L’ACAJOU — LE PALISSANDRE — L’ÉBÈNE — LE BOIS DE ROSE
On pourrait classer les bois dont on fait nos meubles suivant un ordre hiérarchique correspondant aux degrés de l’échelle sociale. Au rang le plus infime, serait l’humble bois blanc, le sapin, bois du prolétaire. Une armoire, un lit, une table, quelques chaises composent tout le mobilier de bien des pauvres gens, et ces meubles sont d ordinaire en bois blanc, revêtu d’une couche de peinture jaune nuancée de brun ou de rougeâtre, imitation grossière d’un bois plus précieux dont on serait, la plupart du temps, fort embarrassé de déterminer l’espèce. Viennent ensuite les bois plus durs, le hêtre, le chêne, qui indiquent déjà une certaine aisance. Le chêne peut même s’élever à la dignité de bois de luxe, grâce au travail de l’artiste, et nous savons que les meubles en chêne sculpté figurent honorablement dans de riches demeures. Au troisième rang, toujours en montant, se place le noyer. C’est le bois des concierges
de bonne maison, des ouvriers économes et laborieux , qui ont mis de l’argent de côté pour se donner un ménage. Vient ensuite l’acajou, qui est par excellence le bois de la classe moyenne, de ce qu’on est convenu d’appeler la bourgeoisie. C’est dire que son domaine est immense; encore s’en faut-il qu’il y soit rigoureusement confiné, car si les meubles d’acajou ornent le logement du plus modeste employé, on les retrouve aussi dans l’appartement du haut fonctionnaire, du financier prospère et du riche industriel. La différence est dans la façon et dans la garniture. Le palissandre est autant au-dessus de l’acajou que l’acajou est au-dessus du noyer. C’est un bois aristocratique. Les bois de rose et d’ébène occupent encore un rang supérieur, en compagnie de divers bois de fantaisie, que le caprice et le goût du fabricant associent, dans des ouvrages composites, au métal, à la nacre, à l’ivoire et aux émaux. Arrivé à ce point, le luxe ne connaît plus de bornes, et le prix même des matières mises en œuvre disparaît devant la perfection du travail.
Nous avons mentionné dans le chapitre précédent les bois employés dans la menuiserie et l’ébénisterie populaires. Disons maintenant quelques mots de ceux qui alimentent principalement l’ébénisterie bourgeoise et aristocratique. L’acajou s’impose avant tout autre à notre attention. Parlons donc d’abord de l’acajou.
Les arbres qui le fournissent appartiennent à la famille des Cédrélacées, voisine de celle des Mélia-
cées. Celte famille renferme neuf genres, subdivisés en vingt-cinq espèces, toutes propres aux régions intertropicales de l’ancien et du nouveau monde , mais beaucoup plus rares dans le premier que dans le second. Leur bois est, en général, compacte, assez dur, agréablement nuancé, odorant et aromatique. Leur écorce, résineuse et parfumée,. est douee de propriétés analogues à celles du Quinquina, qu’elle pourrait remplacer à la rigueur. Dans les pays où croissent les Cédrélacées, on emploie, avec succès cette écorce comme médicament tonique, fébrifuge et astringent.
Les Cédrélas sont très-communs en Amérique et aux Antilles. Ils atteignent une taille colossale et forment, sur les terrains rocheux, des forêts qui couvrent souvent de vastes étendues de pays. Leur croissance est rapide. Leur bois constitue donc un produit naturel très-abondant, d’une exploitation facile, se renouvelant en peu de temps; ce qui, joint aux qualités précieuses qu’il possède, à sa beauté, à sa solidité, à son inaltérabilité, en fait une des matières premières les plus importantes pour les arts, l’industrie et le commerce de tous les pays civilisés. En effet, aucun bois n’est plus universellement employé dans l’ébénisterie, et cet art serait, sans aucun doute, beaucoup plus justement désigné sous un nom dérivé de celui de l’acajou que de celui de l’ébène.
L’acajou sert,en outre, àla confection d’un trèsgrand nombre d’articles de menuiserie, de mar-
queterie et de tabletterie. Enfin, il ne laisse pas de jouer, depuis quelques années, un rôle considérable dans les travaux de charpente, et surtout d’architecture navale, au moins en certains pays, tels que les Etats-Unis et l’Angleterre. Les navires
Ere bus et Terrov, qui firent tous deux le voyage au pôle antarctique, et dont l’un s’est perdu au pôle nord avec sir John Frankliri, étaient entièrement construits en acajou de Honduras. Ce bois, d’une solidité suffisante et d’une incorruptibilité comparable à celle du chêne, offre, en
outre, l’avantage précieux d’une très-iaible pesanteur spécifique, qui laisse plus de latitude pour le chargement du navire. Les variations de température ne l’altèrent point; il arrive en Europe en billes d’une grande longueur, bien équarries et généralement exemptes d’aubier; enfin, tous ses déchets peuvent être utilisés, soit pour les aménagements intérieurs, soit pour la construction des petites embarcations.
On conçoit qu’un État essentiellement maritime ' et commerçant comme la Grande-Bretagne ait tout intérêt à substituer en partie, sinon en totalité, aux bois indigènes, dont la quantité diminue chaque jour, des bois exotiques que ses colonies peuvent lui fournir en abondance et à peu de frais. Pour l’ébénisterie et la menuiserie, les Anglais n’ont pas cessé, d’ailleurs, d’employer l’acajou en planches et en poutres, tandis que, chez nous, les meubles et autres objets en acajou massif ont disparu pour faire place à ceux que l’on construit aujourd’hui en bois de Chêne, de Hêtre et même de Sapin, et qu’on se borne à revêtir extérieurement d’un placage de feuilles extrêmement minces.
En dehors de l’acajou de Honduras, on connaît, dans l’ébénisterie, diverses sortes d’acajou.
Y1 acajou femelle, appelé aussi cèdre-acajou et cèdrel odorant, est le bois du Cedrela odorata, qui croît à Cuba et à Honduras. Il est tendre, trèsléger, peu susceptible d’être poli, doué d’une saveur amère et d’une odeur aromatique. C’est
avec ce bois que sont faites les caisses à cigares.
L 'acajou à meubles est le bois du Swietenia Mahorjany. Il est ferme, dur, d’un grain très-fin et très-serré, susceptible d’un poli que nul autre bois ne peut surpasser. Ses teintes sont assez connues. Je rappellerai qu’elles sont toujours claires lorsque les billes ont été récemment débitées, et qu’elles se foncent au point de devenir presques noires en certains endroits, par suite d’une exposition prolongée à l’air et à la lumière. Cette sorte se subdivise, selon la provenance, en plusieurs variétés: acajou d’Haïti, de Cuba, du Yucatan, de Cayenne, du Sénégal.
Les acajous de toutes provenances se qualifient, dans le commerce, d’après la disposition des veines, des.nodosités, etc., qui forment à la surface du bois les différents dessins auxquels il doit en partie sa valeur!
L’acajou uni est sans veines apparentes et d’une nuance uniforme. L’acajou veiné est simplement marqué de bandes à peu près parallèles, d’une teinte plus brune que le fond. L’acajou moiré offre des veines ondulées et chatoyantes, qui le font ressembler à une étoffe moirée. Dans l’acajou flambé, les veines forment des gerbes qui, avec leurs teintes rouges plus ou moins vives, imitent assez bien des jets de flammes. Il existe aussi des variétés tigrées, rubanées, panachées } chenillées, qui peuvent, grâce à leur rareté et à l’élégance capricieuse de leur dessin, atteindre des prix très-élevés.
Le bois connu sous le nom de Palissandre , et qu'on appelle quelquefois aussi bois violet, bois de violette, bois de Jacaranda, est d’une origine qu’on n’a pu déterminer encore d’une manière bien précise. On sait bien de quel pays il vient : nous le recevons du Brésil et de la Guyane. Mais quel est — où quels sont — 1 arbre ou les arbres
q U i le fournit — ou qui le fournissent? Voilà
ce qu’on ne sait pas avec certitude. On croit qu’il existe deux espèces de Palissandre, se ressemblant beaucoup, et qu’il faudrait rapporter, l’une à un Dalbergia (Légumineuses), l’autre au Jacaranda brasiliana ( Bignoniacées). Quoi qu’il en soit, les arbres qui produisent ce beau bois sont propres aux contrées chaudes de l’Amérique méridionale, notamment au Brésil et à la Guyane hollandaise. Le palissandre est résineux, compacte , d’un grain fin et serré, propre à recevoir le poli le plus parfait. Sa couleur, brun-rosé nuancé de brun noirâtre, devient, avec le temps, presque aussi foncée que 1 ébène. Il est très-inaltérable et exhale, surtout lorsqu’on le frotte, une odeur qui rappelle le parfum de la violette.
On tire de Cayenne un bois appelé faux palissandre, dont l’arbre est encore moins connu que celui du vrai palissandre. Ce bois présente un aubier jaunâtre et un cœur nuancé de brun rouge sur fond jaune. Cette dernière partie est seule d’un bon usage, et possède à peu près les qualités du vrai palissandre.
S’il y a diverses sortes d’acajou et de palis-
sandre, il en est de même de l’ébène, et ce nom est appliqué au bois de plusieurs arbres qui sont, il est
L’Ébénier (Diospyros ebenurn ).
vrai, de la même famille, — celle des Ebénacées ou des Plaqueminiers, — mais d’espèces différentes. L’ébène proprement dite est le cœur du
Diospyros ebenum, qui croît dans l’Inde, dans la Gochinchine et à Madagascar. D’autres sortes d’ébène non moins estimées sont fournies par r Ebenoxylum , grand et bel arbre de la Cochinchine, et par le Mabolo Cavanillea, des Philippines et de l’île Maurice. L’ébène est un bois dur, pesant, d’un grain fin, prenant très-bien le poli, et toujours de couleur foncée: tantôt noirè, tantôt mélangée de brun-rouge et de noir. L’ébène de Maurice est d’un noir intense, d’un grain très-fin et très-serré. Celle de Portugal, ainsi nommée parce qu elle venait autrefois du Brésil par la voie du Portugal, comprend deux variétés : l’une entièrement noire , 1 autre d un brun gris avec des veines d’un noir rougeâtre ou violacé. On a étendu, par analogie, le nom d ébène à quelques bois fournis par des arbres étrangers à la famille des Ébénacées. Telles sont 1 ebene rouge ou grenadille, qui est le bois du Tanionus îittorea, de l’Amérique équatoriale; Y ébène verte et X ébène jaune, provenant, dit-on, l’une et 1 autre du Bignonia leucoxylon; enfin le bois du faux Ébénier ( Cyiisus Alpinus ou Laburnum), arbre de la famille des Légumineuses, remarquable par ses jolies grappes de fleurs jaunes, et devenu, depuis bien des années, très-commun en Europe, où il est cultivé pour l’ornement des jardins.
Le nom de bois de rose est encore un de ces termes génériques usités dans le langage commercial et industriel, et qui sont loin d’avoir une signification précise. On dit aussi bois de Bliodes,
bois de Chypre, ce qui ne nous en apprend pas davantage sur l’espèce botanique à laquelle ce bois doit être attribué. Plusieurs auteurs pensent que c’est au Liseron arborescent, de la famille des Convolvulacées, qui croissait autrefois en assez grande abondance à Chypre et dans les îles de l’Archipel grec, mais qui, depuis trente et quelques années, ne se trouve plus guère qu’aux Canaries. La matière dite bois de rose serait, au dire de quelques écrivains spéciaux, la racine de ce Liseron : racine noueuse, contournée, pouvant avoir de 3 à 11 centimètres de diamètre et recouverte naturellement d’une écorce spongieuse d’un gris rougeâtre. Cette racine est formée d’un bois dur, pesant, à couches concentriques très-serrées, de couleur feuille morte, tirant sur le rouge vineux ou rosé. Sa saveur est légèrement amère, et son odeur rappelle celle de la rose. On considère aussi comme bois de rose, ceux de YEhretia fruticosa des Antilles, de Y Ami/ris balsamifera de la Jamaïque, du Licaria guyanensis de Cayenne, et du Tse-Tsan de la Chine, arbres d’espèce et de genre indéterminés. Ces bois se ressemblent par leurs caractères les plus essentiels : ils exhalent tous une odeur de rose plus ou moins sensible; leur teinte fondamentale est le jaune rosé ou le rouge pâle avec des teintes plus foncées. Leurs veines sont ordinairement régulières et disposées parallèlement entre elles ; leur grain est très-fin, leur dureté moyenne; ils se travaillent, se polissent et se vernissent parfai-
tement. On les recherche pour les meubles de luxe, surtout pour ceux du genre Louis XV, avec incrustations de mosaïque, de marqueterie et d’émaux, et garnitures en cuivre doré. On en fait aussi des coffrets, des nécessaires, des écrms
et d’autres objets de fantaisie.
Il est un autre bois qui, mieux encore que le palissandre et le bois de rose, se prête à la confection de ces meubles délicats où l’on ne peut enfermer que des choses précieuses : c’est le bois de Santal divin, appelé aussi, mais improprement, bois de Sandal. Il est fourni parle Santalum album ( famille des Santalacées), arbre qui croît en Chine, dans l’Inde et dans l’Indo-Chine. Il est compacte, lourd, gras au toucher, imprégné d’une hude à laquelle il doit sa saveur amère et* son parfum, qui rappelle à la fois ceux du citron, du musc et de la rose. Sa couleur est jaune. Ce qu’on nomme dans le commerce bois de Santal blanc n est autre chose que l’aubier du même arbre, dont le santal citrin est le cœur. Le santal blanc a une teinte plus pâle, une odeur plus faible et un grain moins fin que le santal citrin.