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LE CHÊNE — LE TAN — LES NOIX DE GALLE — LE LIÈGE

Le Chêne ( Quercus, famille des Cupulifères) est un des plus beaux arbres des climats tempérés. Les proportions gigantesques auxquelles il peut atteindre en vieillissant, la vigueur avec laquelle il résiste aux injures du temps, la majesté de son port, peut-être aussi les services qu’il nous rend, lui ont fait décerner le titre de roi de nos forêts. Il fut, d’après la tradition, l’un des premiers nourriciers du genre humain. Les poëtes de l’antiquité nous montrent les hommes de l’âge d’or faisant leur principale nourriture des glands qu’ils cueillaient sur ses branches ou qu’ils ramassaient à terre :

Arbuteos fœtus montanaque fraga legebant,

Cornaque et in duris hærentia mora rubetis,

Et qux deciderant patula Jovis arbore glandes.

(Ovide.)

Les Grecs et les Latins, ainsi que les Gaulois et les Germains, avaient consacré le Chêne à leur grand dieu: Zeus, Jupiter, Teutatès. Au milieu

de la forêt de Dodone, en Épire, s’élevait un temple dont la construction remontait, dit-on, à l’époque des Pélasges, et près de ce temple un Chêne immense, qui rendait des oracles. Le bruissement de son feuillage, le chant des oiseaux qui venaient se percher sur ses rameaux, le tintement des vases d’airain qu’on, y suspendait, étaient interprétés par une prêtresse devant, qui rois et peuples s’inclinaient avec vénération. En Gaule, la druidesse cueillait sur le Chêne, avec une serpe d’or, le Gui sacré; l’autel de pierre était dressé sous l’arbre, et là s’accomplissaient les sacrifices humains par lesquels ces peuples à demi sauvages croyaient s’assurer les bonnes grâces de leur divinité sanguinaire. Pour les Grecs et les Romains, le Chêne était 1.’emblème de la force et de la vertu : une couronne de chêne était la récompense des citoyens qui avaient bien mérité de la république.

Considéré au point de vue de son utilité, le Chêne occupe encore le premier rang parmi les essences de nos contrées. Il est un des plus beaux ornements de nos forêts. Son bois dur, compacte, incorruptible, excellent pour le chauffage, est préféré à tout autre pour les constructions civiles et pour les constructions navales. La menuiserie en fai,t journellement usage, et les meubles en Chêne sculpté ont repris depuis un certain nombre d’années, auprès des gens de goût, toute la faveur dont ils jouissaient au moyen âge et à l’époque de la Renaissance.

C’est le Chêne commun, à fleurs sessiles, ou Chêne rouvre ( Quercus robur, Q. sessiliflora), dont le bois est le plus généralement employé: Le Chene pédonculé ou Chêne blanc ( Q . pedonculata) est moins estimé.

L’un et l’autre abondent en France, dans la Grande-Bretagne et dans toute l’Europe centrale. Les glands de ces deux espèces ont une saveur âcre et désagréable, qui les rend impropres à la nourriture de l’homme, et les fait rejeter même par les animaux sauvages dont le goût est délicat, notamment par les écureuils; mais les sangliers et les porcs en sont avides. Dans le midi de l’Europe, on trouve des espèces, telles que les Quercus ilex, ballota et œsculus, dont les glands sont doux et, partant, comestibles. La farine qu’on en tire est, dit-on, la base de la préparation connue sous le nom de racahout des Arabes, et ces mêmes glands, torréfiés et moulus, donnent une infusion légèrement amère et aromatique, que beaucoup de personnes prennent en guise de café.

L’écorce de Chêne renferme en forte proportion un principe astringent, le tannin, qui existe aussi dans le bois du même arbre, dans les écorces de Sapin, de Hêtre, de Châtaignier, de Sumac, dans les noix de galle, dont nous allons parler tout à l’heure, et dans plusieurs autres substances végétales. Le tannin a la propriété de coaguler et de durcir l’albumine, la fibrine et la gélatine; de transformer les peaux en cuirs, en les rendant imperméables et imputrescibles, et de former

avec l’oxyde de fer un composé (tannale de fer) qui est d’un noir intense. Sur ces propriétés reposent, d’une part, l’opération du tannage des peaux; d’autre part, la préparation de l’encre à écrire et de certaines teintures noires. Pour le tannage des peaux on se sert des écorces moulues de Chêne, de Hêtre, etc., qui constituent le tan. Pour la fabrication de l’encre et pour la teinture, on a plutôt recours aux noix de galle. C’est également des noix de galle qu’on extrait le tannin destiné aux expériences de laboratoire, aux opérations chimiques et aux usages pharmaceutiques.

On désigne généralement sous le nom de galles ou noix de galle des excroissances anormales produites , sur diverses parties de certains végétaux, notamment sur les feuilles et sur les glands de Chêne, par la piqûre d’insectes du genre Cynips ou de celui des Pucerons. Cette piqûre, accompagnée du dépôt d’un ou de plusieurs œufs, et de l’effusion d’une liqueur âcre, détermine sur le point attaqué un extravasement des sucs végétaux, et, par suite, la formation de ces excroissances, qui doivent servir à la fois d’abri et de nourriture aux larves jusqu’à leur métamorphose en insectes ailés.

Malgré leur origine, les galles sont des substances essentiellement végétales; elles ne contiennent que les principes immédiats de la plante sur laquelle elles se sont formées. On conçoit donc que leur composition varie suivant l’espèce de cette plante; mais ce qui est moins compré-

hensible, et cependant bien constaté, c’est que, comme l’ont observé Réaumur et M. Guibourt, l’espèce de l’insecte influe beaucoup sur leur forme et leur consistance; si bien que de plusieurs galles formées par différents insectes sur une même plante, sur une même feuille, les unes seront constamment dures et ligneuses, d’autres seront spongieuses, d’autres enfin molles et remplies d’une liqueur plus ou moins fluide.

Les galles se composent principalement de tannin, d’acide gallique, de mucilage et d’un peu de carbonate de chaux. On les récolte ordinairement vers le milieu de juillet, parce qu’alors elles renferment encore l’insecte, ce qui est, aux yeux des commerçants et des industriels, l’indice d’une bonne qualité. Les plus employées sont celles qui prennent naissance sur le Chêne à galle ou Chêne des teinturiers (Quercus infecloria { ), par suite de la piqûre du Cynips gallœ tinctoriœ. La femelle de cet insecte perce, à l’aide d’une tarière dont son abdomen est pourvu, les bourgeons à peine formés des jeunes rameaux, et dépose un œuf dans la blessure. Le bourgeon, dénaturé par la présence de cet œuf, se développe d’une manière particulière, et forme un corps à peu près sphérique, qui ne retient plus de sa forme primitive que les aspérités correspondant aux pointes des

1 Pourquoi infectoria? Il semble que tinctoria serait plus rationnel. C’est une remarque que je soumets en toute humilité aux botanistes lexicographes.

écailles cornées. Le Chêne à galle est originaire (le l’Asie Mineure, et les noix de galle les plus estimées nous arrivent d’Alep et de Smyrne. Il en vient aussi de la Grèce, de la Hongrie, de lTstrie et du Piémont.

Il me reste à dire quelques mots d’une autre matière dont on tire grand parti dans l’industrie et dans l’économie domestique, et qui est aussi fournie par une espèce du genre Chêne. Cette matière est le liège, si remarquable par son extrême légèreté, par son élasticité et par sa texture particulière, qui, quoique très-poreuse, ne l’empêche pas, lorsqu’il est sain et de bonne qualité, d’être parfaitement imperméable aux liquides, et même aux vapeurs et aux gaz.

L’aspect et les propriétés du liège sont, du reste, trop connus pour qu’il soit besoin de nous y arrêter; mais il n’en est pas de même de son origine, que ces caractères mêmes ne font nullement deviner. Le liège est le résultat du . développement hypertrophique que prend la couche corticale sous-épidermique du Chêne liège (Quercus suber), espèce voisine du Chêne yeuse ou Chêne vert, et qui croît principalement en Espagne, en Italie, dans le nord de l’Afrique et dans le midi de la France. Cet arbre commence à fournir du liège à l’âge de 12 à 14 ans; mais le produit des premières années est très-poreux, d’une texture inégale, et ne peut guère servir qu’à faire des bouées et d’autres objets grossiers, et à fabriquer le noir d’ Espagne, qui n’est autre chose que

du liège brûlé en vase clos. Ce n’est qu’à l’âge de 25 ans que le Quercus suber se revêt d’une écorce bonne à faire des bouchons. La récolte a lieu tous les huit ou dix ans, aux mois de juillet et d’août. On fait en haut et en bas du tronc deux incisions circulaires, qu’on réunit par une troisième incision perpendiculaire. Ces incisions ne doivent point entamer le liber, mais seulement le tissu cellulaire, qui constitue le liège proprement dit, et qui se reproduit en peu de temps, de sorte que le même arbre peut donner ainsi dix ou douze récoltes-.

Dès que cette partie de l’écorce est enlevée, on l’étend dans l’eau et on la charge de poids pour la redresser et lui donner la forme de grandes plaques; puis on la sèche très-lentement, afin de lui conserver sa flexibilité. On obtient ainsi ce qu’on nomme dans le commerce le liège en tables ou en planches. Ces tables ont ordinairement 1 m. 50 de long sur 0 m. 60 de large. Leur valeur est en raison de leur épaisseur, qui varie de 0 m. 20 à 0 m. 50 , de leur homogénéité et de la finesse de leur, grain. Elles sont naturellement revêtues d’une croûte noirâtre, dure, rugueuse et gercée, qu'on enlève ordinairement avec la râpe avant de la façonner.

On sait que la principale application du liège consiste dans la fabrication des bouchons. S’il faut en croire Beckmann, les Grecs et les Romains connaissaient cet emploi, bien qu’il ne fût pas généralement pratiqué. Mais l’usage des bouchons

Récolte tin liège.

de liège ne s’est répandu qu’au xvii* siècle, avec celui des bouteilles de verre, dont il n’est fait mention nulle part avant le xv e siècle. On fait aussi avec le liège des bouée's, des flotteurs et d’autres ustensiles ou pièces d’appareils exigeant de la légèreté. Enfin, les rognures, râpures et déchets de liège servent à fabriquer, ainsi que nous l’avons dit plus haut, le noir d’Espagne, qui est un charbon très-léger, d’un très-beau noir et d’un excellent usage pour la peinture.

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