LE CAOUTCHOUC — LES PLANTES A CAOUTCHOUC L’HEVEA GUYANENSIS
LA GUTTA-PERCHA — L’iSONANDRA PERCHA
La substance qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de caoutchouc, et qu’on désignait communément autrefois sous celui de gomme élastique, est une-sorte de résine tenue en suspension dans la sève de plusieurs plantes, la plupart originaires de l’Amérique méridionale et appartenant aux familles des Morées, des Artocarpées, des Urticées et des Euphorbiacées. Le Sapium aucuparium, XEuphorbia punicea et XHevea guyanensis ou Siphonia cahuchu, qui la fournissent le plus abondamment et d’où l’on a coutume de l’extraire, sont de la dernière famille. La sève du Siphonia cahuchu, par exemple, en renferme environ 30 p. 100 de son poids, sous forme de globules qui lui donnent une consistance et une apparence laiteuses. Les Orties, le Pavot, la Laitue et d’autres plantes communes dans nos climats en contiennent aussi, mais en trop faibles quantités pour qu’on puisse songer à l’extraire.
Le caoutchouc fut décrit pour la première fois, en 1736, par les savants Bouguer et la Condamine,
membres de la commission envoyée à celte époque au Pérou par l’Académie des sciences de Paris, pour mesurer un arc du méridien terrestre. Un peu plus tard, un autre Français, l’ingénieur Fremeau, qui résida pendant quinze ans h la Guyane,
Feuilles, fleurs et fruit de l’arbre à caoutchouc. ( Hevea guyanensis. )
recueillit, avec l’aide d’un naturel du pays, de plus amples renseignements sur le caoutchouc et sur l’arbre qui le produit. Ce fut encore la Gondamine qui, en 1751, fit part de ces renseignements à l’Académie. Enfin, en 1768, on put trouver, dans
un ouvrage publié par le botaniste voyageur Àublet, sur les plantes de la Guyane, la description et l’image de l’arbre à caoutchouc (Hevea guyanensis).
Cet arbre atteint une hauteur de-18 à 20 mètres. L’amande renfermée dans le noyau de son fruit est blanche, d’un goût agréable, fort estimée des indigènes, qui la mangent et en retirent une huile comestible. Il croît dans les forêts de Maripa, d’Arocera, de Sinnamari, de Saint-Régis, etc. L’Inde orientale et l’île de Java possèdent aussi des arbres dont la sève est riche en gomme élastique : notamment les Ficus indica et elastica (famille des Morées), qui sont devenus aussi, dans ces contrées, l’objet d’une exploitation trèsavantageuse.
Pour extraire le caoutchouc, on pratique dans l’arbre, non loin de la racine, une entaille assez profonde pour qu’elle pénètre dans le bois; puis on creuse, depuis le sommet du tronc jusqu’à cette entaille, une longue rainure verticale, de chaque côté de laquelle partent, de distance en distance, d’autres incisions obliques disposées à peu près comme des barbes de flèche. La sève, s’échappant de ces incisions, coule le long de la grande rainure, comme dans une gouttière, et vient s’amasser dans l’entaille inférieure, d’où une feuille de Bananier, roulée en forme de cornet, la conduit dans un vase placé au-dessous. Là elle ne tarde pas à s’épaissir et même à se solidifier par l’évaporation de la partie liquide, à moins qu’on ne la mette aus-
sitôt à l’abri du contact de l’air. C’est ainsi qu’on importe en Europe une certaine quantité de ce suc à l’état fluide, dans des bouteilles ou dans des cruches hermétiquement bouchées. Mais, le plus ordinairement, la sève est reçue et étendue par couches successives entre deux moules d’argile non cuite, qui lui donnent la forme de poires ou de bouteilles. Le moule extérieur est marqué intérieurementdedifférentsdessinsquis’imprimentsurlasurface de la bouteille. Lorsque l’intervalle compris entre les deux formes est rempli de caoutchouc solidifié, on enlève lesmoules, soit en les brisant, soit en les plongeant dans de l’eau, où ils se désagrègent et se délaient aisément. Quelquefois aussi on façonne le caoutchouc en plaques plus ou moins larges et épaisses. Dans tous les cas, on achève de le sécher en l’exposant, à distance convenable, au-dessus d’un foyer dont la fumée lui donne une teinte brune et souvent presque noire.
La première étude chimique de la composition et des propriétés du caoutchouc est due au célèbre Fourcrov. MM. Huislÿ, Trommsdorf, Payen et Bouchardat ont achevé de le faire connaître. C’est un carbure d’hydrogène dont la composition est représentée par la formule C 8 H 7 . Lorsqu’il est pur, il est transparent et à peu près incolore. Il est doué d’une élasticité que ne possède aucune autre substance. Lorsqu’on le divise avec un instrument tranchant, les sections récentes sont lisses, et si on les rapproche et qu’on les presse l’une contre l’autre, elles se ressoudent naturelle-
ment, et leur adhérence est presque aussi forte que la cohésion des parties intactes.
Le caoutchouc s’enflamme au contact d’un corps en ignition, et brûle, sans laisser de résidu, avec une flamme rougeâtre qui répand une fumée épaisse et une odeur désagréable. 11 entre en fusion à 120 degrés, et se transforme en un liquide oléagineux qui, au lieu de se vaporiser à une plus haute température, se décompose en donnant naissance à d’autres carbures d’hydrogène, ses principes immédiats. Le caoutchouc conduit très-mal le calorique, et point du tout l’électricité. Il est complètement imperméable à l’eau et même aux vapeurs et aux gaz d’une certaine densité ; mais il laisse passer à la longue le gaz hydrogène. 11 est insoluble dans l’eau et très-peu soluble dans l’alcool. Il l’est davantage dans l’éther, et plus encore dans les huiles essentielles et empyreumatiques, dans les huiles grasses et dans le sulfure de carbone. Ce dernier corps est, avec l’huile de naphte, son dissolvant le plus usité. Il a l’avantage d’être à bas prix, et l’inconvénient d’exhaler une odeur fétide et d’être très-inflammable.
Le caoutchouc a été longtemps considéré comme un simple objet de curiosité scientifique, et recherché seulement par les chimistes et les naturalistes. Puis on s’avisa de l’employer dans l’art du dessin, pour effacer les traces du crayon, à la place de la mie de pain, qui ne les enlève qu’imparfaitement et en graissant le papier. Enfin l’on songea à tirer parti des propriétés bien autrement pré-
cieuses dont il est doué, c’est-à-dire de sa ténacité, de son imperméabilité, de son inaltérabilité et de son incomparable élasticité.
En 1785, le physicien Charles enduisit d’un vernis de caoutchouc dissous dans de l’essence de térébenthine l’enveloppe de taffetas dont il forma le premier ballon à gaz hydrogène. L’essence de térébenthine a été remplacée depuis, pour cet usage, par de l’huile de lin lithargyrée. En 1790, on fit avec le caoutchouc divers objets extensibles, tels que des ressorts, des ligatures, etc., et l’on apprit à le ramollir et à l’étendre sur des tissus pour les rendre imperméables. L’année suivante, Grossart parvint à transformer en tubes des lanières de caoutchouc enroulées en spirales sur des moules cylindriques de diverses grosseurs. Mais c’est seulement depuis les premières années de notre siècle que les usages de cette substance se sont étendus et multipliés dans les diverses industries, dont ils ont si puissamment favorisé les progrès.
Un produit qui ressemble beaucoup au caoutchouc a fait plus récemment son apparition en Europe. Ce produit est la gutta-percha. L’arbre d’où on le tire est fort commun dans l’archipel Indien, à Bornéo, à Sumatra, à Singapore, et les naturels de ces contrées en savaient extraire, de temps immémorial, une matière dont ils faisaient des manches de haches, des vases et d’autres ustensiles. Il y a peu d’années qu’un chirurgien anglais, M. Montgomery, fut informé de ces par-
ticularités, et put se procurer une certaine quantité de cette matière. Il fit hommage de son échantillon à la Société royale de Londres, qui le remercia en lui décernant une médaille d’or. La nouvelle de sa découverte se répandit promptement parmi les savants, qu’elle intéressa vivement, et dans le public, dont elle mit aussi l’attention en éveil. Bientôt ce fut un engouement universel. La science, l’industrie et la spéculation s’emparèrent du nouveau produit, qui fut étudié, analysé, baptisé, façonné, annoncé, vanté; qui passa, en un mot, dans l’intervalle de quelques mois, par toutes les épreuves que tant d’autres substances curieuses ou utiles ne subissent qu’à travers des délais, des hésitations et des lenteurs interminables.
La gutta-percha est donc aussi bien connue aujourd’hui que telle autre substance découverte il y a cent ans. Sa composition chimique est absolument la même que celle du caoutchouc, et elle ne diffère de ce dernier que par quelques-unes de ses propriétés chimiques et par son origine. Elle n’est fournie, en effet, ni par un Ficus, ni par une Urticée, ni par une Euphorbiacée, et elle est tout à fait inconnue dans l’Amérique méridionale. Elle est tenue en suspension dans la sève descendante de Ylsonandra 'percha de Hooker (genre Bassia butyracea, famille des Sapotacées). Cet arbre atteint une hauteur de 20 mètres, et sa circonférence est ordinairement d’au moins 3 mètres à la base; ses feuilles ont 8 à 10 centimètres de long; elles sont
arrondies à la base, et se terminent en pointe. Leur face supérieure est d’un vert pâle, et l’inférieure d’un brun rougeâtre. Les fruits de YIsonandra percha contiennent une huile dont les Indiens assaisonnent leurs aliments. Son bois, d’un tissu
Feuilles et fleurs de Y Isonandra percha.
lâche et sans consistance, est bon tout au plus à brûler lorsqu’il est sec. La méthode employée primitivement par les Indiens pour en extraire le suc était barbare et destructive. Elle consistait tout simplement à abattre l’arbre, à le placer dans une position inclinée et à recueillir dans des feuilles de
Bananier la sève qui en découlait. L’intervention européenne a fait heureusement justice de ce procédé par trop élémentaire, et y a substitué celui dont on se servait dès lors et partout pour l’extraction du caoutchouc, des résines et des gommes-résines.
La gutta-percha est, comme le caoutchouc, inaltérable et imperméable à l’eau, inattaquable par les liqueurs alcalines ou acides étendues ou peu énergiques, ainsi que par les boissons faiblement alcooliques, telles que le vin, la bière, le cidre. Elle est soluble dans le sulfure de carbone, dans l’huile de napbte, dans la benzine, dans l’essence de térébenthine et dans quelques autres huiles volatiles ou fixes. Elle conduit très-mal le calorique et l’électricité. Sa pesanteur spécifique est 0,979.
La gutta-percha usuelle, c’est-à-dire telle qu’on la trouve dans le commerce après qu’elle a été mécaniquement épurée, est solide et dure à la température ordinaire. Elle est tenace et souple, mais non élastique comme le caoutchouc, et sa consistance lui a fait donner, avec quelque raison, le nom assez pittoresque de cuir végétal. Sa couleur est grisâtre tirant sur le brun. Sa structure est naturellement poreuse; mais elle peut être rendue compacte par l’étirage accompagné d’une forte pression. Elle éprouve vers 100 degrés une sorte de fusion pâteuse qui permet de 1a. malaxer, de la mouler et de lui donner toutes sortes de formes qu’elle conserve lorsque ensuite on lui rend
sa dureté par le refroidissement. A la température de 45 à 50 degrés, on peut l’étirer en feuilles minces, en fils et en tubes d’un petit diamètre. Sa ductilité et sa malléabilité diminuent à mesure qu’elle se refroidit.
La gutta-percha nous arrive des Indes en masses feuilletées, en rouleaux, et plus souvent en pains coniques terminés au sommet par un anneau.
En cet état elle contient de la terre, des débris ligneux et d’autres impuretés dont on la débarrasse par des broyages et des lavages à l’eau chaude; après quoi on lapasse entre des cylindres qui lui donnent la forme de feuilles de quelques millimètres d’épaisseur. Elle est alors pure et propre à être façonnée.
On emploie avec succès la gutta-percha à fabriquer des conduits pour les eaux, soit pures, soit alcalines ou légèrement acides, à doubler les vases destinés à contenir des liquides qui peuvent altérer le bois ou les métaux communs : par exemple, les cuves dont on se sert pour la galvanoplastie. Elle est également propre à la confection de robinets, de pistons et de clapets qui s’adaptent exactement, sans que l’humidité les gonfle et que la sécheresse les contracte; de rouleaux, bobines, cylindres de pression, qui offrent plus de dureté que les jnêmes objets faits en caoutchouc. On en tire aussi un parti très-avantageux dans la confection de divers appareils de chirurgie et de physique, ustensiles de voyage, articles de fantaisie, etc. Enfin, la substance qui nous occupe a
rendu à la civilisation un service que nous ne saurions oublier : c’est en enfermant dans des gaines ou tubes de gutta-percha les fils conducteurs du télégraphe électrique qu’on a pu réaliser la merveille des temps modernes : la télégraphie sousmarine.
Il fut un temps, qui n’est pas encore bien éloigné de nous, où sous cette dénomination de plantes médicinales nous eussions pu ranger presque le règne végétal tout entier. C’était le temps où dominaient en médecine les doctrines polypharmaques, et où tout le monde croyait fermement aux vertus des simples. Il n’y avait pas alors de plante si insignifiante qui n’eût sa place dans la pharmacopée, et à laquelle on n’attribuât un pouvoir curatif contre une ou plusieurs affections deà nerfs, du sang, de la bile, des humeurs, du foie, de la rate; contre les plaies, les blessures, les brûlures, ^tc. etc. C’est ainsi que, d’après Olivier de Serres, le Cheveu de Vénus « est employé aux apozèmeS purgatifs, brise la pierre et la gravelle, fait uriner, est bon contre la morsure des bêtes venimeuses, étanche le llux de sang coulant du nez, remplit les places vides de poil, guérit la teigne, consume les lentes qui viennent en la tête, réconforte les asthmatiques et ceux aussi qui
ont la jaunisse»; que la décoction d’Eupatoire«est bonne contre la dyssenterie, la morsure des serpents , contre lagratelle et démangeaison, désopile le foie, tue les vers, guérit les chevaux poussifs et la toux des brebis » ; que le Pain de pourceau (également d’Europe), la Presle ou Queue de cheval, le Pissenlit, le Mouron des petits oiseaux et une foule d’autres herbes que nous foulons aux pieds dans les champs et sur le bord des chemins, sont vantés par le même auteur comme capables de guérir chez l’homme et chez les animaux les maladies les plus diverses et les plus graves.
On est bien revenu aujourd’hui de ces illusions naïves. La polypharmacie perd chaque jour du terrain, et la pratique médicale et pharmaceutique se simplifie considérablement. D’ailleurs, les drogues minérales font du tort aux médicaments végétaux, et, bien que beaucoup de ces derniers figurent encore dans les Codex et dans les matières médicales, ceux auxquels on a ordinairement recours sont en petit nombre. La plupart des plantes auxquelles on emprunte des remèdes actifs sont en même temps des plantes vtgiéneuses. Nous en avons parlé avec quelques développements dans notre livre des Poisons, auquel nous renvoyons le lecteur. Parmi les plantes médicinales plus bénignes, nous pouvons encore écarter de notre programme celles dont l’emploi n’est qu’exceptionnel, et, même parmi celles dont on fait le plus fréquemment usage, la plèbe des végé-
taux vulgaires, qui défraient la pharmacopée des bonnes femmes, et offrent aux malades réels ou imaginaires l’inoffensive consolation des tisanes anodines. On voudra bien remarquer, d’ailleurs, que parmi les plantes que nous avons passées en revue dans les pages précédentes, plusieurs possèdent des propriétés que l’art de guérir met à profit, et que nous n’avons pas manqué de signaler en passant. Il ne nous reste donc plus à étudier maintenant que quelques espèces spécialement médicinales, et jouant dans la thérapeutique un rôle d’une certaine importance.