LES INDIGOTIERS — LE PASTEL
C’est encore à la famille des Légumineuses que nous devons la substance qui tient aujourd’hui le
premier rang parmi les matières tinctoriales : Ï’Indigo. Les Indigo tiers {Indigo fera) forment , dans cette famille, un genre composé d’arbrisseaux et de plantes herbacées qui ont pour patrie l’Asie tropicale et l’archipel Indien, et qui ont pu être acclimatés dans les contrées du nouveau monde situées sous la même latitude. On a même essayé, mais sans beaucoup de succès, d’introduire les Indigotiers en Europe et dons les îles de la Méditerranée.
« A Malte, dit M. Bleekrode (de Delft), on en cultivait, jusqu’à la fin du siècle dernier, sous le nom à’Ennir. En Sicile, dans laüalabre, en Toscane et en Espagne, la culture a même réussi. L 'Indigofera argentea était cultivé dans la province de Reggio. A l’occasion de l’Exposition de Londres (1851), M. Ramon de la Sagra a parlé d’essais faits à Séville, et qui ont bien réussi. Dans le midi de la France on a également essayé d’introduire l’Indigotier, et les résultats qu’il a donnés dans le département de Vaucluse ont été passables, mais pas assez productifs pour encourager sa culture comme plante tinctoriale *. »
En somme, c’est toujours des Indes orientales que l’on fait venir la plus grande quantité de l’indigo qui se consomme dans les pays civilisés du monde entier, et cette quantité est énorme. C’est là que la culture des Indigotiers constitue une im-
1 Dictionnaire universel du commerce et de la navigation. Art. Indigo.
mense industrie agricole et une source inépuisable de richesse. Indigènes et Européens s’y livrent avec l’ardeur que donne la certitude de profits abondants. Les premiers connaissaient l’usage de l’indigo dès la plus haute antiquité; et les Tyriens, les Carthaginois, les Romains, allaient chercher dans P Inde cette matière colorante, dont ils ignoraient l’origine, mais dont ils savaient apprécier les qualités. Pline, je crois, la désigne sous le nom d ’lndicum pigmentum (d’où est venu Indigo), et le décrit comme une couleur bleue mêlée de pourpre, ce qui est exact; car la couleur de l’indigo est intermédiaire entre le bleu pur et le violet.
Il décrit même l’opération par laquelle on sépare l’indigo pur des substances étrangères en le sublimant sous forme de vapeurs d’un pourpre intense.
« Les peuples des pays intertropicaux, chez qui les plantes à indigo croissent spontanément, dit encore M. Bleekrode, ont ainsi trouvé les moyens non-seulement d’appliquer le principe colorant, mais encore de le séparer du tissu de la plante qui le renferme. Marco Polo, au xm e siècle, raconte que les teinturiers indiens emploient une matière colorante appelée «Endico», et Conte, au xvi siecle, fait mention de « l’Endego » à la suite de son voyage dans les Indes. Jusqu’au moment où les découvertes du xv e siècle eurent changé les routes commerciales, l’indigo fut apporté aux Européens par le golfe Persique, la Perse et la Syrie, ou par la mer Rouge, l’Égypte et Alexandrie.
« A ces époques éloignées, l’indigo ne servait
qu’en petites quantités et comme mélange, pour aviver et rehausser la couleur bleue des étoffes qu’on teignait avec le Pastel, Guède ou Youède (Isatis), plante indigène de l’Europe, et qui fut, pendant plusieurs siècles, l’objet d’une culture florissante en Allemagne (Thuringe), en France (Languedoc, Provence), en Italie et aussi en Angleterre. Mais, vers la -fin du xvi° siècle, les teinturiers avaient déjà reconnu que l’indigo, cette précieuse teinture, offrait une grande économie; on calculait qu’il ne coûtait, pour teindre à l’indigo, qu’un sixième du prix auquel revenait la teinture à la Guède, et, en outre, que la teinture à l’indigo était beaucoup plus belle et plus solide 1 ». -
La compagnie hollandaise des Indes orientales ne laissa pas échapper une si belle occasion dç bénéfices ; elle se mit à charger ses navires d’indigo, et bientôt elle fut à même d’alimenter toutes les teintureries de l’Europe. Mais cela ne faisait point le compte de ceux qui vivaient de la culture ou du commerce de la Guède. Et ils étaient nombreux, riches et puissants, surtout en France et en Allemagne. Les plus grandes fortunes du Languedoc avaient leur source dans cette industrie; les plus beaux hôtels de Toulouse avaient été bâtis par des négociants en Guède, et l’on en citait un qui s’était porté garant pour une portion considérable de la rançon de François I er ,
1 Dictionnaire universel du commerce. Art. cité.
lorsque ce prince avait dû racheter sa liberté à l’empereur Charles-Quint. En Thuringe, les marchands portaient le titre de Waid-Herrn, seigneurs de la Guède. On pense bien que de tels personnages n!étaient pas gens à se laisser, comme on dit, couper l’herbe sous les pieds sans montrer les dents. Ils les montrèrent si bien et firent tant auprès des princes, que ceux-ci, sous le prétexte ordinaire et fallacieux de protéger une industrie nationale, prirent contre les importateurs d’indigo les mesures les plus rigoureuses. L’empereur Rodolphe prit l’initiative en 1607; il défendit l’emploi de l’indigo sous peine d’amende et de confiscation. En France (1609), le bon roi Henri IV édicta tout simplement la peine de mort contre quiconque ferait usage de cette teinture, et son exemple fut suivi par je ne sais quel électeur de Saxe. Vains efforts! l’indigo n’en fit pas moins son chemin; les gouvernements reconnurent leur impuissance à lutter contre la force des choses, et, de concession en concession, finirent par ouvrir à la nouvelle teinture les portes de leurs États, au grand dépit des « seigneurs de la Guède» , au grand profit du commerce, de l’industrie et du public.
On s’occupa dès lors activement de propager la culture des Indigotiers dans les colonies, où elle se développa rapidement. Les espèces que l’on cultive de préférence sont les Indigo fera tinctoria, anil et argentea, mais principalement la première. C’est une plante sous-frutescente, d’un mètre envi-
ron de hauteur, à feuilles pennées, un peu velues en dessous, qui porte des fleurs rougeâtres réunies en grappes axillaires et des gousses cylindriques bosselées, renfermant des graines de couleur brune. Rumphius lui donne pour patrie
Indigotier.
les provinces indiennes de Cambodge et de Guzerate.
L 'Indigofera anil, ou Indigotier franc, se trouve aussi dans l’Inde, dans l’archipel Indien et aux Philippines; mais il s’est répandu plus que les autres dans l’Amérique intertropicalc et aux An-
tilles, ce qui lui a fait donner par quelques auteurs le nom d ’Indigofera americana. Il diffère de X Indigo fera tinctorïa par ses fleurs pourpres, ses feuilles pennées à sept ou .neuf folioles ovales, mucronées, et ses gousses comprimées et recourbées, à cinq ou six graines noirâtres.
U Indigo fera argentea est, d’après M. Bleekrode , exclusivement propre à l’Afrique : on le cultive en Abyssinie, d’où il est originaire, en Égypte et en Arabie.
Pour extraire la matière tinctoriale des Indigotiers , on fait fermenter leurs feuilles dans Peau; on soutire ensuite le liquide, qui s est chargé de principe colorant; on l’agite au contact de l’air, et c’est alors seulement que Xindigotine passe au bleu en s’oxygénant. On accélère sa précipitation au moyen de l’eau de chaux, et on fait sécher le précipité, qui constitue 1 indigo du commerce. Cette substance est agglomérée en petites masses ou pains tantôt cubiques tantôt plats, tantôt de forme irrégulière, d’un bleu ve louté plus ou moins foncé, a cassure brillante et comme cuivrée. L’indigo du commerce est un mélangé d’indigo pur, dont la proportion peut varier, selon les qualités, depuis 15 jusqu a 90 pour 100, — de résine rouge, — de gluten, — de brun d mdmo — d’eau d’hydratation, — de matières salines’et terreuses, — enfin de matières organiques
étrangères. .
V appréciation des indigos du commerce est chose difficile , d’autant que cette marchandise est
fort sujette aux falsifications. L’œil le plus exercé peut être trompé par les apparences, et le secours de l’analyse chimique est indispensable; encore le résultat qu’elle donne n’est-il qu’approximatif, une même caisse pouvant contenir des morceaux de qualités très-différentes, et l’analyse ne pouvant s’appliquer qu’à des échantillons pris au hasard.
J’ai raconté plus haut en quelques.lignes la lutte qui s’établit, aux xvi* et xvu e siècles, entre l’indigo et le Pastel, et qui se termina par le triomphe du produit exotique sur le produit indigène. Ce triomphe toutefois ne fut pas tellement complet que le Pastel ne mérite encore d’être mentionné parmi les plantes tinctoriales. La culture et le commerce de cette plante reprirent même en France, au commencement de ce siècle, un certain essor, factice et passager, grâce au fameux blocus continental. Le commerce maritime étant alors réduit à rien, et le commerce de terre à fort peu de chose, l’indigo n’arrivait plus qu’en très-petites quantités et à de rares intervalles, et il fallait le payer des prix exorbitants. On revint alors au Pastel. Le gouvernement encouragea de tous ses efforts la fabrication de ce produit national. Des prix furent institués pour ceux qui parviendraient à extraire du Pastel un indigo semblable à celui de l’Inde. Des expériences eurent lieu, et le problème reçut une apparence de solution ; c’est-à-dire qu’à grand’peine et à grands frais on réussit à extraire de la Guède de l’indigo médiocre, en petite
quantité. 11 fallut bien s’en contenter; mais lorsque la paix fut rétablie, et avec elle le commerce extérieur, on s’empressa de revenir à l’indigo, et le Pastel fut de nouveau abandonné, ou du moins rejeté au second plan.
Guôde (.Isatis tinctoria ).
Actuellement on le cultive encore dans le Languedoc, où il conserve, son nom de Pastel, et en Normandie, où on lui donne plus communément celui de Guède ou Voué de. Le peu qu’on en obtient suffit, et au delà, aux besoins de la consomma-
tion; car cette teinture n’est presque nulle part employée seule. On se contente ordinairement de la mélanger, en faible proportion, avec l’indigo.
Le Pastel (Isatis tincloria, famille des Crucifères) croît spontanément dans les terrains élevés, secs et pierreux de l’Europe centrale et méridionale. Il atteint environ 1 mètre de hauteur. Sa tige est droite et rameuse vers le haut. Ses feuilles inférieures sont lancéolées, et leur base se rétrécit en pétiole, tandis que les supérieures sont amplexicaules et hastées. Ses fleurs sont petites, de couleur jaune, nombreuses et réunies à l’extrémité des tiges en panicules très-serrées. Les fruits sont des siliques rétrécies en coin à leur base, obtuses et spatulées à leur sommet, et trois fois plus longues que larges.
Ce sont les feuilles qui fournissent la matière tinctoriale employée dans l’industrie. On les récolte dès qu’elles ont atteint leur complet développement; on les réduit, par l’action de meules, en une pâte homogène, qu’on dispose en tas sous des hangars, et qu’on abandonne à la fermentation pendant plusieurs jours. On pétrit ensuite cette pâte en pelotes ou boulettes, auxquelles on •donne de la consistance en les comprimant dans des,moules en bois ayant la forme de cônes tronqués. Ces pains, avant d’être employés, doivent être de nouveau broyés et soumis à la fermentation. C’est seulement alors qu’ils sont propres à la teinture.