LE ROI LEAR
La critique cherche à sortir de l'enfance ; mais, parmi toutes les barrières qui lui ferment la route, la plus insurmontable, est l'injustice des noms célèbres, et le préjugé des réputations.
L'injustice nuit à tout. Si elle exalte telle œuvre qui ne mérite pas d'être exaltée, elle
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déprécie du mémo coup ce qui esl vraiment admirable.
Ainsi l'idolâtrie contemporaine déprécie Shakspeare parce quelle l'adore. Elle déprécie le Roi Lear, parce qu'elle exalte Roméo et Juliette.
La confusion qu'elle établit entre ce qui est beau et ce qui ne l'est pas, a tous les inconvénients. Elle est injuste envers le mal, car elle lui enlève les moyens de se redresser ; elle esl injuste envers le bien, car elle le confond avec le mal.
Les idolâtries littéraires contiennent toujours, parmi leurs erreurs, une grande somme d'insultes ; l'insulte suprême est celle que M. Hugo a adressée à Shakspeare, le jour oîi il a déclaré d'une voix solennelle qu'il l'admirait tout entier, comme une brute.
Il est vrai qu'il s'est insulté lui-même au même moment ; mais la seconde injustice ne répare pas la première. M. Hugo n'est pas une brute !
Le fait d'admirer Shakspeare tout entier, par cela même qu'il se déclare brutal, contient mille enseignements. La brute vraie n'admire rien. Mais celui qui s'appelle brute, par injustice et pour s'insulter, admire tout. C'est par là qu'il essaye, mais en vain, de mériter son injure.
L'injustice qui englobe Shakspeare tout entier dans le même sentiment a donc deux faces. Elle exalte et elle rabaisse.
Nous avons essayé de réparer l'injustice qui
exalte ; nous allons essayer de réparer celle qui rabaisse.
Il y a, dans l'œuvre de Shaskpeare, une magnifique el éclatante exception : c'est le Roi Lear. Il serait injuste de parler du poète anglais sans mettre à part ce drame singulier, sans le faire sortir des rangs, et d'insister sur Roméo et Juliette, sans insister sur le superbe contraste que la critique a le devoir de constater.
La première splendeur qui éclate dans le Roi Lear, c'est que le sujet du drame, c'est l'indignation.
L'indignation est un des plus beaux mouvements de l'âme humaine. Il faut se mettre en colère, dit l'Ecriture, se mettre en colère et ne pas pécher. Il y aurait des volumes à écrire là-dessus. Mais, sans entrer dans la discussion profonde qu'il faudrait soulever, sans entrer dans l'appréciation morale de la colère qui ne pèche pas, il est certain que l'indignation est un des cris les plus sublimes que puisse entendre une terre déchue.
Le sujet du drame constate toujours, ou une grande faiblesse, ou une grande force de conception.
La beauté de V Iliade tient à deux choses : la colère d'Achille, et la prière de Priam.
Le sujet, c'est la colère d'Achille, manifestée par sa retraite.
L'action du poème, c'esl l'inaction du héros ; de là tout l'intérêt.
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Mais la colère d'Achille porte sur l'enlèvement d'une esclave, ce sujet est léger.
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Mais, pour se promener terrible, et dans un silence redoutable, au bord de l'Océan, pour s'exalter au bruit des vagues, il faudrait penser à quelque chose de plus profond que î'entèvemenl de Briséis, et de plus digne d'une grande fureur.
La dignité, qui manque aux occasions de la colère d'Achille, ne manque pas à la colère du roi Lear.
Il est indigné par l'ingratitude : or l'ingratitude est purement la chose qui réclame l'indignation.
L'indignation est due à l'ingratitude comme le payement d'une dette à un créancier.
Mais voici ce qu'il y a de superbe. Le roi Lear subit l'injustice de ses filles, à cause de l'injustice qu'il a fait subir à sa fille.
Gonérille et Régane vengent Cordélia.
La première scène nous introduit admirablement dan» l'injustice, et c'est le roi qui la commet.
Les deux filles menteuses et froides accablent leur père sous les protestations d'amour les plus insensées. Elles n'aimeront jamais leur mari : elles n'aimeront que leur père. Mais alors, dit Cordélia, pourquoi se marier ? Il rst clair que si je me marie, j'aimerai toujours mon père, mais je ne l'aimerai pas uniquement.
La simplicité de sa tendresse vraie éclate supérieurement auprès des emphases de la tendresse fausse, et le malheureux vieillard dupé par celle-ci, laisse tomber le cri naïf de sa naïve injustice : Quoi ! si jeune et si peu tendre !
Il n'insiste pas, et il a raison. Il met à nu toute son erreur, et se dépouille bien vite en faveur des menteuses. Le châtiment ne se fait pas attendre. Il est supérieurement approprié au crime, car ce vieillard injuste, qui a été roi, est puni dans sa vanité. La première chose qu'on lui enlève, c'est sa suite. On la lui enlève sous un prétexte très bien adapté à la chose. Il n'en a plus besoin. On la lui enlève petit à petit, et la cruauté se sent dans les détails de la progression. On la lui enlève avec des duretés ironiques, parfaitement choisies pour provoquer la fureur.
Les coups qui le frappent le frappent un à un, mais se succèdent rapidement. Chacun d'eux se fait savourer, mais aucun d'eux ne se fait attendre. Il y a d'admirables raffinements dans la dureté de Régane ; car la dureté, comme la tendresse, apparaît immense dans les plus petites choses. Le vieux père en appelle à l'autre. Mais la plus méchante est toujours celle à laquelle il parle. Et comme il a résumé l'injustice qu'il faisait, quand il s'est écrié, en dépouillant Cordélia : Si jeune et si peu tendre ! il résume l'injustice qu'il subit quand il se voit dépouillé :
Malheur à Vhomme qui se repent trop tard !