LES BOIS DE FER — LE TEK — LE BAMBOU
A côté de ces bois qu’on dirait créés tout exprès poursatisfaire aux exigences du luxe le plus raffiné,
les régions tropicales produisent de nombreuses essences où l’homme trouve, pour ainsi dire tout prêts, les matériaux nécessaires à ses besoins les plus urgents. Telles sont, dans ces contrées, la richesse et la variété des productions du règne végétal, que les habitants peuvent, à la rigueur, se dispenser de recourir aux deux autres règnes pour se procurer tous les éléments d’un bienêtre que l’homme des pays tempérés, —à plus forte raison celui des pays froids,—n’acquiert qu’au prix d’efforts pénibles et de recherches persévérantes. Aliments solides et liquides, matières textiles et colorantes, matériaux de construction, — sans parler des aromates, des parfums, des médicaments, — tout cela leur est donné à profusion par les vastes forêts qui les entourent.
Il n’est pas jusqu’aux métaux, que le bois de certains arbres ne puisse remplacer. Ces bois sont appelés bois de fer, à cause de leur dureté et de leur pesanteur extraordinaires, dues non-seulement à l’extrême compacité de leur tissu, mais aussi à ce que ce tissu renferme une proportion considérable de silice. Leur couleur est généralement foncée, tantôt brune, tantôt rougeâtre. Ils sont très-employés par les naturels des pays qui les produisent. Les sauvages- en font des haches, des casse-tête, des outils de toutes sortes. Mais en Europe, les bois de fer reçoivent peu d’applications. Les qualités qui les font rechercher des Indiens sont, aux yeux des fabricants et du public d’Europe, autant de défauts qui en font
repousser l’emploi. Les bois de fer ont, en effet, des nuances agréables et prennent un poli parfait; mais nous possédons assez d’autres bois qui ne leur cèdent point sous ce rapport, et qui joignent à ce double avantage celui de se travailler aisément et de n’avoir qu’une pesanteur moyenne; tandis que l’excessive dureté et la lourdeur des bois de fer les rendent très-difficiles à travailler, élèvent de beaucoup le prix de la maind’œuvre et, par conséquent, celui des objets fabriqués, en même temps que la pesanteur de ceux-ci ne permet pas de les déplacer à volonté, et de s’en servir sans fatigue.
Aux expositions universelles de 1855, 1862 et 1867, ’on a fort admiré, dans les curieuses collections d’objets bizarres envoyés par l’administration des Indes anglaises, des chaises, des fauteuils, des tables de grandes dimensions en bois de fer sculpté à jour. Mais ce sont là des tours de force, des œuvres de patience, qui ne peuvent qu amuser un instant la curiosité publique, et les amateurs les plus fanatiques de ces sortes de produits ne seront jamais tentés d’en meubler leurs appartements.
Les arbres qui fournissent les bois de fer sont, d’après M. G. d’Orbigny ( Dictionnaire d’histoire naturelle, art. Bois): à la Guyane, les Robinia parracoco et tomentosa; aux Antilles, le Rhamnus ellipticus et YÆgiphila Martinicensis; à Ceylan, le Mesua ferrea ou bois de naghas; à Madagascar et en Afrique, le Sideroxylon cinereum; chez les
Malais, le Metrosideros; à la Jamaïque, le Fagara pterota; dans d’autres contrées encore, le Coccoloba grandifolia et le Cassignia pinnata, etc. De tous ces arbres, le plus connu est le Siderodendron ou Sideroxylon, qui est particulièrement appelé bois de fer dans nos colonies. Cet arbre est de moyenne grandeur. Son bois est si dur, que les meilleures haches s’y ébréchent lorsqu’on veut l’entamer. On ne peut l’abattre qu’en le sciant, et, pour le travailler, il faut le prendre vert, ou le faire préalablement tremper dans l’eau pendant deux ou trois jours.
Quelques auteurs ont rangé parmi les bois de fer le Tek ( Tectona grandis, famille des Verbénacées); mais on a plus justement qualifié ce grand et bel arbre le Chêne du Malabar ou des Indes. En effet, sa densité et sa dureté sont à peu près celles du Chêne; mais il est encore plus inaltérable, et ses proportions colossales permettent d’y tailler des pièces de très-grandes dimensions. Le Tek est donc supérieur à tout autre bois pour les constructions, et surtout pour les constructions navales. Aussi est-il fort apprécié des Anglais, qui non-seulement l’emploient dans l’Inde, mais le font amener sur leurs chantiers d’Europe. Ce n’est pas tout : le bois et les feuilles de Tek renferment un principe amer et astringent, et leur infusion est considérée dans l’Inde comme un remède efficace contre la dyssenterie et le choléra. Ses fleurs sont diurétiques et peuvent servir à tei ndre en rouge.
Si l’utilité du Tek est « immense », selon l’ex-
pression de M. Le Maout, on peut dire que celle
du Bambou est universelle.
Le Bambou ( Bambusa ) n’est pas, à proprement parler, un arbre : c’est une Graminée gigantesque. Sa taille le fait l’égal des Palmiers superbes; sa tige, lisse, brillante, droite et flexible, lui donne un air à la fois élégant et majestueux. Il se balance mollement, comme pour rafraîchir au souffle de la brise son feuillage ondoyant, d’un beau vert clair, et comparable, pour la légèreté, à ces diadèmes de plumes qui ceignent le front des chefs saùvages de l’Amérique. « Les Bambous, dit le savant Kunth , ne contribuent pas moins que les Palmiers à donner aux paysages équinoxiaux une physionomie particulière. » Dans l’Inde, qui est leur patrie, et d^où ils ont été transportés dans toutes les colonies européennes des deux mondes, on les cultive en haies ou palissades immenses autour des plantation's. Ces haies sont ce qu’on appelle, dans les établissements français, des balisages.
Les applications du Bambou sont innombrables, surtout en Chine et dans l’Inde, où il est trèscommun en même temps que très-beau. C’est une des principales ressources des habitants de ces contrées, puisque avec sa tige laissée entière, ou sciée dans son diamètre, ou fendue dans sa longueur, ils trouvent moyen, non-seulement de façonner une foule de meubles ou d’ustensiles, mais encore de gréer des navires et de construire
des maisons, et que, de plus, ils retirent des cavités comprises dans les entre-nœuds une liqueur douce et sucrée qui, fermentée et aromatisée, leur fournit un aliment agréable et une boisson généreuse.
Avec les chaumes de Bambou, les Indiens et les Chinois construisent des maisons entières, y compris les planchers, les cloisons et la toiture. Cette dernière partie du bâtiment est faite d’une manière fort ingénieuse : les chaumes sont partagés en deux dans le sens de leur longueur ; on forme une première couverture de demi-cylindres rangés parallèlement sur un plan incliné, avec la concavité en dehors, de manière à présenter une série de cannelures creuses contiguës; puis on y superpose une seconde couche, avec la concavité tournée en dedans, et emboîtant les arêtes de la première surface. Ces toitures préservent bien, en été, des ardeurs du soleil, et, pendant la mauvaise saison, des pluies abondantes qui, dans les pays chauds, tombent presque sans interruption durant plusieurs mois.
Les jeunes tiges du Bambou servent à confectionner des meubles à la fois légers et solides : chaises, tables, lits, palanquins, etc. Avec ces mêmes tiges coupées en lanières minces, les Indiens font des nattes et,des corbeilles. En partageant les gros bambous en tronçons de 30 à 60 centimètres de hauteur, on obtient des seaux dont le fond est tout formé par la cloison transversale qui constitue chaque nœud, et dont la
confection n’exige pas une grande habileté. Veuton transporter au loin, sans avoir besoin de les arroser pendant le voyage, de jeunes plantes délicates , on n’a qu’à les placer dans des caisses ainsi faites avec des chaumes do Bambou vert. Ces caisses conservent pendant plusieurs semaines une humidité qui suffit à alimenter la plante et à la maintenir fraîche. Les Bambous dont on fait des cannes, des manches de fouet, des tuyaux de pipe, sont les pousses en bas âge de ces Graminées.
J’ai dit qu’on tirait du Bambou un aliment et une boisson. Ce double produit est fourni par une moelle spongieuse et féculente contenue dans les entre-nœuds des jeunes chaumes. Cette moelle est tout à fait semblable au sagou,- dont nos cuisinières font de si excellents potages ; seulement elle est sucrée naturellement. Les lndieiis en font grand cas, et ils n’ont pas tort. En outre, une liqueur également sucrée déeoule spontanément des jointures qui forment les nœuds. On la désigne dans les Indes sous le nom de tabaxiv. Soumise à la fermentation, elle devient alcoolique et capiteuse comme l’hydromel. C est de préférence en ce dernier état qu’elle est consommée par les Indiens.
Le Bambou sert encore à la fabrication des cordages. On fend en minces lanières les tiges, préalablement ramollies dans l’eau, et ces lanières tressées deviennent des cordes très-résistantes, en même temps que très-économiques.
Je ne finirais pas si je voulais énumérer tous les
services que rendent ou peuvent rendre les diverses parties de cette plante. Je ne puis cependant me dispenser de signaler le parti qu’on tire de son écorce, et qui est l’objet d’une grande et productive industrie. Il s’agit de la fabrication du papier de Chine. Les tiges, coupées près de la
Le Bambou.
racine sur une longueur de 50 centimètres, sont assorties par grosseur et par âge, et réunies en paquets qu’on plonge dans des bassins ou dans des mares d’eau. On les y laisse séjourner pendant un temps plus ou moins long, selon qu’il fait moins ou plus chaud. On les retire ensuite, on les
broie, et l’on en fait une pâte qu’on étend sur des cadres. Les autres opérations sont tout à fait semblables à celles que subit chez nous le papier de chiffon. Le papier de Chine que nous recevons en Europe, et sur lequel on tire les belles épreuves de gravures en taille-douce, est obtenu avec un mélange de bambou et de coton de Nankin. De là viennent sa couleur jaune, sa souplesse et sa porosité.
Sous le ciel et dans le terrain qui lui conviennent, le Bambou croît sans le secours d’aucune culture. C’est un de ces présents gratuits dont la nature est si prodigue envers les habitants de la zone tropicale, et qui explique en grande partie l’état stationnaire de leur civilisation. Car c’est le besoin qui engendre 1 industrie, et chez ces peuples le besoin du travail se fait à peine sentir.