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CONDITIONS D'EXISTENCE DE LA FLORE ALPINE

I est important, pour celui qui veut se livrer à l'acclimatation des plantes alpines, de connaitre les conditions dans lesquelles celles-ci se développent dans l’état naturel. Ces conditions

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Mdr re ne se retrouvent sans doute pas dans nos climats, mais il est possible, dans bien des cas,

d'y suppléer par des moyens artificiels. C'est

précisément dans la recherche et l'application de ces moyens-là que résident tous les secrets de cette acclimatation. Nous essayerons donc de saisir le mieux possible l’état de ces conditions dans nos Alpes, afin de remédier aux inconvénients que présente pour les cultures alpines un climat très-différent et parfois meurtrier.

La première condition de développement chez les plantes des Alpes est, comme dans toute autre végétation, la production d’un degré quelconque de chaleur. Si le thermomètre ne s’élevait jamais au-dessus de zéro, le soleil pourrait inonder le paysage de sa clarté sans qu'il se produisit de mouvement dans la vie végétale, à supposer même que le sol fût libre de neige ou de glace. Mais tandis que pour faire croître et fleurir les plantes de nos plaines il faut un certain déploiement de chaleur, il n’en est point de même dans les plantes des Alpes, où le plus minime degré au-dessus du point de congélation : appelle les plantes à la vie. La végétation des zones supérieures est soumise à un traitement fort rigide et jouit d’un été si court et si froid

MR, > ie qu'il représenterait l'hiver pour les plantes de nos plaines. Cependant ces espèces accomplissent pendant ce court espace de temps le cycle complet de leur existence annuelle. Elles fleurissent et mürissent leurs graines aussi bien que les plantes de nos plaines. Leur port rabougri, la brièveté de leurs tiges, ia petitesse de leurs organes foliacés, contribuent évidemment à activer le réveil et la vie en reportant sur la fleur et les organes reproducteurs toute la sève qu’envoient à la plante les nombreuses racines dont nous avons constaté l’existence, chez les espèces alpines.Il faut cependant reconnaître que dansles conditions où se trouve la flore alpine elle est à même de jouir d’une chaleur vive et intense par le fait que les rayons solaires dardent plus longtemps, d’une manière plus continue sur elle et que la couche d’atmosphère est moins considérable que dans nos plaines. Mais si, pendant la journée et lorsque le soleil exerce son influence, cette végétation jouit d'un degré élevé de chaleur elle a, par contre, à endurer des nuits froides et rigoureuses pendant lesquelles le thermomètre descend quelquefois à 5 ou 6 degrés au-dessous de zéro.

Une seconde condition essentielle à ce développement rapide de la vie végétale, c'est la lu-

EUPTT ee mière, La lumière est, après la chaleur, le principal élément dont cette flore s'abreuve. À cette altitude la nature prodigue la lumière dans des proportions beaucoup plus considérables que dans nos plaines. A l’époque de son réveil, la flore alpine se trouve immédiatement au bénéfice de la même dose de lumière que reçoivent les plantes de nos plaines en plein été. Le printemps, dans les zones supérieures, se trouve retardé de trois ou quatre mois sur le nôtre; pour être plus exact il faut dire qu'il n’y existe pas. En effet, la végétation alpine entre en possession des avantages de l’été immédiatement après la fonte des neiges et sans avoir à passer par une saison intermédiaire. L'époque de la disparition des neiges dans les régions alpines est généralement celle des plus longs jours de l’année et tombe sur les mois de mai et de juin. En peu de temps, souvent en quelques heures, on peut voir le champ de neige transformé en un pâturage verdoyant et émaillé de fleurs. Après sept ou huit mois de sommeil, les plantes se trouvent tout à coup exposées aux conditions les plus favorables à leur croissance et à leur développement. Lumière, chaleur et humidité, tout concourt à achever ce travail, qui n’est interrompu que par des nuits

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très courtes. Les plantes jouissent alors de 12, 14 et même 16 heures de lumière consécutive toujours pure et intense ; or, dans nos contrées au contraire la végétation ne jouit au printemps que de jours fort courts et souvent nébuleux. Nos nuits longues et chaudes, nos crépuscules et nos aurores n'existent presque pas là-haut. Le nombre beaucoup plus considérable chez nous, -des jours sombres et nébuleux pendant lesquels la lumière du soleil est interceptée par les nuages ou les brouillards diminue encore la dose de lumière ou d'insolation ce qui permet aux organes foliacés et aux tiges de se développer au détriment des fleurs. Plus la lumière est intense et abondante et plus les fleurs seront nombreuses et développées ; au contraire si le jour est nébuleux, si la lumière est diffuse et voilée, les organes secondaires des plantes prendront plus d'extension et de développement, C'est ce qui nous explique pourquoi les plantes alpines que nous cultivons chez nous tendent généralement à alionger leurs tiges et à augmenter le nombre et le volume de leurs feuilles, au détriment des fleurs.

Une forte dose de lumière est nécessaire aux plantes dont on veut obtenir beaucoup de fleurs. Les plantes des Alpes, loin de craindre les

LES ER rayons solaires, exigent au contraire la lumière et l’insolation. Ces végétaux sont « reine Kinder des Lichtes » comme les a appelés un poète allemand ; on netrouve pas de champignons dans les Alpes, ni aucune plante qui n’appartienne franchement au domaine de la lumière, Aussi les espèces de nos plaines qui se trouvent transportées là-haut sont-elles parées de couleurs bien plus vives, bien plus pures qu'elles ne le sont chez nous. Voyez le Myosotis dans les Alpes. Quelle teinte ravissante, quel bleu adorable ! Et la Primevère farineuse! Comparez donc la corolle de celles qui croissent dans nos marais avec celle de la plante alpine. On les dirait absolument différentes. Il en est de même de la simple esparcette (Onobrychis sativa Lam.) dont la couleur est tellement plus vive dans les Alpes que quelques botanistes en ont fait une espèce à part. Je pourrais multiplier les exemples. Mais il suffira de rappeler aux cultivateurs de plantes, les nombreuses déceptions qu'ils ont eues lorsqu'ils ont vu dans leur jardin les gracieuses fleurs des régions nivales produire des corolles pâles et moins colorées que dans la station naturelle. Ils ont alors compris que la position étant très ombragée, il fallait essayer de placer les plantes au soleil et ont été surpris

EE Q l’année suivante en voyant la couleur vive et brillante de leurs fleurs.

Mais si la chaleur et la lumière sont nécessaires aux plantes alpines pour se développer, il est une troisième condition qui leur est indispensable et qui ne doit jamais leur faire défaut dans les cultures. Les rayons du soleil auraient bientôt anéanti ces organes délicats, ces fleurs légères, ces corolles si fraîches et si fines s’il ne se trouvait un agent protecteur pour empêcher les dégâts. Cet agent c’est l’eau répandue dans l'air sous forme de vapeurs et qui entoure la plante comme d'une gaze légère, empêchant ainsi les rayons du soleil de brüler ses organes. Pour se rendre compte de l'importance du rôle que joue l'humidité de l'air, on peut faire une petite expérience bien simple et que chacun peut essayer. Prenez, d'une espèce délicate et sortant d'une serre chaude, deux pieds de même grandeur et ayant crû dans les mêmes conditions ; placez-en un au plein midi dans un endroit sec et de manière que les rayons solaires l'atteignent dans le milieu du jour. Vous verrez bientôt votre plante souffrir et ses. feuilles se brûler sous linfluence de la chaleur sèche du soleil. Recommencez le lendemain votre expérience au même endroit avec le second pied

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Set mais en plaçant celui-ci au-dessus d’un bassin d’eau sans toutefois que le pot trempe dans le milieu ambiant. Le soleil produira l’évaporation de l’eau ; si l’air est tranquille, la vapeur de cette eau se maintiendra pendant un certain temps au dessus du bassin, c’est-à-dire autour de la plante et empêchera le mal. C’est ainsi que dans les Alpes, les plus délicates corolles des fleurs sont préservées contre l'influence pernicieuse des rayons brüûülants du soleil par la couche de vapeurs qui plâne pendant une grande partie de la journée sur le sol. Quand l'été s'empare de la nature alpine, le sol nage dans l’eau qu'a produite la fonte des neiges; ce sol spongieux garde cette eau pendant longtemps et la renä à l'atmosphère aussitôt que celui-ci commence à se dessécher. Puis dans les parties dominées par des sommets plus élevés, la neige qui fond pendant tout l'été sur les hauteurs, envoie dans les régions alpines et sous-alpines l’eau qui leur est nécessaire pour maintenir l'humidité de l'air. En outre, les nuits produisent régulièrement, lorsqu'il ne pleut pas, de riches et abondantes rosées dont les effets se font sentir le jour en remplissant l'air de vapeurs. Plus tard, dans les mois d'août et de septembre, l'air est plus sec, les doses de rosées matinales étant moins fortes :

Bet * GE c'est alors qu’a lieu le travail de maturation des graines pour lequel la trop forte humidité serait préjudiciable. La plante entre alors dans une période de repos relatif ; elle a déposé ses brillants attraits et semble inactive. Elle n’en poursuit cependant pas moins un travail incessant et fort intéressant à observer. Pendant cette période de sa vie, les parties extérieures de la plante n’ont aucun besoin d'humidité, car les graines, pour mürir, doivent être sous l'influence directe des rayons solaires et d’une chaleur sèche. Puis, lorsque l’activité de la sève n'est plus nécessaire à la graine qui, une fois müre, tombe et se répand autour du pied mère, elle se reporte sur les organes souterrains où s’opère un travail différent. Les racines se gonflent et se remplissent de sucs nourriciers, les bulbes secrètent les aliments: qui seront nécessaires à la plante pour le printemps suivant; en un mot la plante pourvoit à ses besoins futurs. C’est l’hiver qui est à la porte ; avant cependant d’entrer dans cette période de sommeil, il semble que la végétation alpine tente un dernier et suprème effort de vie et de développement. C’est alors que se forment les boutons à fleurs sur les espèces vernales chez lesquelles tout doit être prèt pour que le premier soleil du printemps

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CRT Lee fasse épanouir les fleurs. Prenez une soldanelleou une Anemone vernalhis L. à la veille d’être surprise par l'hiver; examinez attentivement la plante. Vous y trouverez, au centre de la rosace de feuilles, bien cachés dans le cœur de la touffe,. les boutons qui fleuriront au printemps. Lorsque la neige vient recouvrir le terrain de la montagne, les boutons des fleurs printanières sont déjà formés et se trouvent dans un état plus ou moins avancé. C’est le même phénomène qui se produit chez les plantes bulbeuses du cap de Bonne-Espérance ainsi que chez les plantes des steppes centrales de l'Asie. Ces boutons tout formés n'auront pas à souffrir des. changements de température particuliers aux hivers de nos plaines, car les plantes seront recouvertes de neige pendant tout le temps que durera l'hiver. Aussitôt cette couche disparue et. le soleil reprenant ses droits, ces boutons grossissent et la fleur apparaît. Il est même des espèces précoces dont les fleurs, pour se développer, n’attendent pas même que la couche de neige ait entièrement disparu et émergent quelquefois au-dessus de la couche glacée lorsque celle-ci est devenue assez mince pour leur permettre de la percer. J'ai constaté le fait chez les Crocus et les Soldanelles, et au sujet de cette dernière-

Le QU espèce, le D'Christ(! déclare avoir trouvé des Soldanelles dont les fleurs s’épanouissaient sous la couche de neige dans laquelle elles s'étaient creusé de petites cavités.

Ce dernier effort de développement chez les plantes des Alpes amène quelquefois celles-ci, sous l'influence des pluies qui précèdent l'hiver,

entr'ouvrir leur corolle. Ce phénomène se produit surtout dans les régions inférieures, lorsque l'hiver se fait trop longtemps attendre et qu’au lieu de la neige qui doit la recouvrir, cette végétation est soumise à l'influence des pluies automnales et du soleil. Comme nous l'avons vue prête à se développer au printemps sous la moindre influence de chaleur et de lumière, ainsi nous expliquons-nous facilement les causes qui nous permettent quelquefois de jouir de a flore vernale en plein automne. Qui n'a tressailli de joie à la vue des touffes de bleues gentianes et de potentilles dorées qui garnissent souvent, pendant les mois d'octobre, de novembre et même en plein hiver, les pentes ensoleillées de notre Salève ? Il arrive quelquefois que sur les montagnes calcaires, où ce fait semble se produire plus fréquemment que sur les au-

() La flore de la Suisse et ses origines. Page 377.

+ or tres, les plantes vernales fleurissent pendant tout l’hiver lorsqu'il n’y a pas de neige. Nos derniers hivers ont été particulièrement favorables à ce mouvement anticipé de végétation lequel nuit, cela se comprend, à la floraison du printemps.

L’humidité est donc l’une des trois conditions essentielles de la vie cnez la végétation alpine. On objecte quelquefois que tel ne peut être le cas chez les espèces saxatiles dont les racines s’enfoncent dans le roc et dont la verdure est exposée aux rayons desséchants du soleil le plus ardent. Cette objection repose sur les idées absolument fausses qu’on se fait parfois de la nature de ces fissures de rochers qui ne sont point sèches comme on le croit. En effet, les racines de ce genre de plantes sont extrêmement développées et s’enfoncent profondément dans le roc; les fentes, souvent très profondes, sont

entretenues dans une constante humidité qui

suinte tout le long de leurs parois et communique aux racines de la plante l’eau dont celle-ci a besoin. Cette eau s'échappe en vapeurs par le côté extérieur de la fente, c’est-à-dire précisément à l'endroit où se trouvent les organes foliacés de la plante. Celle-ci se trouve donc dans les mêmes conditions atmosphériques que celles

LR de leurs sœurs qui se trouvent dans le sol frais et humide du pâturage. Dans les endroits les plus arides et les plus chauds, les fissures des rochers sont enduites d'humidité. Les cactées et les diverses espèces succulentes qui garnissent les rochers des plateaux du Mexique ou des autres contrées de l'Amérique tropicale, ne sont nullement privées d’eau comme le pensent beaucoup de voyageurs. Les racines de ces plantes s’en vont au loin, au travers des fentes, chercher la fraicheur dont leurs organes extérieurs ont besoin. C’est une erreur de croire que les plantes grasses vivent d'air. Un grand praticien dans l’art de cultiver ces plantes me racontait un jour que, se trouvant quelque part aux environs de Naples en conversation avec un amateur non convaincu de ce que je viens de dire, il lui proposa d'arracher une superbe plante d'Opuntia qui sortait de la fente d’un rocher du voisinage, à l’apparence très aride. On tenta l'aventure et on trouva que, malgré la grande sécheresse de l'époque et de tout le terrain d’alentour, les racines du dit Opuntia plongeaient dans un milieu absolument humide et s’enfonçaient dans des fissures où ruisselait l’eau. Ces fissures sont nombreuses dans les rochers calcaires; elles le sont moins sur la

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roche primitive. Au sujet de leurs fonctions, de leur existence et des effets qu’elles produisent, M. A. Brun vient de publier dans l’Echo des Alpes (1), un travail des plus intéressants et des plus dignes d’attention. Ces diaclases qui se forment insensiblement, sous l'influence du gel et du dégel, dans le sein des pierres les plus dures et les moins poreuses, produisent des effets considérables et jouent un très grand rôle dans la destruction des montagnes. L’humidité pénètre dans toutes les sortes de pierre avec plus ou moins de promptitude, suivant la nature de celles ci; mais il n’en est aucune qui ne soit soumise à cette loi. Tandis que les unes la boivent avec autant d’avidité qu’un morceau de sucre, d’autres, au contraire, ne la laissent pénétrer dans leurs interstices microscopiques qu’au bout d’un temps fort long. Les rochers sont donc imprégnés d’humidité et peuvent rendre aux racines des plantes qu'elles contiennent cette fraicheur dont elles ont un si grand besoin.

Les plantes qui croissent dans les pierriers ou les éboulis sont également entourées de fraîcheur et d'humidité, malgré l'apparence aride de leur

(1) Destruction des arêtes des Alpes, par M. A. Brun. Echo des Alpes, 1884, n° 1.

SES habitation. Leurs racines, leurs stolons et leurs tiges souterraines sont entretenus dans une humidité constante par la présence des pierres qui empêchent l’évaporation. Fouillez dans l’endroit en apparence le plus sec et le plus aride, la couche de matériaux qui recouvre le sol dans l'endroit qui forme un pierrier. Si la couche supérieure exposée à l'air et au soleil est sèche, il en est tout autrement dans les parties inférieures. Plus vous avancez vers le sol et plus vous constatez d'humidité chez les pierres; enfin, vous trouverez que le terrain dans lequel les plantes enfoncent leurs racines est absolument humide, malgré la sécheresse de l'air extérieur. Aussi trouve-t-on en abondance, dans ces amas de pierres qui paraissent si contraires à toute espèce de vie, les plantes les plus jolies, les fleurs les plus délicates et les plus fines qu'il soit possible de rencontrer. C’est là que se plait la plus fraiche, la plus gracieuse et la plus suave des fleurs de nos Alpes; je veux parler du pavot blanc des pierriers, le Papaver alpinum L. Délicieuse apparition au milieu de la plus désolée des natures, cette plante est aux yeux de bien des alpinistes la plus adorable d’entre les fleurs. Si vous ne la connaissez pas lecteur, oh! vous perdez beaucoup. Impossible de vous la

AE: 15 Pre décrire ; le pinceau, même le plus habile, ne peut rendre ces gracieux contours et sa corolle glacée avec son cœur d'étamines d’or.

Elle n'est point commune et ne se trouve jamais en grandes quantités au même endroit.

On la trouve aux Vergys; allez-y pour l’admirer là-bas et lui rendre votre culte. Mais, de grâce, ne l’arrachez pas cela ne servirait de rien; j'ai commis ce crime un jour et m'en suis amèrement repenti, car aucun des pieds que j'avais emportés n’a réussi à reprendre vie chez moi, malgré les tendres soins qui leur furent prodigués. Par contre, le semis est un moyen sûr et infaillible de se la procurer. La graine est toujours très abondante dans ses capsules, et il est facile de les récolter pendant les courses d'été ou d'automne. Un pied de ce pavot, obtenu de semis, a fleuri tellement abondamment dans une rocaille de Frontenex, qu'il n’a pas été possible d'en compter les fleurs. C'était un perpétuel bouquet d’albâtre et d’or pendant toute la belle saison. On fut très étonné, l’année suivante, de trouver de jeunes pavots alpins dans les différentes parties de la rocaille ; le vent avait disséminé les graines qui avaient germé et donnèrent de nouvelles plantes. C'est encore dans ces pierriers si maudits du touriste, auquel ils ont plus d’une

fois causé d'amères souffrances, qu'on rencontre le charmant Thlaspi rotundifolium Gaud., le Ranunculus parnassifolius L., la Viola cenisia L., le Senicio Doronicum, la Linania alpina Mill , et tant d'autres plantes qui font les délices du voyageur. Ne médisons donc pas des pierriers, nous que leur flore passionne à juste titre.

Il est enfin un troisième cas dans lequel le rocher se présente à nous comme un réservoir d'humidité et de fraîcheur en faveur des plantes ; je veux parler des lappiaz. Tout alpiniste comprend ce mot de lappiaz, qui lui rappelle tant d'amers souvenirs et de déboires sans fin. Pour ceux qui ne le connaissent pas, je dirai que le lappiaz peut être comparé à un glacier de roches ; c'est une vaste étendue de rochers plats, toujours calcaires, rongés, perforés en tous sens par le temps et les agents atmosphériques. Ne vous y aventurez jamais de nuit; malheur à vous si vous vous égarez dans un deces épouvantables champs de pierres, car rien n’est plus dangereux. Les trous, les fentes abondent de tous les côtés et vous ne pouvez faire deux pas sans rencontrer de ces creux cachés par des arbustes, des buissons dans lesquels vous risquez de vous tordre le pied. Dans ces cavités plus ou moins profondes, plus ou moins grandes et larges,

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nous trouvons une terre végétale de première qualité. Elle est poreuse, spongieuse et maintenue dans un état de constante humidité. Aussi ne s’étonne-t-on pas de rencontrer dans les lappiaz des Vergys, par exemple, ou dans d'autres ure végétation paludéenne et des plantes qui exigent une grande fraicheur. Dans les lappiaz du Marchairuz se trouvent les plus belles fougères et les plus riches espèces d’entre les plantes des régions hamides et tourbeuses.

J'ai parlé de terreau et d’humus dans les cavités des lappiaz; comment, se demande:t-on quelquefois, comment cet humus, ce terrain riche et fécond, peut-il se former dans ces rochers arides et isolés? Comment, ont demandé bien des personnes, se forme lé terreau qui se trouve dans les parties supérieures des montagnes, dans les fentes des rochers, sur les corniches avancées et sur les crêtes les plus élevées, là où toute vie organique fait défaut et où c'est à peine si quelques phanérogames peuvent fleurir pendant quelques semaines ? Nous arrivons ici à la quatrième condition d'existence de la flore alpine, celle du sol, qui n'est pas la moins importante.

Pour se faire une idée exacte de la manière dont se forme, dans les hautes montagnes, le

el : Nes terreau dans lequel se développe toute cette végétation, il sera bon d'étudier la chose dans un domaine plus rapproché de nous, qui nous soit plus familier et où nous puissions entreprendre: une suite d’excursions et d'observations. Allons. par exemple sur le sommet du Salève et examinons-y attentivement les roches qui s’y trouvent. [ci ce sont de gros blocs de rochers fendus, crevassés, lézardés et travaillés par l’eau et le temps. Les crevasses se dirigent dans tous les sens et sont plus ou moins profondes ; en plusieurs endroits elles sont devenues si grandes que la pierre est partagée en deux parties Dans chacune de ces fentes nous trouvons une végétation parfaitement établie et plus ou moins variée. Tandis que dans les plus jeunes et les moins développées nous ne trouvons que des lichens, des mousses et d’autres cryptogames, les plus profondes donnent asile aux espèces supérieures et même à des arbustes et à des arbres. Dans les petites fissures on ne voit pas encore de terreau; les lichens s’attachent au roc dont l'humidité et les quelques débris minéraux qui s’en détachent suffisent pour les faire vivre. Les mousses, plus développées en organisme et qui ont besoin de davantage de nourriture, viennent vivre dans les fentes plus profondes

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