COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE
L'histoire est, pour l'humanité, une gloire récente ; il y a peu de temps qu'elle est née. Pendant des siècles elle a été insignifiante, ensuite elle est devenue menteuse, sans cesser d'être insignifiante. Tantôt elle a oublié la vérité, tantôt elle a conspiré contre elle. Il était réservé au dix-neuvième siècle de convertir les annales de l'homme. L'humanité, quand elle ne repousse pas entièrement Jésus-Christ, garde souvent la tentation de le repousser à demi. Quand elle lui fait une place, elle craint de lui faire une trop grande place ; quand elle le respecte dans le tabernacle, elle semble lui dire : Garde ton Eglise, laisse-moi la science, la ^ ie, l'air : laisse-moi l'histoire, toutes ces choses ne te regardent pas.
L'humanité est tentée de croire que Jésus- Christ est étranger à l'ordre naturel, et qu'il doit lui suffire que sa volonté soit faite au ciel.
Le dix-rieui ième siècle, qui vise toujours au cœur des choses, s'est souvenu, tantôt pour blasphémer, tantôt pour adorer, que Jésus de Nazareth es! le centre de L'histoire.
Il est impossible, en effet, de regarder quelque part et de ne pas le rencontrer.
Quiconque a voyagé, quiconque s'esl pro-
mené doit avoir fait cette remarque : dès que le terrain monte, dès qu'on arrive sur une hauteur, dès que le regard s'étend, la croix apparaît.
Les clochers font la beauté des paysages ; leur nombre est toujours important, même au point de vue pittoresque, pour l'effet du coup d'ceil. Les cloches font, avec les arbres, les rivières et tous les accidents de la nature, une harmonie particulière que ne produisent pas les autres monuments. On dirait que la création éprouve le besoin d'être dominée par la croix et rassurée par elle. Un paysage sans croix ferait peur. Toute créature a besoin de paratonnerre.
Or l'histoire est une montagne du haut de laquelle l'homme regarde le globe dans son présent et dans son passé. C'est la croix qui éclaire le grand paysage, c'est elle qui dirige le regard, c'est elle qui oriente le voyageur.
Et d'abord l'histoire a besoin de connaître le temps. Le temps est le domaine de l'histoire, et il faut qu'elle le possède. Eh bien ! voici une observation très simple que je recommande à tous les penseurs, et sur laquelle je les supplie de ne pas passer légèrement.
Comment, sans Jésus-Christ, l'histoire ferait-elle pour compter lé temps ? Une nation pourrait encore, à la rigueur, dater ses actes de sa fondation ; mais comment feraient les nations ?
Romulus peut servir à compter l'âge de Rome, la Grèce peut se servir des olympiades,
coi P i>'<«:ii sir l'histoire 3q
mais qui donc donnera aux années des peuples une mesure commune et fixe ? Il me semble que tout homme capable de pénétrer dans le sens mystérieux de la vie, doit être frappé de cette remarque. L'histoire suppose l'unité de la race humaine. Pour que l'histoire existe dans sa dignité, il faut qu'elle embrasse le inonde. Or comment ferait-elle, sans la croix, pour embrasser le monde ? Elle serait arrêtée au premier pas, par le plus misérable et le plus invincible obstacle, par la chronologie. Vous allez dire : Mais comment faisait l'histoire avant Jésus-Christ ? elle comptait apparemment.
L'histoire \a vous répondre comme l'Agneau de la Fable :
Comment l'aurais- je fait, si je n'étais pas née ?
Veuillez le remarquer ! les Grecs ou les Romains racontaient leur histoire, mais n'é- <ii\ aient pas l'histoire. L'histoire suppose l'universalité des relations humaines ; elle n't îst pas obligée de les raconter toutes, mais elle est obligée de les supposer toutes, et de sous-entendre celles qu'elle ne dit pas. Si vous écrivez l'histoire de France, vous n'êtes pas obligé de vous souvenir que les Indes existent, que l'espèce humaine est une, et que le soleil actuel éclaire en Asie comme en Europe l'an de grâce 1880. Quand les Romains écrivaient le récit de leurs actes, ils écrivaient leurs affaires particulières, ils n'écrivaient pas l'histoire de l'homme. Les poètes seuls, dans
l'antiquité, ont approché de la majesté historique, parce qu'ils élevaient leurs regards au-dessus des murs de leur cité. Mais aussi les poètes étaient les voix de la tradition, persistante quoique égarée, et la grande tradition, que faisait-elle ? Elle appelait Celui qui devait venir : Et ipse erit expectatlo gentium, avait dit Jacob Israël. L'écho de cette parole se promenait dans l'espace. Ceux que touchaient, en passant sur leurs têtes, ses vibrations, ceux qui entraient dans la grande attente, devenaient participants de l'histoire, parce qu'ils communiaient d'une certaine manière avec la race humaine, et sortaient de leurs murailles par la vertu du désir. Mais les historiens ordinaires, ceux qui ne voyaient rien au delà de la patrie, ceux-là écrivaient des mémoires : c'étaient les mémoires d'une cité, ce n'étaient pas les annales de l'homme.
Aussi leur chronologie était particulière : ils comptaient le temps à partir d'eux-mêmes. Ils enfermaient leur temps dans l'espace qu'ils possédaient, et dans le mouvement qu'ils accomplissaient.
Le peuple juif seul faisait et écrivait réellement l'histoire, parce qu'il préparait le salut universel, et était associé, d'une façon spéciale, aux desseins de Dieu. Aussi son histoire intéresse également tous les peuples, les regarde tous, les instruit tous, parce qu'elle annonce et symbolise Celui qu est venu les appeler tous.
Les mémoires de Rome, écrits par Tite-Li-
COL fP I) <n:il. 8UB L HI8TOIRE I l
ve, sonl étrangers à l'avenir et peuvent dater d'un fait privé.
L'histoire sainte nous parle de nous et nous parle de tous. Elle regarde en avant, elle a les yeux sur la croix.
La croix a donné à l'espace une mesure commune applicable au temps.
Et toute l'histoire est devenue universelle.
Et les nal ions de l'antiquité ont conquis leur place dans l'histoire, en prenant droit de cité dans la famille humaine. Elles n'étaient pas seulement pour elles-mêmes ; elles avaienî une destinée historique, et elles ne le savaient pas. Elles étaient en relation avec nous, et elles ne le savaient pas. Elles n'ont l'ait que leurs mémoires. C'est à nous de faire leur histoire.
Parmi les travaux utiles et précieux qui onl élé faits dans cette direction, il faut signaler l'ouvrage de M. l'abbé Louis Leroy. /c Règne de Dieu sur les empires. Si la science hétérodoxe consent à l'étudier, malgré l'approbation de quarante évêques, elle sera peutêtre poussée à des réflexions très neuves pour elle. M. l'abbé Leroy a puisé les faits dans les sources : il a beaucoup étudié, et, après avoir conquis l'érudition, qui toute seule ne signifie rien, il l'a mise au service de la vérité. Il a cherché la destination humaine et divine des peuples anciens, leur place dans l'édifice divin, leur relation avec les hommes, leur relation avec Dieu. M. Louis Leroy affirme et prouve que le monde et les empires onl été
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créés pour le Christ. Il développe par la science la parole de l'Ecriture : C'est la justice qui élève les nations ; c'est le péché qui fait le malheur des peuples. Je vais, dans les pages qui vont suivre, me servir beaucoup de ses pensées et de ses documents. Son livre, comme tous les livres très pleins, abrège beaucoup l'étude : il condense, il réunit des matériaux épars qu'il faudra chercher bien loin.
Joseph de Maistre, dans les Soirées de Saint- Pétersbourg, a beaucoup parlé de la justice dans ses rapports avec les individus, et quant aux nations, Mgr Depéry, mort évêque de Gap, dans une lettre adressée à M. l'abbé Leroy, fait cette belle remarque :
(( \ mon jugement, vous avez fait une œuvre providentielle en prouvant, par des tableaux dignes de Bossuet, que la chute des grandes nations n'a eu lieu que parce qu'elles s'étaient appuyées in curribus et in equis. La vie des nations semble se mesurer sur leur fidélité à suivre la loi de la religion. Les nations ne doivent pas comparaître au jugement universel : la justice de Dieu doit donc s'exercer sur elles ici-bas. »
La mission de la Judée est évidente comme le soleil. Elle devail garder le dépôt, annoncer et figurer le Messie. Quelle attitude étrange que celle du peuple juif dans le monde antique ! Pendant que partout les dieux se mêlaient, il reste généralement fidèle au Dieu unique qui a parlé à Abraham et à Moïse sur la montagne. La ligne qui sépare dans l'an-
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tiquité le peuple juif de tous les peuples est si marquée, qu'elle ressemble à l'épée Dambroyante d'un ange gardien qui combat : le peuple choisi va en e\\\ : il reste en exil ce qu'il était chez lui ; il est toujours le peuple choisi au milieu des idolâtres ; malgré ses chutes fréquentes, malgré le veau d'or, et malgré sa faiblesse, et malgré sa dureté, il garde son caractère, et, contrairement aux mœurs de tout le monde antique, il sort intact des demeures de ses maîtres ; il ne perd rien de lui-même en vivant au milieu d'eux : au contraire, il leur donne, et fait, dans une certaine mesure, la conquête de ses vainqueurs. Il parle aux Egyptiens du Dieu qu'attendait Jacob, et une partie de ce peuple le suit dans le désert. Nabucbodonosor proclame le Dieu de Daniel ; Gyrus avoue qu'il doit rebâtir le temple ; Alexandre se courbe devant le grand prêtre et rend gloire au Dieu qu'il ne connaissait pas ; Auguste lui fait offrir des sacrifices dans le sanctuaire de Sion. Tout le monde sait que la gentilité, représente par la reine de Saba, offrit à Salomon ses présents et ses hommages. Toutes les principales villes grecques de l'Asie Mineure, Ephèse, Smyrne, Pergame, Sardes, Philadelphie, Laodicée, possédaient des colonies juives ; Délos, Milet, Haliearnasse, Tconium avaient leurs synagogues.
Anaxagore et Pythagore, dit Théodorel, avaient fait connaissance en Egypte avec les savants de ce pays et avec les savants juifs.
l\k LES PLATEAUX DE LA BALANCE
Plalon ne fut pas étranger non plus aux trésors que gardait Israël.
Sous les Romains, les colonies juives se trouvaient partout, chez les Mèdes, les Elamites, dans la Mésopotamie, le Cappadoce, le Pont, la Phrygie, la Pamphylie, l'Egypte, la Lydie, l'Arabie, l'île de Crète, enfin dans Rome. Quelques savants croient qu'un certain nombre d'Hébreux, fuyant les Assyriens, entrèrent à Rome sous Numa et lui inspirèrent ses plus sages pensées.
Par les mouvements du peuple juif à travers les peuples, la vérité circulait et s'infiltrait plus ou moins dans l'univers ; l'attente se répandait, la terre se préparait sans le savoir. Les hauteurs de l'Orient, ébranlées par une étoile, s'agitèrent, et les rois mages quittèrent leur pays : la vierge Marie avait prié à Nazareth, l'heure était venue ; l'empire romain allait mourir, les langues de feu allaient descendre ; toutes les nations allaient être appelées. Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de .lacob, le Dieu d'Elie et d'Elisée, le Dieu de David et de Salomon, le Dieu de Moïse et d'Isaïe allait appeler à lui les petits enfants. Cependant Tibère régnait à Rome et les immenses infamies régnaient sans crainte, dans la sécurité de sa puissance... Mais la croix s'éleva dans la campagne. Tibère ne comprit pas : l'œuvre de Dieu était faite. 0 altitude* !
Autour des Juifs la parole ordonnatrice avait groupé tout ce qui leur était nécessaire. L'Egypte fut l'école des nations et l'institutri-
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ce du peuple hébreu. Chaque année, dans ses domaines, N1 Nil effaçait toute démarcation de terrain : la géométrie était pour l'Egypte une nécessité. Elle se familiarisa, par ses obélisques, avec la dynamique ; par ses pyramides, avec l'architecture. « L'Egypte, dit M. Fourïer, a enseigné aux Grecs les procédés sans lesquels la culture et la peinture n'auraient pu faire aucun progrès : elle consacrait à ses dieux la poésie et la musique, et toutes les nations lui doivent, selon le témoignage de Platon, l'écriture alphabétique. Ses anciennes traditions nous représentent le conquérant Sésostris sous les traits d'Osiris, mais son cortège n'est pas celui des conquérants ordinaires. Au lieu de la foule des captifs, ou de la foule des soldats, c'est la foule des laboureurs qui le suit ; elle lui demande, non des armes, mais des leçons et des secours. Cette conception de la grandeur, car Sésostris personnifie la grandeur égyptienne, indique très bien sa nature et la vocation de ce peuple. Lycurgue, Solon, Thaïes de Milet, Pythagore de Samos, Eudoxe, Démocrile, Hésiode, vinrent demander à l'Egypte les secrets de ses prêtres. La loi qui obligeait chaque citoyen d'Athènes à exercer une profession fut copiée, d'après Hérodote, sur la loi qui obligeait chaque citoyen de Memphis à vivre d'une industrie particulière. »
« La croyance égyptienne, dit quelque part Chainpollion, qui mêlait sans cesse la terre avec le ciel et l'homme avec Dieu, dans
les mystères d'une religion où l'on puisait à la fois les plus utiles préceptes d'hygiène publique et la règle des nobles actions et des vertueuses pensées, était empreinte dans tous les cœurs, écrite dans tous les livres, exprimée fîgurativement sur les monuments publics. »
Je ne prendrais pas la responsabilité do toutes ces nobles actions et de toutes ces vertueuses pensées. Je crois néanmoins que l'Egypte gardait de beaux débris, de magnifiques fragments ; je crois aussi qu'elle avait la haute pensée d'associer toute chose à la religion ; j'admire ces tableaux du monde invisible qu'elle dessinait à la face du ciel et de la terre, sur ses monuments, comme si elle eût voulu interpeller chaque homme, l'arrêter au passage, et lui dire incessamment : Regarde, la solution des problèmes qui se remuent en toi est là, par mes soins, devant tes yeux. Regarde et vois.
Mais je crois aussi que l'Egypte fut pour les peuples une nourrice et non une mère : je crois aussi qu'elle fît subir aux lambeaux des traditions déchirées le supplice de la géhenne, et qu'elle a mérité son nom (Angustio, étroitesse) .
Cette Egypte, telle quelle, avec ses étroitesses et ses hauteurs, cette Egypte qui ressemble à ses pyramides, fut choisie pour être l'école et la prison du peuple qui sortait d'Abraham et qui attendait Jésus-Christ.
Chez elle, les Hébreux travaillèrent à ses
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constructions énormes ; elle leur imposa des fardeaux écrasants. Les plus importantes constructions d'Egypte coïncident avec le séjour des Hébreux. La forme des obélisques est un phénomène qui n'est pas assez remarqué. Pourquoi cette disproportion inouïe entre l'élévation et la largeur ? L'Egypte semble avoir voulu symboliser de toutes les manières ses liantes préoccupations et ses étroites pratiques. Les pyramides et les obélisques se ressemblent. Leur aspect donne l'idée d'un supplice subi sur les hauteurs.
Quoi qu'il en soit. Moïse acquit en Egypte une science profonde, étrange, mystérieuse : il but là le suc de la terre, en attendant le Sinaï. Il fit là. parmi les hiéroglyphes et les symboles, la partie humaine de son éducation. Ce fut en Egypte que les Hébreux préparèrent les travaux merveilleux qu'ils devaient exécuter : ce fut en Egypte qu'ils acquirent, quant à la partie naturelle de leur art, le talent de construire et de dessiner, la science des parfums et des aromates, etc., etc. : ce fut Là qu'ils prirent les éléments naturels que le Seigneur allait sanctifier par un usage mystérieux et extraordinaire.
Mais ce fut là aussi qu'ils apprirent à couler en un instant le veau d'or.
Quelle leçon sur la valeur de ces aptitudes et de ces forces qui deviennent ce qu'on les fait et se tournent où l'on veut !
L'éducation dw peuple faite, Moïse entend sonner l'heure de la délivrance. La Met
Rouge fait son devoir ; elle délivre, elle engloutit ; Moïse chante, le Christ approche.
Cependant l'Egypte adore un crocodile qui se vautre sur un tapis, et le roi Ophra défie la divinité de le détrôner.
L'histoire abandonne l'Egypte : avec le peuple hébreu elle passe la mer Rouge, suit Moïse et va à Jésus-Christ. Si elle jette un regard en arrière vers l'antique séjour des Pharaons, les ruines de Thèbes l'instruisent, comme la parole d'une majesté disparue.
Mais le passé n'a pas le droit d'accabler l'histoire ; la poussière des décombres n'a pas le droit de l'aveugler ! Elle passe dans le désert, elle regarde le serpent d'airain, elle attend Jésus-Christ et va vers lui. Les Pharaons sont morts.
La science, représentée par l'Egypte, avoisinait la Judée ; la richesse avait aussi son œuvre à faire. Voici la Phénicie: les noms de Tyr et de Sidon appellent la pensée des magnificences orientales.
La Phénicie creuse les montagnes, les escalade, et, armée de la hache, renverse les cèdres, gloires du Liban. Elle les taille eu vaisseaux et marche avec eux à la conquête des mers. Mais voici un fait capital et peu connu. Comme si elle se sentait en quelque façon maîtresse du monde, la Phénicie distribue aux peuples leur nom, et ce nom reste. Nous parlons phénicien sans le savoir. Afrique vient d'Alféric, en phénicien, épi de blé (voir Langlet : Histoire des Phéniciens) Sur
coup i>'u:iL >i « l'uistoire 4û
ce continent donl La fertilité les frappait, les Phéniciens fondent Carthage et préparent à la puissance occidentale, représentée par
Rome, une haine invincible.
Europe vient d'Burappa, en phénicien, pays des visages blancs. L'Italie qui faisait le commerce de la résine, prit dans la langue de Tyr le nom d'Italia. Que les Phéniciens aient nommé dans leur langue les nations qu'ils rencontraient, je ne m'en étonne pas ; mais ce qui est extraordinaire et ce qui révèle en eux une vertu inconnue, en prenant ce mol vertu dans le sens latin, c'est que ce nom ait passé dans les langues étrangères, et que PEurope s'appelle Europe dans la langue française, la plus occidentale de toutes les langues. On dirait un hommage involontaire rendu à une puissance oubliée ; on dirait un écho très lointain de la voix de \oé bénissant Sem.
« Tyr, s'écrie Ezéchiel, Tyr, qui habites au bord des mers et dont les flottes touchent aux Mes lointaines, tu dis dans ton cœur : je suis éclatante de beauté. Les peuples lointains se sont plu à t'embellir ; tes vaisseaux sont construits avec les sapins de Sanio, les cèdres du Liban ont formé tes mats ; les chênes du Basai!. tes raines ; tes matelots se reposent sur le buis de Chypre, orné d'ivoire, et tes demeure- sont construites avec le bois des îles d'Italie. Le lin d'Egypte a tissé tes voiles et le< pavillons ; tes vêtements sont teints de l'hyacinthe et de la pourpre de l'Hellespont.
Les habitants d'Arouad et de Sidon ont été tes rameurs ; tes sages, ô Tyr, sont devenus tes pilotes. Djéhal t'a donné ses nautoniers ; tous les vaisseaux de la mer et leurs matelots servent à ton commerce. Tes guerriers sont le Perse, le Lydien, l'Egyptien ; ils ont suspendu à tes murailles leurs cuirasses et leurs boucliers. Les enfants d'Arouad bordent tes remparts, les Djémédéens gardent tes tours où brillent leurs carquois ; toutes les contrées de la terre s'empressent de rehausser l'éclat qui t'environne. Tharsis remplit tes marchés d'argent, de fer, d'étain, de plomb. L'Ionie, Thubal et Mosoch t'amènent des esclaves et des vases d'airain. L'Arménie t'envoie ses mules, des chevaux et des cavaliers. L'Arabe de Dédan transporte tes marchandises ; des îles nombreuses échangent avec toi l'ivoire et l'ébène. L'Aramien reçoit l'ouvrage de tes mains, et te donne en retour les rubis, la pourpre, le corail et le jaspe. Juda et Israël t'apportent le froment, le baume, la myrrhe, le miel, la résine et l'huile ; Damas en échange de tes nombreux ouvrages, te verse ses vins de Kelboun, et te couvre de ses toisons éblouissantes. Dan, Javan et Meuzal ont déposé sur tes marchés le fer poli, la canelle, le roseau aromatique, et Dedan les riches tapis. Les habitants du désert et les princes de Cédar t'offrent, en échange de tes marchandises, leurs agneaux et leurs chevreaux. Les Arabes de l'Yémen te parfument de leurs aromates, t'enrichissent de leurs
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pierres précieuses et de leur or. Les habitants d'Aroun, de Kané et d'Eden riaient sur tes places les voiles et les manteaux précieux; les vaisseaux de Tharsis servent à tes courses ni mer; tes navigateurs ont touché à tous tes bords. Tu es, ô Tyr, comblée de richesses el di1 gloire. »
\insi tous les peuples envoient leurs produits à Tyr, et toutes les richesses de l'univers affluent dans sou enceinte, parce que, dans les desseins du Seigneur, manifestés par son prophète, Tyr est chargé d'alimenter les royaumes : ses vaisseaux sortent de ses ports pour nourrir les nations, et son commerce enrichit les rois.
La Phénicie fut l'entrepôt des nations qui toutes concoururent ;'i sa magnificence; mais admirons ici la loi. Tout retourne à Dieu, les richesses et les âmes. Cette Phénicie à qui toute la terre faisait hommage de ses splendeurs, en fit hommage au Dieu dont Salomon élevait le temple.
Hiram, roi de Tyr, adresse à David des cèdres el <\rs ou\riers, pour embellir Jérusalem et construire un palais. Salomon envoie à ce même prince une ambassade.
« Vous savez, lui dit-il, que David mon père n'a pu construire une maison au Seigneur à cause des guerres qu'il eut continuellement à soutenir ; maintenant que le Seigneur m'a accordé la paix, mon intention est d'élever ce temple. Ordonnez donc que vos serviteurs coupent pour moi des cèdres
sur le Liban ; car nul n'est plus habile que le Sidonien à tailler le bois. »
Hiram fit ce que Salomon demandait; il fit même plus, il orna le palais du roi pacifique.
Ainsi la Phénicie, qui résumait les richesses de la terre, les rapporta à Dieu, en les donnant à Salomon. Ainsi chaque créature, suivant la forme de ses aptitudes, est destinée à rendre gloire. Et, comme le temple de Salomon était une image, comme la Jérusalem éternelle est le but de l'histoire, chaque homme, chaque peuple, chaque créature doit sa pierre au grand édifice. David l'avait préparé par le désir, Salomon le construit dans la paix, la Phénicie lui donne ses cèdres, symboles de sa gloire.
Mais la Phénicie manque de respect à l'honneur qu'elle a reçu. Malgré le concours qu'elle a donné au vrai Dieu, elle adore Hercule et Astarté. Astarté est la Vénus orientale, l'écueil des nations qui aiment la beauté, sans avoir le cœur pur. Il y a entre la beauté et la pureté une relation mystérieuse. Il faut qu'une équation s'établisse dans l'âme entre l'amour de la beauté et l'amour de la pureté. La Phénicie tombe. Sidon échange contre du vin les filles de Jérusalem. Elle conduit les filles d'Israël dans le temple d 'Astarté. Tyr emporte bientôt, pour les rendre à ses dieux, l'or et l'argent que sa propre main avait donnés au Dieu de David. Ainsi la Phénicie rétracte sa parole, désavoue sa gloire, trahit directement sa mis-
« ..i p D'à il 81 R i.'msioim: 53
— ï . > r i . l'ai' là elle nie sa raison d'être. Il ne lui reste plus, pour périr, qu'à jeter sur ses richesses, enlevées à Dieu, le regard de l'orgueil. Vussi elle le fait : car elle va périr. Elle s'écrie :
« Je suis une divinité, je suis assise sur le trône de l'Éternel, au milieu de la mer. Nul secret n'est caché pour moi. Par ma sagesse, j'ai créé ma force ; par mon intelligence, j'ai amassé l'or et l'argent de mes trésors ; par mon habileté, j'ai accru ma puissance »
Quand l'orgueil éclate, les temps sont venus. Alexandre n'est pas loin. La main qui avait suscité Cyrus réveille au fond de l'Europe le roi de Macédoine. Le siège semble impossible, il est impossible même. Qu'importe ! Tyr a souillé la main qui avait aidé Dieu. Alexandre ne se rebute pas. La capitale de la Phénicie est livrée aux flammes, Sidon brûle de son côté ! Le roi de Macédoine vend les cendres de cet immense bûcher plein d'or et d'argent.
Et quelques pauvres pêcheurs font sécher leurs Blets sur l'emplacement géographique qu'occupaient Sidon et Tyr.
L'Histoire qui admirait la Phénicie, quand la Phénicie ornait le temple et le palais de Salomon, ne se retourne même pas pour regarder ses ruines. L'Histoire laisse les morts ensevelir leurs morts : elle passe, elle va à Jésus-Christ.
Voici venir I' Assyrie.
\ssui bâtil \ini\c ; Nemrod bâtil Babv-
lone. Assur était fils de Sem, Nemrod était petit-fils de Cham.
La bénédiction de Noé vibre dans l'air autour de Ninive.
Le nom de Babylone vient de Babel, et c'est le nom du mal. La bénédiction de ïNoé versa sur le fils de Sem l'amour du travail el la gloire de la paix, mais la guerre entra probablement aussi dans la mission d'Àssur.
« C'est, dit Schlegel, c'est dans cette région centrale de l'Asie occidentale, sur ce point si bien choisi, si bien placé, si bien fait pour les envahissements extérieurs, que naquirent les conquérants de l'univers ; c'est là que le génie de la guerre se manifeste d'abord, c'est là aussi que l'histoire sainte, que la révélation de Moïse place le siège du premier maître du monde et le berceau de l'esprit des conquêtes. »
Sémiramis fut grande et large dans son amour pour les splendeurs de l'architecture * Ninive devint superbe. Mais la tentation orientale qui attaque le cœur de la magnificence s'empara d'elle. Le cœur de la magnificence c'est la pureté. La corruption vainquit Sémiramis, vainquit Ninyas. et quand elle fut pleinement victorieuse, se tournant comme toujours contre elle-même, et vaincue par sa victoire, elle souleva les provinces tributaires, souleva les Mèdes, et alluma au fond du palais le bûcher de Sardanapale.
La corruption eut la complaisance d'écrire elle-même son hisioire et d'expliquer la cata-
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strophe qu'elle amenait, car elle écrivit sur le tombeau du roi :
« Passant, sache que tu es né mortel ; ou- \ re doue ton âme à la volupté, réjouis-toi dans les festins, car le plaisir finit avec la vie. »
Dans la pai\. Ninive eut un grand rôle. Elle perça les grands canaux qui remplacent la pluie dans ces contrées, elle coupa les chaînes de montagnes, combla les précipices, ouvrit la route des Indes, fonda des villes, distribua l'aisance et la vie. Quand elle eut dompté par l'industrie le globe terrestre, elle leva la tète, et du haut de la tour de Babel, regarda les astres : elle ouvrit aux Égyptiens, aux Chinois, aux Arabes, aux Indiens, la route de l'astronomie. Dès qu'il a terminé son œuvre pacifique, le Chaldéen prend les armes et entreprend son second travail : il va châtier tour à tour les nations païennes et la .ludée prévaricatrice, en attendant son propre châtiment.
« Le Chaldéen, dit le prophète, accomplira mis justices, o mon Dieu ; vous ne l'avez rendu fort que pour passer ailleurs.
<( J'amènerai à Tyr Nabuchodonosor, roi de Babylone, avec des cavaliers, des bataillons et une formidable armée. Je livrerai à Nabuchodonosor, roi de Babylone, l'Egypte: il en fera sa proie, elle sera le prix de sa fidélité à exécuter mes ordres contre Tyr. J'anéantirai cette multitude d'hommes qui est dans l'Egypte par le bras de l'Assyrien. »
Ailleurs encore :
« Monte contre mon peuple, combattant d'Assyrie : conduis-le dans la terre de captivité.
« Assur, dit l'Éternel, par la bouche d'Isaïe, Assur ne s'aperçoit pas qu'il n'est que l'instrument de ma colère. »
Ainsi vont les hommes, sans savoir où, fiers de se conduire, et ne se doutant pas qu'ils sont conduits. Ce qu'ils appellent leur indépendance, c'est l'ignorance où ils sont du bras qui les dirige. Leur orgueil vient de ce qu'ils ignorent, et leur ignorance vient de leur orgueil. Pendant qu'ils tournent dans ce cercle, faisant ce qu'ils veulent, car ils sont libres, faisant aussi ce que Dieu veut, car ils se meuvent dans l'intérieur de ses desseins, ils exécutent librement ses plans qu'ils ne connaissent pas.
Chaque roi d'Assyrie est un fléau pour ses voisins. Pas une ne manque à son labeur.
Tout à coup Jonas menace, Ninive fait pénitence, et du haut des cieux tombe, avec la miséricorde, une des plus belles leçons qu'ait entendues la terre. Le roi de Ninive est desdescendu de son trône, il a déposé la pourpre, il s'est assis dans la cendre, tout orgueil s'est prosterné dans la cité coupable, et d'ailleurs le regard de Jéhovah rencontre là des enfants, des animaux. La prophétie vraie ne s'accomplit pas. Ne voyant plus que la faiblesse, Dieu a cédé. Les larmes ont vaincu, dans sa volonté dite, dans sa parole donnée,
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celui qui d'un regard peut briser les mondes comme un jouet usé... 0 Altitude* .'...
Ninive s'humilie et le salut descend du ciel. Babylone fut la cité de l'orgueil, suivant la parole de saint Augustin. Aussi elle adore Baal et corrompt L'astronomie par l'idolâtrie, l'eu à peu Ninive retombe dans ses anciens crimes, et ses filles sonl conduites en captivité.
L'heure de la colère arrive aussi pour Babylone. Dès que sa mission est finie, dès qu'elle a terminé le châtiment des autres, L'Assyrie termine son œuvre en subissant le sien. Surprise au milieu d'un festin, elle nous indique par là son genre de mort. La main terrible apparaît. Elle écrit trois mots : Daniel parle, Cyrus entre.
Pour faire éclater l'ironie, il entra à la faveur des travaux que Babylone avait faits pour se rendre inexpugnable. L'Euphratc trahit Babylone, il livre le passage qu'il devait garder. Cyrus entre, et rend grâces à Dieu de sa victoire. Déjà Xabuchodonosor avait été frappé subitement ; Balthazar attira encore la foudre. L'Assyrie ne connaît pas les transitions : sa grandeur tombe tout à coup. Quand elle a fini de châtier et d'être châtiée, l'Assyrie n'a plus rien à faire, et l'histoire ne la regarde plus. L'histoire laisse les morts ensevelir leurs morts ; elle passe et \a à Jésus-Christ.
I.' Assyrie devait châtier le peuple juif, la Perse devait le délivrer. Cyrus accomplit la
volonté du Seigneur. Peu de créatures ont parlé du Créateur par leur vie aussi clairement que Cyrus. Peu d'hommes ont été conduits par la main aussi visiblement. La chose fut si claire qu'il la remarqua, et remercia le Dieu de la victoire qu'il sentait près de lui, avec lui, sans le connaître. Dans la personne de Cyrus, l'homme disparaît sous le missionnaire. Le caractère de son œuvre éclate à tous les pas qu'il fait sur la terre. Peu d'hommes sont aussi historiques, car peu d'hommes ont autant travaillé au plan divin. Il ouvre le drame de la Perse, Alexandre le fermera. Ces deux grandes figures se regardent, comme deux statues de marbre, placées au commencement et à la fin d'une galerie. Alexandre ne ressemble qu'à la tempête, mais Cyrus ressemble à la foudre II arrive pendant la nuit, pendant l'orgie, pendant le sommeil des précautions. Il entre quand les portes sont fermées : il entre, comme un voleur. Il convertit les obstacles en moyens. Il fond sur sa proie, et rien ne l'annonce, excepté les doigts qui écrivent trois mots sur la muraille
Il entre au nom du Seigneur. Il est terrible et miséricordieux. Il règne, il délivre. Voici ce qu'il dit :
« Le. Seigneur, Dieu du Ciel, qui m'a donné tous les royaumes de la terre, m'a commandé de lui rebâtir une maison dans Jérusalem, en la terre de Judée. Qui parmi vous est de son peuple ? que le Seigneur son
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Dieu soil avec lui, qu'il monte à Jérusalem, qu'il édifie la maison du Seigneur, et que tous les autres, en quelque lieu qu'ils habitent, l'aident de leur argent et de leurs richesses ! »
Et il rend aux Juifs les vases sacrés que Nabuchodonosor avait enlevés du temple.
Ce fut le même homme qui ouvrit dans son royaume un cours de justice pour les enfants. Laissons parler un instant Donoso Cortès : « Cyrus, dit-il, fonde l'unité de l'Orient. Enfant de la Perse, nation ignorée des hommes et assujettie au joug des Mèdes, il veut mettre à ses pieds le sceptre de l'Asie. \ sa vue, les maîtres de l'Asie Mineure reculent, et les foules barbares des Assyriens, dominatrices de l'Orient, se replient. Une seule bataille lui ouvre les portes de Babylonc, siégé d'un si puissant empire, depuis la destruction des murs de la gigantesque cité où s'élevait le trône de \iiniis ei de Sémiramis, et qu'adorait, sous le nom de Ninive, tout l'Orient prosterné. Ainsi se forma le grand empire oriental des Perses, dans lequel vinrent le confondre, comme les fleuves dans l'Océan. tous les autres empires. »
Cyrus en effet donna la forme à l'Orient. Il ressemble à la personne même de la haute \>ic. Il touche au nord la mer Caspienne et le Pont-Euxin, au couchant la mer Egée et la Palestine, à l'orient la Scythie et l'Inde, au midi l'Arabie et l'Ethiopie.
Cyrus ne mourut pas tout entier. Quelque chose de lui passa dans ses successeurs. Quand
un grand homme meurt, il y a ordinairement dans la foule quelqu'un qui lève la tête et hérite un peu de son esprit. Darius avait fait vœu, s'il montait sur le trône, de vendre aux Juifs le reste des vases sacrés. Le sort conspira en sa faveur, au jour de l'élection ; Darius fournit aux lévites les instruments de musique qui devaient célébrer la gloire du Dieu d'Israël, et Xerxès lui-même continua, vis-àvis des Juifs, l'œuvre de ses prédécesseurs.
le soin du peuple juif était l'héritage que Cyrus avait légué à ses successeurs. La Perse serait-elle chargée spécialement de la gloire ? On le dirait, car l'image renversée de la gloire apparaît dans les égarements des successeurs de Cyrus. Xerxès eût pu être sublime. Il aimait la souveraineté dans le fond de l'âme. Il voulait la terre pour empire, et la nature pour esclave, mais l'ambition vulgaire empoisonna chez lui le germe de la grandeur. Ses chaînes qu'il jette clans la mer pour se venger de l'eau désobéissante, indiquent quel roi cet homme eût été si l'orgueil ne l'eût pas abruti. Il contemple du haut d'un trône dressé sur une montagne son immense armée et pleure.-, car il n'est pas maître de la vie, et dans quelques années ces hommes seront morts. Orientale par excellence, la Perse avait du paradis terrestre un regret moins confus que la Grèce. La Perse regrettait la vie immortelle de l'homme et l'empire de la création perdu.
Nous sommes habitués depuis notre enfance à admirer la Grèce et à mépriser la Perse,
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parce que nous sommes habitués à admirer l'Occident et à mépriser l'Orient. Qui de nous n'a enveloppé Léonidas de son admiration et Xerxès de son dédain ? Il semble que la supériorité des Grecs sur les Perses soit chose jugée, qu'elle ait force de loi et que tout soit dit sur ces deux peuples en thèmes latins, en version latine, surtout en version grecque, et même en vers latins. Cependant, la nature des Perses était de beaucoup supérieure à la nature des Grecs. Les Perses étaient larges, ils avaient l'amour oriental de la magnificence, et l'amour vénérable de l'universalité. Ils avaient des traditions plus hautes, des souvenirs plus grands, des regrets plus humains, des désirs plus profonds. Les Grecs ne voyaient qu'eux sur la carte du monde ; leur pensée avait la forme de leur architecture.
Une ambition dégradée qui devint dégradante, la mauvaise foi, l'injustice, la cupidité, l'orgueil, l'oppression des peuples qu'elle devait protéger, tous les crimes du luxe égaré et de la richesse prostituée au mal, lancèrent la Perso dans l'abîme. L'histoire la quitte, mais la salue en la quittant, car elle a protégé le peuple de Dieu, elle a parlé au monde le langage de la splendeur.
La Grèce fut l'école des nations, leur gymna'se : elle fut la discipline intellectuelle de l'antiquité. Elle réglementa la science de l'esprit ; elle fut subtile, elle eut les aptitudes qui récompensent un exercice assidu. Elle ignora
le sublime auquel elle est antipathique ; mais le sublime du dehors profita souvent des matériaux qu'elle avait amassés. Les pierres taillées par elle entrèrent dans des monuments qui dépassèrent la portée de son regard. Quand Eschyle raconte les traditions humaines, il n'est plus Grec, il est Oriental, mais la langue grecque se prête à l'Orient qu'elle ignore. La tragédie grecque est celle d'Euripide, subtil, ingénieux, ergoteur et compliqué. Quand Platon est sublime, il est Oriental ; quand il est subtil, quand il se joue misérablement dans les arguties de la rhétorique, il est Grec. La Grèce fut une école, mais elle tailla l'instrument dont se servit saint Denys. Après avoir amusé l'esprit humain, la langue grecque fut conquise par ceux qui devaient enseigner le monde.
Mais la Grèce, si elle prépara la langue des hommes purs, se plongea dans la corruption. La subtilité de l'esprit et la corruption du cœur se tiennent plus qu'on ne le croit : la simplicité et la pureté sont sœurs. La chute de la Grèce fut ignoble ; c'est la Rhétorique qui tombe en pourriture. La Grèce s'enterre sous ses disputes. Elle est divisée contre elle-même, et Alexandre qui la dévore va se faire dévorer lui-même par ses vices, après avoir ravagé la terre comme un torrent.
Rome passe le niveau sur toutes les nations vaincues : elle jette dans le même trou toutes les têtes coupées et charge la terre de boire le sang. Quant à elle, elle emporte sa proie
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comme le tigre, et n<>n comme l'aigle. Elle mange et ne regarde pas. C'est une force aveugle qui promène la justice sans la comprend i<\ et absorbe, sans savoir ce qu'elle l'ait, les peuples qui n'ont plus de mission. Elle possède et établit l'ordre, dans la mesure où l'ordre peut exister sans amour.
Appuyée sur cet ordre et sur un certain nombre de vertus qui ressemblent un peu à des machines de guerre, la Rome de la louve prépare l'unité, fraye la voie et, croyant tra- \ ailler pour elle, dispose le monde pour Celui qui doit venir : ses vertus étaient le triomphe intérieur de la force, son action fut le triomphe extérieur de la force.
Elle lui renversée par le sang des martyrs.
Le triomphe de l'ancienne Rome, la domination universelle de la louve est un fail qui mérite quelque explication. J'ai parlé de sa force, mais sa force isolée n'expliquerait pas toute sa victoire.
Ta Rome de la louve a préparé, tout en la parodiant, la Rome de la croix. Toutes deux ont conquis le monde, la première par les coups, la seconde par la parole. Mais comme les actions les plus contraires ont des analogies cachées qui tiennent au type invisible, il n'est pas impossible de rencontrer certaines 1 1 :ss emblances dans les choses les plus disparates. La Rome de la louve a vaincu par la force, appuyée sur l'orgueil. La Rome de la croix a vaincu par la prière, appuyée sur
l'unité. Cette dernière victoire est vraiment la victoire. Mais les choses, comme les personnes, en abandonnant leur type, gardent de lui quelque vague souvenir.
Ainsi la victoire de l'ancienne Rome, fondée sur l'égoïsme, l'injustice et la cupidité, garda une certaine condescendance comme un souvenir lointain de la gloire. Loin de mépriser les vaincus, elle admirait et prenait pour elle leurs lois, leurs productions artistiques ; elle partageait leurs dieux, malgré son orgueil. Elle eut comme procédé la condescendance, et la récompense de ce procédé fut la conquête du monde, car la condescendance est la condition nécessaire pour que le fort impose au faible l'assimilation, et qu'estce que la conquête, sinon l'assimilation ? L'assimilation véritable se fait par l'amour, l'assimilation apparente se fait par une condescendance apparente. Le type vrai du conquérant, c'est saint Paul. La forme de son activité peut se traduire par cette parole : se faire tout à tous. Or telle est la puissance de la lumière, qu'il faut la parodier quand on ne lui obéit pas. Quiconque veut conquérir ou dans l'ordre du bien ou dans l'ordre du mal, imite par un acte organique, ou par un procédé mécanique, la marche triomphante de l'Apôtre conquérant.
Mais voici une grande question.
Pourquoi la Perse est-elle vaincue par la Grèce ? Pourquoi Carthage est-elle vaincue par Rome ? Pourquoi l'Orient est-il vaincu