LA GARANCE — LE CARTHAME — LE SAFRAN — LE CURCUMA
La Garance est actuellement en Europe, pour la teinture en rouge, ce qu’était le Pastel, il y a trois à quatre cents ans, pour la teinture en bleu. Sera-t-elle aussi quelque jour, comme son infortuné confrère et compatriote, supplantée par un produit exotique, par un indigo rouge ? C’est là un secret de l’avenir. Quant à présent, la Garance est en pleine prospérité. Elle occupe en agriculture un rang distingué; elle rend à l’industrie d’immenses services; enfin elle a l’insigne honneur de contribuer plus qu aucune autre teinture à l’éclat des uniformes militaires en général , et de l’uniforme français en particulier.
La Garance (llubia tinctoria, famille des Rubiacées) est une plante herbacée vivace. Elle croît naturellement dans le midi de l’Europe, dans l’Asie Mineure, dans les îles de la Méditerranée et dans les contrées les plus septentrionales del’Afrique; mais on la cultive aussi avec succès en Hollande, en Allemagne et dans l’est de la France. Les anciens la connaissaient et en faisaient grand usage pour la teinture de leurs tissus, ainsi que l’attestent Pline et Strabon. C’est aussi avec cette plante que les Orientaux obtiennent le fameux
rouge d’Andrinople, dont la préparation a été longtemps considérée en Europe comme un secret introuvable.
La seule partie de la Garance qu’on emploie dans l’industrie est sa racine, qui, desséchée et
nettoyée, constitue Xalizari du commerce, — on réserve le nom de garance à la racine pulvérisée et préparée pour la teinture. — Cette racine est horizontale , très-longue, grosse de 5 à 8 millimètres, noueuse, flexible, cylindrique, striée, recouverte d’une pellicule brun rougeâtre peu ou point adhé-
rente, sous laquelle se trouve une écorce rouge foncé, épaisse de 2 à 4 millimètres : c’est cette partie corticale qui renferme seule la matière colorante. La partie ligneuse, qui occupe le centre de la racine, est de couleur jaunâtre. L’alizari a une odeur faible, peu agréable, et une saveur à la fois amère et sucrée.
Cette racine a été analysée par plusieurs chimistes. MM. Bucholz, John et Kuhlmann ont reconnu , parmi les principes qui la composent : une matière colorante rouge (Y alizarine), une rose (la purpurine ), une jaune (la xanthine ); du mucilage , de la gomme, du glucose ; des acides pectique, malique et tartrique; des matières extractives amères; une résine odorante, une résine rouge, des sels de potasse, de chaux, etc. D’après le docteur Runge, l’alizari ne contient pas moins de cinq principes colorants : le pourpre, le rouge, l’orangé, le jaune et le brun, et, de plus, un acide particulier, qui bleuit sous l’influence de 1 acide chlorhydrique, et que M. Runge appelle acide rubiacéique.
La racine de Garance figurait autrefois dans les pharmacies comme médicament astringent et apéritif. On ne l’emploie plus aujourd’hui que comme matière tinctoriale; mais elle a acquis à ce titre une importance qui s’accroît chaque jour, et qu’on ne peut comparer qu’à celle de l’indigo. La garance, en effet, s’applique à tous les tissus de laine, de soie, de lin, de coton. Son usage le plus connu consiste dans la teinture en rouge des draps des-
tinés à l’habillement des troupes; mais elle reçoit encore bien d’autres applications, et l’on se tromperait même si l’on croyait que le rouge est la seule couleur qu’elle puisse donner. Il suffit d’imprégner une même pièce d’étoffe (calicot, par exemple) de différents mordants convenablement disposés, et de la tremper ensuite dans un bain de garance, pour que chacun de ces mordants produise, par sa réaction particulière sur les principes tenus en dissolution dans le bain, une coule ur.violette, brune, rouge, jaune, etc.; de telle sorte qu’avec des mordants bien assortis et combinés avec la teinture de garance, on obtient des dessins de toutes sortes, très-variés, très-nets, et, de plus, très-solides. La plupart des indiennes qui se vendent journellement dans les magasins de nouveautés sont teintes de cette façon, rien qu’avec de la garance.
Aussi le Rubia tinctoria est-il cultivé en grand dans plusieurs contrées, particulièrement en Turquie, dans l’île de Chypre, en Italie, en Hollande, en Saxe, en Silésie, dans nos départements du Bas-Rhin et de Vaucluse, et maintenant aussi en Algérie, aux environs d’Oran et de Constantine. Quand je dis que cette plante est cultivée, l’expression est peut-être trop générale; car souvent on se contente de semer la graine de Garance à la volée ou en lignes, dans des champs bien défoncés, composés de terres fortes, profondes et argileuses; après quoi on laisse faire la nature. On peut commencer à récolter à la fin de la deuxième année.
La récolte a lieu tous les trois ans dans la Vaucluse, et tous les quatre ans en Alsace. En Orient, et notamment dans l’île de Chypre, on n’arrache les racines que de cinq en cinq ans. Aussi l’alizari de cette provenance est-il estimé supérieur à celui de France. La Garance, plantée dans un bon terrain, donne, par hectare, 2,000 kilogr. déracinés fraîches, qui, séchées, se réduisent à 700 ou 800 kilogr. On conserve ces racines à l’abri de l’humidité jusqu’au moment où elles sont portées au moulin pour être réduites en poudre.
Les racines, une fois arrachées, sont achetées aux cultivateurs par les fabricants de garance ou, au nom de ceux-ci, par des courtiers spéciaux, pour lesquels ce genre de trafic est une profession très-lucrative. A Avignon et à Garpentras, qui sont les deux principales places de France, et peutêtre de l’Europe, pour le commerce de l’alizari et de la garance, il y a deux marchés par semaine. 11 règne sur ces marchés une activité fiévreuse; les alizaris y sont l’objet de spéculations qu’on ne peut comparer qu’à celles de la bourse de Paris. On retrouve là des haussiers et des baissiers, et une mobilité de cours sur laquelle les événements politiques et les autres causes de fluctuation des fonds publics, des actions et obligations de chemins de fer et des autres valeurs industrielles, exercent une influence de tous les instants. Sur ces mêmes marches, les affaires se font exclusivement par l’entremise des courtiers qui parcourent les campagnes, reçoivent la marchandise des
mains des paysans et se la font payer par les négociants, en ayant soin de se réserver un droit de commission qui les rémunère largement de leurs peines. Ce sont les agents de change de cette espèce de bourse, et l’on compte parmi eux de nombreux exemples de fortunes considérables et rapidement acquises.
C’est peut-être à cause de son double caractère militaire et industriel que la Garance n’a jamais été célébrée par les poètes, et que son nom n’est pas entré dans le langage littéraire comme ceux de la pourpre, du carmin, du Carthame. Ce que c’était que la pourpre des anciens, on ne le sait pas au juste; ils retiraient, dit-on, cette couleur de divers coquillages, mais lesquels?... Le carmin est la matière colorante qu’on prépare avec la cochenille; la cochenille est un insecte. Quant au Cahthame, c’est une plante de la famille des Composées, tribu des Cynarées. Son nom botanique est Carthamus tinctorius. On le cultive soit pour l’ornement des jardins, en l’honneur de ses belles fleurs, soit pour extraire de ces mêmes fleurs les principes colorants qu’elles renferment, et qui sont au nombre de deux : l’un, jaune, très-soluble dans l’eau, ressemble à celui du safran; l’autre, rouge, est soluble seulement dans les liqueurs alcalines, dont les acides le séparent en le précipitant.
Cette dernière couleur est très-belle, et l’on en peut tirer les nuances les plus variées et les plus agréables; mais elle manque de solidité. On l’em-
ploie surtout pour teindre les tissus de soie et de coton. Broyée avec du talc réduit en poudre extrêmement fine, elle constitue le fard qu’on désigne sous le nom de rouge d’Espagne, bien qu’il soit, dit-on, d’origine orientale. Les graines du Carthame sont un bon aliment pour les oiseaux. Les perroquets surtout en sont friands; ce qui a fait appeler ces semences graines de perroquet; mais pour l’homme elles sont un purgatif énergique, et c’est à ce titre qu’elles figuraient autrefois dans les officines. En résumé, la fleur est la seule partie vraiment intéressante du Carthame. On la connaît dans le commerce sous le nom de safranum, et on la reçoit de l’Espagne, de l’Égypte, de la Perse et de l’Inde. La plante elle-même est souvent appelée Safran bâtard. Ce vilain nom a l’inconvénient d’établir une sorte de confusion entre le Carthame et le Safran, qui est aussi à la fois une plante tinctoriale et une plante médicinale, mais qui ne ressemble d’ailleurs que fort peu au Carthame.
Le Safran ( Crocus sativus, famille des Iridées) est, à ce qu’on croit, originaire de l’Asie; mais il est répandu depuis longtemps dans le midi et même dans le centre de l’Europe. C’est une petite plante à bulbe tubéreux et non écailleux. Ce bulbe donne naissance à une longue spathe d’où partent plusieurs feuilles linéaires et quelques fleurs à périanthe violet pâle, et dont le pistil se termine par quelques stigmates creusés en cornet. Ce sont ces stigmates desséchés qui constituent proprement le
safran du commerce; c’est pour les recueillir qu’on cultive en grand le Crocus dans plusieurs contrées, principalement en Turquie et en Espagne; en France, dans l’ancien Gâtinais (département de Seine-et-Marne) et dans les départements du
Safran.
Loiret, d’Eure-et-Loir et de Vaucluse; en Angleterre, près de Cambridge; en Allemagne, aux environs de Mœlk.
La récolte se fait, dans les safranières, au mois de septembre. On va tous les jours, ou au moins tous les deux jours, cueillir les fleurs entières, que
l’on met dans des corbeilles. Le soir même on en détache les stigmates, et on les fait sécher, suspendus au-dessus d’un feu doux dans des tamis de crin, où l’on a soin de les remuer de temps en temps. Ils perdent par la dessiccation les 4 /s au moins de leur poids; en sorte que le produit net d’un hectare en safran sec, pendant les deux années de rapport, ne dépasse pas 50 kilogrammes. M. Pereira a calculé que 1 grain (35 milligrammes) de safran du commerce contenait les styles et les stigmates de 9 fleurs. A ce compte, il faut 4,320 fleurs pour faire une once ou 31 grammes de safran, et 69,120 fleurs pour faire une livre ou 500 grammes. On comprend, d’après cela, pourquoi cette substance est toujours d’un prix très-élevé : de 100 à 150 fr. le kilogramme.
Le safran, préparé comme il vient d’être dit, est d’une couleur jaune-orangé vif, qui a pris ellemême , dans le langage ordinaire, le nom de la plante. Il renferme un principe colorant trèsriche, dont une faible quantité suffit pour communiquer à une grande masse d eau une teinte jaune-doré très-intense. Malheureusement le peu de stabilité de cette couleur ne permet pas de l’employer dans la teinture. On s’en sert beaucoup plus pour donner une nuance agréable, et quelquefois trompeuse, à certaines liqueurs, qui prennent en même temps l’arome pénétrant du safran. Il n’est pas rare, non plus, qu’on y ait recours pour jaunir les beurres trop blancs et • imiter le ton beurre frais, qui est considéré comme
propre aux beurres fins et récemment battus.
Le safran est utilisé en médecine comme stimulant, antispasmodique, etc.; mais c’est encore dans l’art culinaire qu’il trouve son principal emploi. Il entre, en effet, dans la préparation de plusieurs, substances alimentaires, soit comme matière colorante, soit comme condiment et aromate. Il s’en fait, surtout en Orient et dans le Midi, une grande consommation.
En raison dè son prix élevé, le safran est fort sujet aux falsifications. Tantôt on le mouille avec de l’eau ou avec de l’huile pour augmenter son poids; tantôt on le vend déjà épuisé de ses principes colorants ou aromatiques; ou bien on y mêle du saframim (fleurs de Garthame), ou des pétales de Souci. Enfin l’on va, s’il faut en croire M. Chevallier et d’autres respectables chimistes, jusqu’à falsifier le safran avec des fibres musculaires desséchées et teintes en jaune. Infandum !
Le safran est tellement considéré comme le type des teintures jaunes, que son nom a été donné, avec de légères variantes, à des substances végétales et même à des substances minérales, par cela seul qu’elles présentent des teintes analogues. Il y a un safran métallique, le crocus metallorum (sulfure d’antimoine). Nous venons dé voir que les fleurs de Garthame sont appelées safranum. On désigne aussi sous le nom de Safran des Indes les racines de Curcuma longa et rotunda, d’où l’on tire une excellente teinture jaune. Ces plantes appartiennent à la même famille que
le Gingembre, et sont propres également aux régions tropicales du continent asiatique et à l’archipel Indien. On'en rencontre aussi quelques variétés dans l’Amérique centrale et aux Antilles. La racine de Gurcuma est tubéreuse, allongée, coudée, noueuse, garnie aux nœuds de. quelques filaments charnus ; sa couleur, lorsqu elle est fraîche, est gris-jaunâtre. Lorsqu’elle est sèche, son écorce conserve à peu près la même teinte, mais à l’intérieur elle est d’un jaune orangé vif. Son odeur nst pénétrante et rappelle celle du Gingembre. Sa saveur est aromatique, âcre et un peu amère. Cette racine possède des vertus stomachiques, stimulantes et diurétiques. Il paraît même que son extrait, appliqué sur les ulcères et les plaies de mauvaise nature, peut les modifier avantageusement. Néanmoins on ne l’emploie que rarement en médecine, et si les pharmaciens la font entrer dans quelques-unes de leurs préparations, c’est plutôt comme matière colorante que comme élément actif. G est, en effet, à ses propriétés tinctoriales que le curcuma doit toute sa valeur. Le jaune de curcuma est très-employé pour teindre la laine et la soie. Gette teinture est soluble dans l’alcool, dans l’éther, dans les huiles fixes et volatiles. Les alcalis exercent sur elle une action énergique et caractéristique, en faisant passer sa couleur du jaune au rouge-brun. Aussi le papier et la teinture de curcuma sont-ils au nombre des réactifs auxquels on a le plus souvent recours dans les laboratoires pour reconnaître la
nature neutre ou alcaline des liquides et des gaz. L’extrait de curcuma, uni au bleu d’indigo ou au bleu de Prusse, donne de belles couleurs vertes, dont on se sert pour colorer les bonbons, les sirops, le baume tranquille, l’onguent populeum et diverses autres préparations. Le commerce européen tire le curcuma, en quantités assez considérables, de l’Inde et de l’archipel Indien. On le distingue, d’après ses provenances et ses qualités, en trois sortes : le curcuma du Bengale, celui de Java et celui de Batavia. Le premier est le plus estimé.