CHAPITRE II
Pavot à opium.
Papaver somniferum, L.
Plante dicotylédone de la famille des Papavcracées.
Historique. — Localités. — Variétés de pavots. — Composition de l'opium.
— Terrain. — Semis. — Soins d'entretien. — Récolte de l'opium. — Exécution des scarifications. — Enlèvement du suc. — Ifcssiccation du suc. — Produit en opium. — Produit en graines. — Usages de l'opium. — Emballage. — Sophistication. — Valeur commerciale. — Variétés d'opium.
— Bibliographie,
Historique. — Le pavot contient un suc laiteux qui constitue la substance que l'on a nommée opium, produit connu depuis les temps les plus reculés. L'opium que fournissait autrefois la Thébaïde était renommé pour ses propriétés médicinales et sa vertu enivrante.
Localités. — L'opium se récolte principalement en Egypte, en Perse, en Turquie et dans l'Amérique méridionale. Les Indes anglaises en expédient chaque année en Chine une quantité considérable. C'est à partir de 1840, que les Chinois ont pris la funeste habitude de le fumer comme du tabac. En 1856, les Indes britanniques ont vendu à Canton 182 000 caisses ou 127 400 000 kilog. d'opium, malgré les lois chinoises qui en défendent l'importation et le commerce : en 1837, ils n'avaient expédié en Chine que 40 000 caisses ou 8 800 000 kilog.
La culture du pavot à opium a pris depuis vingt ans environ des proportions vraiment alarmantes. Le Bengale, qui ne produisait en 1844 que 15 000 caisses ou 1 050 000 kilog. en a récolté, en 1855, 81000 caisses ou 5 670 000 kilog. Bombay et Calcutta en ont fourni en 1855, 82 000 caisses ou 5 640 000 kilog. En 1850, on estimait le nombre des
ouvriers occupés à la récolte de l'opium du Bengale, à 127 000.
On a essayé, depuis un demi-siècle, d'introduire en France la culture du pavot à opium. Les résultats obtenus dans la Guyenne, en Auvergne et dans la Picardie ont été très satisfaisants. Nonobstant il est encore très-douteux qu'on parvienne à la naturaliser. L'Algérie semble plutôt appelée que la France à rivaliser avec l'Asie. Jusqu'à ce jour le climat des provinces "d'Alger et d'Oran a paru très-favorable à l'extraction de l'opium. C'est la rareté de la main-d'œuvre qui a limité jusqu'à ce moment l'extension de cette culture industrielle.
Variété de pavots. — 1° Pavot à fleur pourpre.— La variété de pavot, que l'on a de tout temps désignée sous le nom de pavot à opium, a des fleurs rouge foncé. Le célèbre opium de la Thébaïde était produit par un pavot à fleur rouge pourpre. Cette variété, que l'on désigne souvent sous les noms de pavot à fleur noire, pavot à graines noires, a été cultivée il y a quelques années à Clermont (Puy-de-Dôme) par l\. Aubergier.
Le pavot rouge double qu'on cultive dans les jardins, comme plante d'agrément, provient de cette variété. Ses capsules sont rondes et petites.
2° Pavot à fleur blanche. — Cette variété à laquelle on a donné les noms de pavot médicinal, pavot à semences blanches, est celle qu'on cultive de préférence en Arménie. Ses capsules fournissent un opium remarquable par sa richesse en morphine. Il est aussi très-répandu dans l'Asie Mineure, dans les cultures destinées à la production de cet agent thérapeutique.
On connaît deux races de pavot blanc : celle à capsules oblongues et celle à têtes inondes. Là première sous-variété contient un suc plus actif, plus riche en morphine que la sous-
variété à tête ronde. C'est elle qui sert principalement en Orient à l'extraction de l'opium. Elle a un avantage marqué sur le pavot à fleur pourpre : elle végète plus promptement et épanouit ses fleurs d'une manière plus uniforme.
3° Pavot œillette. — Cette espèce, que l'on a appelée pavot rose, pavot blanc à graine noire, pavot à graine bleu ciel, est celle qui produit ordinairement le moins d'opium; ses capsules sont petites et rondes et ont le défaut d'avoir un péricarpe trèsmince. L'opium qu'en a retiré M. Renard contient 15 pour 100 de morphine.
Composition de l'opium. — Le suc qui découle des incisions faites sur les capsules du pavot est blanc et opaque ; il a une consistance laiteuse et une saveur très-acre. A l'air il s'épaissit, prend une coloration jaune plus ou moins foncée et se couvre d'une pellicule mince et irisée.
Voici, d'après Mulder, la composition de l'opium du commerce :
Morphine 10 , 842
Narcotine ; 6 , 808
Codéine 0,678
Narcéine 6 , 662
Méconine 0.804
Acide méconique 5,124
Caoutchouc 6.012
Résine 3.582
Matière grasse , 2 , 166
Matière extractive 25 .200
Gomme 1 ,040
Mucilage 19 ,086
Eau 9,846
Perte 2.148
Les opiums purs qui viennent du Levant contiennent pour 100 les quantités suivantes de morphine et de narcotine.
Op. de Srnvrne. Op. de Constantinople. Op. d'Egypte. Op. deTIndo. Morphine.. 9 à 10 3à5 6à7 10 à 11
Narcotine.. Gà9 3à4 2à3 » »
L'opium obtenu en France a donné à l'analyse les proportions suivantes de morphine ;
Expérimentateurs. localités. Morphine. Variétés de pavots.
Benard Picardie 20 p. 100. P. œillette.
Renard Id. 22 — P. œillette.
Aubergier Auvergne 7 à 11 — P. pourpre.
Id. Id. 13 à 17 — P. œillette.
Lamarque Guyenne 10 P. blanc.
Petit Ille-de-France 16 à 18 — P. blanc.
Hardy Algérie 5 à 6 — P. œillette.
Ces proportions si variables de morphine ont pour cause la variété de pavot cultivée et le procédé qu'on a adopté pour inciser les capsules. Nonobstant, elles permettent de dire qu'on peut obtenir en Europe un opium aussi riche en morphine que l'opium importé en France par le commerce du Levant.
Terrain. — Le pavot destiné à la production de l'opium doit être cultivé sur des terres douces, perméables, substantielles et abritées des grands vents.
On a constaté, par expérience, que les pavots exposés à l'agitation de l'air, produisaient toujours moins d'opium, parce que leur suc se desséchait très-rapidement.
Les terres qu'on consacre au pavot doivent être parfaitement ameublies '. On doit aussi les disposer, avant les semis, en planches de lm,50 à 2 met. de largeur, séparées les unes des autres par des sentiers de 0m,40 à 0m,50.
Semis. — Le pavot se sème dans le nord et le centre de la France en février ou mars. Dans les contrées du midi, en Algérie et en Orient on exécute les semis en novembre.
Les semailles se font en lignes espacées de 0m,30 à 0m,40. En Algérie, on préfère les exécuter à la volée.
1. Voyez culture du pavot œillette, Plantes industrielles, Ire partie, p. 57.
Soins d'entretien. — Les soins qu'on donne au pavot pendant sa croissance, consistent en divers binages et un ou deux éclaircissages.
Le premier éelaircissage doit être exécuté quand les plantes ont de 4 à 6 feuilles. En Algérie, on l'opère en janvier et on espace les pavots sur les lignes à 0m,l6 ou 0m,20 de distance.
Récolte de l'opium. A. Époque. — On commence la récoltedel'opiumlorsquelachutedespétalesest complète, c'està-dire au moment où les capsules perdent leur nuance verte pour passer au jaune, et bien avant leur maturité, ou quand elles ont atteint environ les trois quarts de leur grosseur normale. Pratiquée plus tardivement, l'opération devrait être considérée comme mauvaise, parce que les têtes seraient trop sèches et ne laisseraient écouler qu'une faible quantité de suc.
C'est en juillet et août qu'on doit exécuter en France les incisions. En Algérie, on les opère en mai et en juin.
C'est à la fin de mars ou au commencement d'avril qu'on procède au Bengale à leur exécution.
On opère depuis 10 à 11 heures du matin jusqu'à 2 ou 3 heures de l'après-midi, c'est-à-dire pendant le moment le plus chaud de la journée. Quand on suit cette règle, on peut recueillir le suc entre 4 et 7 heures du soir, et éviter de le laisser pendant la nuit à l'action de la rosée. Théophraste recommande de faire les incisions après la disparition de la rosée, afin que le suc coule en plus grande abondance.
B. Exécution des scarifications. — Les incisions constituent des opérations à la fois longues, minutieuses et fatigantes, puisque les ouvriers opèrent constamment au soleil.
Ces scarifications se font avec un petit instrument à trois
ou quatre lames ayant 0m,002 de saillie. Les Persans se servent depuis longtemps d'un outil à cinq diviseurs; on a essayé de faire les incisions avec un canif, mais on a dû y renoncer parce que la lame traversait souvent les parois des capsules. L'inciseur qu'on emploie est disposé de manière que les lames ne pénètrent que le péricarpe des têtes et ne dépassent pas par conséquent la profondeur voulue. Lorsqu'on traverse la capsule, on retarde la végétation, on nuit à l'écoulement du suc laiteux et à la qualité des graines. Il faut donc agir avec précaution pour éviter de favoriser l'accès de l'air dans l'intérieur des capsules.
Les incisions doivent être faites obliquement ou transversalement {fig. 21). C'est à tort qu'on a recommandé de les pratiquer parallèlement à la direction des feuillets des capsules. D'après Dioscoride, Liautaud, Walich, les Orientaux les font en diagonale, afin que le suc qui en découle tombe plus difficilement, soit sur les feuilles, soit à terre.
On continue ce travail tous les jours si le temps est beau. D'après M. Renard, un ouvrier qui opérerait pendant 2 ou 3 heures chaque jour, pourrait inciser environ 200 capsules. Un hectare de pavot œillette exigerait donc environ 400 journées, soit de 25 à 26 ouvriers par jour pendant 15 jours. On a constaté en Algérie que les têtes de pavot
Fig. 21. Tète de pavot blanc incisée obliquement.
blanc pouvaient être incisées par 200 à 300 journées en 12 ou 15 jours.
Ces scarifications peuvent être faites par des femmes ou des enfants.
On répète quelquefois les incisions jusqu'à ce qu'elles enveloppent les capsules. Dans ce cas, on les fait aussi inclinées, mais en sens contraire des précédentes, et on laisse quelques jours d'intervalle entre chaque opération.
Généralement on ne trouve pas un grand intérêt à répéter les incisions, parce que l'opium qu'on obtient est moins riche en morphine. Ainsi plusieurs expérimentateurs ont noté les remarques suivantes :
L'opium de la première opération est jaune pâle et le plus calmant ;
L'opium de la seconde opération est roux noirâtre et a moins de vertu thérapeutique;
L'opium de la troisième récolte est noir et de qualité inférieure.
C. Enlèvememt du suc. — Le suc, sous l'influence d'un air chaud, se coagule en deux heures.
Quelques heures après la première incision, on enlève donc les larmes laiteuses pour les exposer au soleil jusqu'à leur complète dessiccation. Les ouvriers chargés de cette opération recueillent le suc en le détachant avec le doigt ou en se servant d'un couteau, d'un racloir ou d'une coquille de moule, el Je déposent dans un vase attaché devant eux à l'aide d'une ceinture. Ce procédé, d'après Kampfer, est celui qu'on pratique chaque année en Perse.
On continue la récolte des larmes laiteuses jusqu'à la fin des scarifications.
Les femmes qui restent longtemps dans les cultures de pavot à opium éprouvent parfois, à la fin de la journée , une vn* 14
sorte d'assoupissement. Cette somnolence n'a rien de dangereux.
Une ouvrière peut récolter par jour de 300 à 400 grammes de suc laiteux.
Dessiccation du suc laiteux. — Lorsque le suc a été ramassé, on l'expose dans des vases plats à l'action du soleil jusqu'à ce qu'il ait pris de la consistance et une teinte noirâtre. Cette dessiccation dure de deux à trois jours.
Quand l'opium est solide, on le divise en pains de 50 grammes environ, qu'on expose de nouveau au soleil ou dans une étuve pour qu'ils se durcissent.
En Perse, on humecte le suc laiteux aussitôt qu'il a été récolté, avec un peu d'eau ; on le pile, on le malaxe, afin d'en obtenir une masse homogène, et on le moule au moyen de petits cylindres.
Nonobstant, on doit opérer la dessication du suc aussi promptement que possible. M. Acar a reconnu qu'une partie de la morphine s'altérait lorsqu'on agit avec lenteur.
Dans le Levant, la chaleur est telle qu'elle solidifie trèspromptement les gouttes de suc en petites masses arrondies qui constituent l'opium que le commerce a nommé opium en larmes. Ces larmes sont livrées agglomérées en masses irrégulières.
Le suc laiteux donne au minimum le quart de son poids en opium. 20 kilog. 800 de suc opiacé ont donné à M. Benard 13 kilog. 500 d'opium sec.
Produit en opium. — Un hectare de pavot ne fournit pas un poids considérable d'opium. Voici les résultats qu'on a obtenus :
Hardy Algérie 17 kilogr. 500
Benard Picardie 13 — 600
Cowley Angleterre 16 — »
Produit en graines. — Les têtes de pavot qu'on a scarifiées fournissent des graines de bonne qualité.
Le pavot pourpre fournit moins de graines que les autres variétés.
Un hectare de pavot à opium a donné, en Algérie, 11 hectolitres 25 de graines.
Usage de l'opium. — L'opium est employé pour calmer les douleurs et disposer au sommeil; il sert aussi à la préparation de certains médicaments. Employé à haute dose, il peut causer la mort.
Dans les Indes, et surtout en Chine , on le fume après l'avoir préparé sous forme de pilules. 11 produit une sensation à peu près analogue à celle que le hachisch fait éprouver. Les fumeurs qui en abusent perdent avec le temps la mémoire et l'intelligence, s'abâtardissent et meurent dans un état d'ivresse.
Emballage de l'opium. — On emballe l'opium dans des caisses de poids irréguliers. On empêche les pains, les cylindres ou les masses agglomérées de larmes d'adhérer les uns aux autres, en les enveloppant de feuilles de pavot ou en remplissant les vides des caisses avec des feuilles de sureau ou des graines de patience.
Sophistication. — En Orient, on fraude l'opium avec du suc de laitue et de chélidoine, de la fécule, du cachou, de la bouse de vache, etc.
Valeur commerciale. — L'opium se vend de 50 à 70 fr. le kilog., suivant sa pureté et sa richesse en morphine.
Variétés d'opium. — La qualité des opiums du commerce est très-variable. Le plus riche vient de l'Asie Mineure.
1° Opium indigène. — Cet opium a une cassure homogène et luisante, une couleur brune hépathique ou rougeâtre. Sa saveur est acre et amère.
2° Opium de Srnyrne. — Il a une couleur fauve, une odeur très-forte et vireuse, une saveur acre, amère et nauséeuse.
Tous les opiums se ramollissent sous les doigts, et sont pesants et opaques.
importation de l'opium. — La France ne consomme pas annuellement une très-forte quantité d'opium. En 1855, elle en a importé 9583 kilog., pour lesquels il a été perçu 12 375 fr. de droits,
La plus grande partie de l'opium importé en France vient de la Turquie. L'Egypte n'en a fourni, en 1855, que 1,138 kilog.
BIBLIOGRAPHIE
Hardy. — Culture du pavot somnifère en Algérie, 1844, in-8. Aubergier. — Mémoires de la Société centrale d'agriculture, 1850,
1" partie, p. 325.
Benard. — Expériences sur l'extraction de l'opium, 1857 , in-8. Renard, — Bulletin agricole de Doullens, 1858, in-8, p. 292.