FE SS S
enfin çà et là, bravant les orages et les tempêtes, des individus isolés de Mélèze, de Pinus silvestris et de P. uncinata, ainsi
que les Janiperus nana, Pinus Mughus et P. punulio, dont le tronc presque couché semble ramper le long des rochers, deviendront les uniques représentants de la végétation frutescente.
Pourtant il nous reste encore à indiquer une plante arbustive, la plus fréquente de toutes peut-être, mais assurément aussi la plus jolie. C’est le Rosage des Alpes (Rhododendron ferrugineum), dont les fleurs rose vif accompagnent un feuillage persistant vert foncé. Une autre espèce du même genre, et qui croît à la même altitude, le R. hirsutum, ne se rencontre pas dans les Alpes françaises; la première, qui s’établit tantôt sur de gigantesques blocs de rochers (fig. 8) dont il est le plus bel ornement, tantôt sur de vastes terrains accidentés, longtemps ensevelis sous la neige, descend parfois jusqu'au fond des sombres vallées. On la trouve sur toute l'étendue des Alpes d'Europe, depuis les Alpes maritimes jusqu’à leurs prolongements orientaux en Transylvanie.
Élevons-nous encore davantage. Partout autour de nous s'étendent de vastes prairies et d'immenses pâturages dont les plantes dominantes, quoique appartenant en général aux Renonculacées, aux Légumineuses, aux Rosacées, aux Composées, aux Cypéracées et aux Graminées, c’est-à-dire à des familles qui forment aussi le fond de la végétation des prairies de la plaine, en diffèrent cependant beaucoup spécifiquement. C’est bien ici que la véritable Flore des Alpes nous apparaît dans toute sa luxuriante individualité. Plus nous nous élèverons, plus la taille des végétaux diminuera, et en même temps leurs fleurs conserveront des proportions relativement plus grandes. Les plantes gazonnantes, qui forment encore des tapis continus, tendent à disparaître pour produire de petites touffes serrées, entre lesquelles le roc nu et les terrains couverts de débris gagnent toujours plus d'espace.
Les lieux les plus frais de la prairie nourrissent quelques plantes herbacées remarquables par leur développement.
chers...
ro
cs de
es blo
squé
œante
ig
Fig. 8
Citons au hasard le Veratrum album aux grandes feuilles plissées et aux fleurs verdâtres, les Gentiana Burseri et biloba, les Cirsium heterophyllum et spinosissimum, V Adenostyles albifrons, le Swertia perennis. C’est là que nous rencontrons aussi, formant un assemblage des plus gracieux : la Renouée des Alpes, les Centaurea nervosa et uniflora, le Lis de Saint-Bruno (Paradisia Liliastrum), le Delphinium montanum, qui passe pour l’un des types de quelques-uns de nos Pieds-dalouette vivaces d'ornement, l’Huqueninia tanacetifolia, le Phyteuma Halleri, si curieux par ses fleurs purpurines ou presque noires ; les Campanula thyrsoides et spicata toutes deux bisan-— nuelles et qu’on ne rencontre pour cette raison que dans les endroits où le sol n’est pas entièrement envahi par des espèces à souches souterraines vivaces; le Sanguisorba montana, l’Asphodelus subalpinus, le Ptarmica macrophylla, ete.
Les bords des ruisseaux et des torrents (fig. 9) alimentés soit par les eaux des lacs, soit par la fonte des neiges ou des glaciers, et le bord de ces lacs eux-mêmes sont les lieux de prédilectiou de la charmante Linaigrette de Scheuchzer et de plusieurs rares Cypéracées. On y trouve souvent aussi la Gentiane de Bavière, la Primevère farineuse, l’Epulobium origantfolium etc.; c’est enfin la station naturelle de la Tofeldie calyculée.
Dans les lacs mêmes les Potamogeton marinus, Sparqanium minimum et Ranunculus lutulentus deviennent à peu près les seuls représentants de la végétation des eaux.
Sur les pentes inclinées plus sèches et moins plantureuses, le bleu des Gentianes cespiteuses brille du plus vif éclat; à côté d'elles, nous remarquons toute une série de Saxifrages à port si caractéristique et à fleurs tantôt blanches ou verdâtres, tantôt rouge plus ou moins foncé, selon l’espèce; le Silene acaulis formant de belles toutfes émaillées d’une multitude de fleurs roses étoilées, le Léontopode ou Gnaphalium des
Alpes aux inflorescences cotonneuses blanchâtres, le Myosotis alpestris cultivé depuis quelques années dans les jardins, où, par sa taille humble et la durée de sa floraison, il est employé à la formation des bordures ; l’Orchis noir, l'Arnica, plusieurs
Fig. 9. — Les bords des ruisseaux et des torrents.
Androsaces, l’Aster des Alpes, la Vergerette de Villars, une série de Pédiculaires, de Potentilles, de Céraistes, d’Alchemilles et de Phyteuma, les Anemone narassiflora, vernals, alpina et Halleri, les très-jo'is Dianthus neglectus, Aretia de Vitali et Armeria alpina, etc.
Dans les lieux plus arides encore, formés d’abord de maigres prairies, ensuite de débris rocheux et au pied ou le long des grands rochers qui leur font suite, le botaniste récoltera la rare Saponaire jaune (Saponaria lutea), le Nard celtique (Valeriana celtica), les Génépis (Artemisia Mutellina, qlacialis et Villarsü), le Primula pedemontana, etc. Souvent, à côté d'eux, croissent des arbustes microscopiques : Empetrum nigrum, dont une autre espèce végète dans les régions froides
Fig. 10. — Salix herbacea.
ce l'Amérique du Sud, l’Airelle uligineuse et le Vaccinium vitis-Idæa, vulgairement désigné sous le nom de Bruyère de Norvège, plusieurs Saules à tiges grêles, étalées et munies de très-petites feuilles, mais dont le volume exagéré des racines témoigne d’un âge fort avancé; les Salix herbacea (fig. 10), reticulata, serpyllifolia et retusa en offrent souvent des exemples remarquables. Enfin les Loiseleuria procumbens ou Azalée mus coïde et Daphne striata.
Dans notre course, nous nous sommes insensiblement
élevés jusqu'aux régions des glaciers (fig. 11) et de la neige éternelle (fig. 12), qui étend de plus en plus son redoutable linceul. Parfois d'immenses éboulis, ou des rochers à pente trop rapide pour qu’elle puisse y durer toute l’année, et les moraines des glaciers, malgré les bouleversements qu’elles
Lu | |
\l SS je
Fig. 11. — Région des glaciers.
subissent, offrent encore quelques plantes luttant victorieusement contre les tempêtes et les frimas, et dont la végétation s'opère dans un très-court laps de temps. Nommons parmi elles : l'Oxytropis fœtida, le Draba nivalis, le Brassica repanda, l'Anémone du mont Baldo, le Cherleria sedoides, Y Androsace glacialis, les Saxifraga oppositifolia et biflora, le Potentilla frigida, le Ranunculus glacialis, le Senecio uniflorus, le Saussurea
depressa, le Valeriana saliunca, V'Eritrichium nanum, ainsi qu’un petitnombre d’autres se distinguant toutes par lexiguité de leurs formes gracieuses.
Plus haut, les végétaux Phanérogames disparaissent com— plétement.
Les Cryptogames, surtout les Lichens, véritables pionniers du monde végétal, les remplacent et s'élèvent jusqu'aux points culminants des Alpes, s'ils parviennent à trouver quelques rochers privés de neige sur lesquels 1ls se cramponnent. Puis toute trace de végétation disparait.
Ici s'arrête notre excursion, mais notre voyage n’est pas terminé. Nous avons voulu trouver des plantes alpines, et ‘ nous ne sommes allés les chercher que sur les lieux les plus élevés de nos montagnes.
Transportons-nous maintenant, par la pensée, dans les contrées polaires, couvertes éternellement par la neige, et où le rouge Protococcus nivalis qui l’ensanglant> rappelle seul l'organisation végétale. Dirigeons-nous vers le sud, et de même que si nous descendions des sommets où nous étions tout à l’heure, nous verrons se dérouler une série analogue de plantes. D'abord apparaîtront les Mousses et les Lichens que nous avions trouvés sur les rochers les plus inaccessibles ; puis, au moment où la nature se réveille dans ces contrées désolées, un parterre de petites plantes, en touffes isolées : Andromeda, Papaver, Ranunculus, Saxifraga (fig. 13), et toutes ces miniatures que nous avaient présentées les régions voisines des neiges et des glaciers. En avançant toujours, nous rencontrons d'abord quelques buissons isolés de Saules nains, de Bouleaux rabougris, en même temps que la prairie devient plus dense, et nous rappelle par sa composition celle que nous trouvions au-dessus de nos sombres forêts de Sapins. Peu à peu, des bois véritables se forment, les Coniferes (fig. 14) se montrent et finissent par dominer le paysage. En continuant
INTRODUCTION 17 notre voyage vers le Sud, nous rencontrons successivement avec les cultures le Chêne, le Hêtre et le Châtaignier, et nous
Fig. 12. — Région des Neiges éternelles.
arrivons finalement à ces climats tempérés desquels nous étions partis en commençant.
Ainsi qu’on le voit, et c’est là ce que nous voulions essayer de faire bien comprendre, ce qui fait le caractère essentiel des
plantes que nous désignons sous le nom de plantes alpines, ce n’est pas tant d’être nées à une grande hauteur sur nos montagnes, comme leur nom semblerait l’indiquer, puisque dans les régions polaires elles croissent naturellement à des altitudes souvent de quelques mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Le fait essentiel qui les domine, c’est qu’elles soient originaires de localités à hiver très-prolongé, trèsfroid, et à été très-court, ce qui se réalise de deux façons : sous nos climats par l’altitude, au nord par le voisinage du pôle. Plus ce fait dominera l’existence d’une espèce, plus cette espèce revêtira le caractère d’une plante alpine. Nous insistons d'autant plus sur ce point qu’il sera plus important à avoir présent à la mémoire, chaque fois qu'il s’agira de rechercher le mode de culture le plus convenable pour une espèce donnée.
De ce qui précède, il résultera aussi que expression de plantes alpines ne caractérise pas un groupe de plantes scientifiquement délimité. Si, en effet, on parcourt la liste des espèces composant la flore des hauts sommets et des régions polaires, on remarque que ces espèces appartiennent à des familles nombreuses qui elles-mêmes fournissent fréquemment d’autres représentants aux climats tempérés, et même tropicaux. Aussi ne faudra-t-il pas être surpris s’il arrive que quelques plantes se trouvent un peu arbitrairement admises par certaines listes de plantes alpines et exclues par d’autres. La ligne de démarcation est loin d’être assez absolument tranchée pour ne pas autoriser ces divergences.
Il existe cependant un certain nombre de caractères communs que nous devons faire connaître, bien qu’il ne convienne d’attacher à aucun d’eux une valeur absolue, et que Pun ou plusieurs d’entre eux puissent faire défaut.
La durée des plantes alpines est très-rarement annuelle; presque toutes les espèces sont ou vivaces par leurs parties
souterraines, où faiblement arbustives. Dans les deux cas, les dimensions sont très-réduites, et on pourrait dire que le nanisme est un des caractères qui frappent le plus de prime abord.
Si les tiges sont en général petites et grêles, par contre les racines prennent des proportions relativement considéra-
is °° LD
Fig. 13. — Saxifrages variées.
bles, soit en longueur soit en volume, et excèdent même assez souvent cinq à six fois les dimensions des parties aériennes. Tel est le cas, par exemple, pour les 7r2folium alpinum et Astragalus aristatus, qu’on ne peut extraire facilement du sol qu’à l’aide d’une houlette solide où d’un piochon. Ces racines, qui s’enfoncent profondément dans le sol, sont rarement simples, mais presque toujours très-rameuses et douées, surtout
dans les espèces vivaces, de la propriété d'émettre des bourweons destinés à assurer la conservation de l’espèce contre les causes diverses de destruction qui doivent se produire sans cesse.
Les tiges sont souvent abondantes, courtes et grêles; elles affectent fréquemment la disposition étalée, et il est rare, alors, qu’elles ne soient pas radicantes.
D’autres fois elles sont plus réduites encore et dépassent à peine deux à trois centimètres de hauteur. Elles peuvent, dans ce cas, former, par le rapprochement plus ou moins serré d'une multitude de ramifications qui atteignent toutes à la même hauteur, des touffes gazonnantes ou des tapis d’une grande étendue. |
Les feuilles n’offrent pas de caractères distinctifs ‘bien accusés. Cependant, quoique très-variables dans leurs formes, on peut dire qu’elles sont, comme les tiges, assez souvent réduites aux plus minimes proportions. Ce qui peut sérvir encore à les caractériser, c’est : leur épaisseur, leur consis-tance parfois succulente ou cartilagineuse, leur villosité plus ou moins grande, leur coloration souvent blanchâtre, l’odeur suave et pénétrante qu’elles exhalent, selon l'espèce, quand on les froisse dans les doigts, et enfin et surtout leur disposition fréquemment en rosette.
Les principaux traits caractéristiques de leurs fleurs sont, comme ceux tirés des feuilles, assez variables et partant difficiles à généraliser. On peut dire, d’une manière générale, qu'elles présentent fréquemment, par rapport aux dimensions des tiges, une grandeur souvent remarquable, qui dépasse même dans quelque cas plusieurs fois celle de la plante tout entiere. La plupart sont sessiles ou très-brièvement pédonculées. Leurs couleurs sont aussi beaucoup plus vives et plus variées que celles des plantes des plaines, et, sous ce rapport, la différence qui existe entre le tapis végétal des
Fig. 14. — Forèt de Sapins.
prairies alpines et celui des plaines frappent l'œil le moins exercé; mais il faut ajouter que dans nos cultures, un certain nombre d'entre elles se dégradent un peu au double point de vue de l’ampleur des fleurs et de l’intensité du coloris.
En définitive, les caractères propres à la végétation des plantes alpines pourraient se résumer ainsi :
RACINES s’implantant profondément dans le sol, le plus souvent rameuses, excédant de beaucoup, dans la grande généralité des cas, la longueur des tiges auxquelles elles donnent naissance ;
TiGES courtes, même dans les rares espèces arbustives, derniers représentants de la végétation frutescente, et le plus souvent étalées et radicantes ; ,
FEUILLES généralement réduites à de faibles dimensions, rarement glabres, parfois blanchâtres ou odorantes, plus ou moins poilues ou hérissées et affectant une disposition en rosette; et enfin :
FLEURS souvent sessiles et très-grandes, de coloris variés ou uniformes, mais toujours vifs.