable. Puis à nos pieds, bordant ce beau lac de Genève qui semble, d’où nous sommes, un miroir qu'aucune ride ne vient ternir, se confondent déjà, dans la nuit qui descend, les bois, les cultures de toute sorte et les villes populeuses, témoignant de la petitesse de l’homme en présence de la grandeur de la nature.
Mais si ce splendide tableau, que la peinture a été jusqu'ici impuissante à reproduire, élève dans l’âme du poëte et du penseur des sentiments nouveaux, il a pour le savant un intérêt d’un autre ordre, mais qui ne lui est pas inférieur. Au mont Blanc se rattache d’une manière ineffaçable le nom de Saussure, qui, un des premiers, en 1787, en aborda le sommet, non, comme tant d’autres qui l’ont suivi, pour la vaine gloriole d'affronter la fatigue et le danger, mais pour étudier et résoudre les plus grands problèmes de la science. Cinquante-sept ans plus tard, un Français, M. Martins, le savant professeur de Montpellier, avait l’honneur de reprendre au sommet du mont Blanc les mêmes expériences, mais avec les moyens plus précis que les progrès de la science ont mis
aux mains des observateurs, et des faits nouveaux venaient confirmer des lois de la plus haute importance.
Pour nous, plus modestes dans nos visées, et surtout plus ignorants, le mont Blanc à d’autres motifs d'attraction. En effet, au pied de cet immense dôme de neige que percent seulement çà et la les aiguilles de la formidable ossature granitique qui la supportent, aux abords de cette ceinture de glaciers qui entourent de tous côtés comme une menace inces-
Fig. 34. — Genève et les Salèves.
sante pour l’habitant de la vallée, nous allons nous trouver au sein de la végétation alpine la plus caractérisée, car nous toucherons pour ainsi dire de la main cette région des glaces éternelles dont le voisinage nous a procuré nos plus rares et nos plus précieuses trouvailles.
Nous quittons donc rapidement Genève, la ville de De Candolle et de Boissier, non sans donner un souvenir à l’excellent et modeste directeur du Jardin botanique, le savant Reuter, avec qui nous aurions pu visiter avec fruit ces monts Salèves (fig. 34) dont nous apercevons à l’horizon les cimes
verdoyantes, et, remontant le cours de lArve par une route bien connue des touristes, nous nous dirigeons, aussi vite que nous le permettent les trouvailles que nous faisons à chaque pas, par Bonneville, Cluses et Sallanches, vers Chamounix (fig. 35), situé à une altitude de 1,044 mètres, et dont nous ferons le centre de nos opérations.
Notre intention n’est pas cependant, comme nous/l’avons
Fig. 35. — Chamounix et le Mont Blanc.
fait jusqu'ici pour d’autres points de nos Alpes, de parcourir tous les abords du colosse. Quelque riches que doivent être les récoltes que nous y ferions, nous trouverions trop peu de choses nouvelles pour ne pas tomber dans des redites nombreuses; nous laisserons donc de côté les excursions classiques du Brévent, du Montanvert, et nous nous limiterons à deux points qui ont un intérêt tout spécial, le Jardin de la Mer de Glace et les Grands-Mulets. Disons tout de suite que l'intérêt de ces deux localités réside dans ce fait que ce sont à proprement parler des éüts de végétation au milieu de
glaciers immenses que d'aucun côté on ne peut éviter pour les aborder, et que nous y trouverons les derniers représertants phanérogames du règne végétal.