LES TÉNÈBRES ET LA FOULE
Nous avons étudié l'action de la lumière sur la foule humaine.
Etudions aujourd'hui celle des ténèbres.
L'erreur est une négation qui, en général, se présente d'abord sous la forme d'une affirmation.
Chaque siècle a son erreur.
Comme il s'agit de venir au secours du dix-neuvième, c'est l'erreur du dix-neuvième siècle que nous allons regarder en face.
.lusqu'ici les siècles ont épeïé l'alphabet du mensonge ; l'un d'eux niait une vérité, le siècle suivant niait l'autre ; on décomposait, on niait. L'histoire niait en détail ; elle n'osail pas nier en bloc.
Un homme niait une vérité d'un air savant ; il avait des disciples. Ses disciples euxmêmes avaient, non pas pour disciples, mais pour suivants, ceux qui avaient le goût de la révolte : le maître commençait, en général, par leur promettre à Ions l'affranchissement de la pensée, continuait en leur imposant, toutes ses fantaisies personnelles/, et finissait en ]<>s maudissant, à cause <lc leur désobéissance.
Mais l'impulsion de mort était donnée : quand la guerre s'élevait entre le maître et
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les disciples, l'esprit d'erreur avait fait sou œuvre.
Alors, l'Eglise faisait resplendir la vérité d'un éclat plus lumineux, sur le point qu'on venait d'attaquer. L'affirmation et la négation se regardaient en face, et chacune d'elles entraînait ses amis. Notre poids, c'est notre amour ; chaque homme pesait là où il aimait.
Mais voici le siècle radical. Il ne discute plus tel ou tel dogme. Dans sa partie satanique, le dix-neuvième siècle nie tout. Il nie en bloc. Il nie absolument. Il fait ce que n'avaient pas fait ses pères.
Il s'attaque à l'Etre. Il lance au front de Dieu le Non absolu, que les lèvres humaines tremblaient jadis de prononcer.
Et, comme il est docteur, ce dix-neuvième siècle, il dit à Jéhovah :
<( Je suis ton créateur. Tu es l'enfant de ma pensée. Tu n'as d'être que ce que je veux bien t'en donner. Quand je te pense, tu existes un peu. Si je ne te pensais pas, tu n'existerais pas. Dans la prochaine leçon, Messieurs, nous créerons Dieu.
« Son essence dépend de la conception que j'ai de lui. »
Donc, le dix-neuvième siècle monte sur la montagne, et dit à celui qui parla à Moïse, au milieu du tonnerre et des éclairs :
« Moi, l'homme, je suis Celui qui suis ; et toi, Dieu, tu es celui qui n'es pas. »
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Un homme s est rencontré, comme parlait Bdssuet. Il fut donné à celui-ci de tromper les intelligences, el de se prévaloir contre les lois mêmes de la pensée.
L'intelligence, qui se sert d'elle-même pour nier le Mai, se tourne contre Dieu. Mais il semble «pie Hegel soit l'exemple et le type (lu retournement. Placé en face, du problème, il ne l'a évité, ni amoindri ; il l'a retourné. Il a fail directement le contraire de l'oeuvre. Il a condensé les ténèbres.
Hegel est le prince de ce siècle. Depuis qu'il a parlé, Ions 1rs ennemis dp la lumière répètent sa parole, chacun à sa manière. G'esl lui qui a informé la négation actuelle du monde.
Or croyez-vous que Hegel, pour avoir entraîné le siècle, ail parlé un langage populaire ?
Le contraire est arrivé* Hegel a parlé une langue métaphysique, une langue hérissée, inflexible, barbare, illisible pour les Français.
Si j'essayais de vous faire connaître sa théorie de l'essence pf oY la limite, sa théorie de l'équation, sa théorie de l'identité, vous tourneriez probablement la page de ce livre, afin de rentier dans ]o domaine de la parole ordinaire, et vous diriez :
« L'homme qui s'esl trompé d'une façon si obscure, si étrange, si ennuyeuse pour la public, n'a dû tromper personne. L'homme qui longe si peu. en écrivant, au plaisir de son
lecteur, a dû rester seul dans son nuage, isolé dans son erreur inaccessible. »
Le contraire est arrivé. Si Hegel eût parlé un langage populaire, son navire eut échoué contre le bon sens.
Il y a deux armes contre Hegel : le gros bon j sens, et la lumière supérieure.
S'il eût parlé le langage vulgaire, il se fût j heurté contre le bon sens.
S'adressant à quelques penseurs égarés, il | ne s'est heurté en eux, ni contre le bon sens | qu'ils trouvaient indigne d'eux, ni contre la ] lumière supérieure dont ils étaient privés. Ses ] disciples l'ont présenté à l'Europe traduit et déguisé. Dans leur traduction, ils ont évité les ] formules qui auraient trop évidemment cho- I que le bon sens. Prenant les précautions que leur maître aurait dédaignées, ils ont inoculé Hegel à l'Europe inattentive.
Pour entraîner le monde, il ne suffit pas de parler à ceux qui écoutent. Il faut parler à ceux qui parlent. Il faut se faire un public ; d'écrivains. Il faut être le maître des maîtres
Avoir beaucoup de lecteurs, cela n'est rien. C'est l'ambition vulgaire des esprits sans por- * tée.
Avoir des disciples, c'est être une puissance. L'homme qui a des disciples agit, on bien ou en mal, sur le monde, parce que les 3 doctrines sont puissantes.
Un homme qui a déposé profondément une doctrine, vraie ou fausse, dans la tête d'un autre homme, a fait beaucoup de bien ou I