LI ROIS RICHARS D'ENGLETERRE
// n'existe, à ma connaissance, que deux pihces qui puissent être attribuas avec certitude à Richard Cœur-de-Lion : ce sont deux serventois écrits en langue d'oïl. Les deux couplets en provençal, tirés du chansonnier Giraud (Bibl. Imp.y f. fr. 12472) qui ont été publiés et attribués au roi Richard par Raynouard (Annuaire historique publié par la Société de l'histoire de France, 1837, p. 151) ne sont pas, comme le croyait ce savant, un fragment d'une chanson inédite de Richard; ils se trouvent seulement à la suite du serventois bien connu de ce trouvhre : Ja nus hom pris ne dira sa raison*. La piïce dont ils sont extraits n'a pas de nom d'auteur dans le ms. Giraud ; elle est attribuée à Cercamons dans d'autres mss. Que le roi Richard ait eu une connaissance suffisante du provençal pour comprendre un serventois que le dauphin d'Auvergne lui adressait dans cette langue, la chose est possible et mime probable, mais il est plus que douteux qu'il ait été capable de trouver lui-même des vers provençaux.
Si les couplets du chansonnier Giraud n'ont été attribués au
I. Cette erreur de Raynouard a été relevée et rectifiée par M. Paul Meyer dans l'excellent mémoire qu'il a consacré au chansonnier Giraud {Bibl. de l'École des Chartes, t. 30, p. 262).
194 Li <^ûis richàrs
roi Richard qu'à la suite d'une méprise de Raynouard, il existe encore un fragment de chanson qui doit cet honneur à une supercherie d'un romancier français .qui a publié (à Paris en 1705) u/i recudl de contes anglais sous le titre : La tour ténébreuse et les jours lumineux, Contes Anglois accompagnez d'Historiettes & tirez d'une ancienne chronique composée par Richard surnommé Cœur-de-Lion, etc. C'est lui qui, le premier, a donné cette prétendue chanson du roi Richard. Comme il Findiquc dans le titre, l'auteur * affirme avoir tiré toute la matière de son ouvrage d'un ms, des œuvres de Richard. Voici, du reste, ses propres paroles {Préface, p, 2) :
a Tous ces Ouvrages [du roi Richard).,,, se répandirent si fort dans le public en France, en Angleterre & en Provence, qu'on les récitoit de mémoire dans les compagnies. Cependant les Sçavans Amateurs de l'Antiquité Gauloise conviennent qu'ils n'ont jamais vu aucun Recueil complet des Ouvrages de ce Prince, dattez de ces deux siécles-là : apparemment ils ne s'étoient répandus dans le monde que séparément, & par pièces détachées. Mais quelques-uns des plus heureux de ces Sçavants ont en leur possession un Manuscrit qui a pour titre : Chro~ nique et Fabliaux de la Composition de Richard Roy d'Angleterre, recueillis toi de nouvel^ & conjoints ensemblement par le labour de Jehan de Sorebj Van i )o8. Ce Manuscrit datte de la huitième année du quatorzième siècle, contient premièrement un Récit de la vie et des principales actions du Roy Richard, écrit par luy-méme. Ce Prince y
I. D'après le privilège royal, l'auteur est une certaine M'** de L'Héritier. Quant à la chanson, la voici telle qu'elle se trouve dans l'appendice de la préface :
Domna vostra beutas E las bellas faissos Eb bels oils amoros Els gens cors bien taillats 5 Don sieu empresenats 0e vostra amor qui mi lia Si bel trop affansia Ja de vos non partrai Que major honorai 10 Sol en votre deman Que sautra des beisan Tôt can de vos volria.
d'ekgleterre. 195
parle fort modérément de ses Conquêtes ; il raporte diverses choses
curieuses, etc. etc Après T Histoire du Roy Richard, il y a dans
ce Manuscrit plusieurs Contes & plusieurs petites Nouvelles galantes, renfermez tous également sous le titre de Fabliaux, Tous ces ouvrages sont précédez d'un Avertissement de Jean de Sorels ou il rend compte à ses Lecteurs des peines & de l'exactitude avec lesquelles il a recueilli toutes ces Pièces dispersées dans divers Auteurs & dans
divers Livres
Un sçavant homme qui a une curiosité sans bornes pour tout ce qui regarde TAntiquité Gauloise, avoit en sa possession le Manuscrit dont je viens de parler, & voulut bien me faire part de ce rare Ouvrage, qu'on ne trouve qu'avec beaucoup de difficulté. C'est de ce Manuscrit que j'ay tiré les Contes du Roy Richard... Plus bas, en parlant de Fauchet, l'auteur dit : quoy qu'il fasse mention de la Chanson en Langue Provençale que Blondel & le Roy d'Angleterre avoient faites (sic) à eux-deux, il ne raporte point cette célèbre Chanson, ce que fait la Chronique composée par le Roy Richard...»
Je n'ai pas besoin de dire que nous avons affaire à une super' chérie littéraire. Ce Jean Sorels, prétendu éditeur des ouvrages du roi Richard, est un personnage tout à fait apocryphe; le ms. dans lequel il aurait réuni, si nous en croyons M*" L'Héritier, la chronique et les fabliaux de Richard {qui ne sont pas autrement connus ^ pas plus que la chanson) ne se retrouve nulle part. L'attribution à Richard de cette chanson qui, née de la collaboration du roi et de son fidlle ménestrel, aurait amené la découverte par ce dernier de la prison oh son maître se trouvait, est donc d'une authenticité plus que douteuse. Je suis tris-porté à croire que Blondels ne savait pas le provençal non plus que son roi, 3f *• L'Héritier aura pris un couplet quelconque dans un chansonnier provençal paru qu'il lui fallait, pour son récit forgé d'aprïs le passage d'une ancienne chronique cité par Fauchet, la chanson qui avait fait retrouver le roi par Blondels et qui était mentionnée dans ce tate. Le ms. provençal oà elle prenait ces vers était probablement le mime auquel elle a emprunté la chanson : Ja nus hom pris, qu'elle insïre à leur suite. Fauchet paraît avoir été sa seule source pour l'histoire de la délivrance de Richard, et si elle prétend, à la fin du passage de sa préface que j'ai rapporté ci-dessus, avoir puisé
196 LI ROIS RIGHARS
dans une source plus complHe qut la chronique consultée par ce savant, cette prétention ne s'autorise que de la chanson dont je n'ai plus besoin de faire ressortir le caractïre apocryphe.
Les auteurs anglais qui ont été amenés par leurs sujets à s'occu* per du roi Richard et de ses productions poàiques ont pris gini' ralement AT" L'Héritier trop au sérieux, Burney la croit éditeur d'un ancien roman dans lequel aurait été conservée cette chanson dont il ne met pas un seul moment l'authenticité en doute*. Le mime auteur insïre aussi, p, 238-40^ d'aprls Walpole et ilf *' L'Héritier, la chanson : Ja nus hom pris, avu une traduction d'aprïs Millot, et il ajoute {p. 240) : c This song was addressed in the emfoi from the Black Tower to a countess Soir, with equal dévotion and gallantry*. • Charles Mills réimprime également et couplet comme une oeuvre de Richard dans son histoire des Croisades (History of the crusades for the recovery and possession of the Holy Land, 1820, tome 2, p. 391) avec la traduction faite par Burney d'aprïs ilf ^" L'Héritier, L'éditeur de la nouvelle édition des Reliques of ancient poetry (1847^ î, XXXIX) qui la réimprime aussi , est plus circonspect : (The following old Provençal lines are given as the very original song) de même que M. Th. Wright dans sa Biographia Britannica litteraria {I, 327 : The iollowing song.... appears to be of somewhat doubtful authenticity), tandis que M. W. J. Thoms, surétaire de la Camden Society, ajoute foi aux assertions de M"" L'Hérit'ur (NoU à l'édition de 1840 de Warton, history of English poetry, I, 117 : And there really seems to hâve been some foundation for the assertion, that the groundwork
1. General History of Music, 1782, t. 2, p. 236. « The songwritten by Richard and Blondeljointly, by which the place of his confinement was thus discovered, U preservea in an old French romancey called La Tour Ténébreuse, or the black tower, »
2. Il y a dans l'envoi : Comtesse iMtr rostre pris soverain; contcssa soir est fa leçon corrompue du nu. de Florence.
d'engleterre. 197
of the work was a MS. communicated to the authoress by the then possessor).
Si aucun témoignage sérieux ne paU itre invoqué pour augmenter le bagage littéraire de Richard du vers provençaux dont je viens de parler, ^attribution des deux serventois en langue d'oïl qui sont placés sous son nom dans un grand nombre de chansonniers français et provençaux, est d'autant plus certaine. Ils sont du petit nombre des puces lyriques qm se rapportent à des faits hislO' riques parfaitement déterminés.
Le premier de ces serventois :
Ja nus hom pris ne dira sa raison^ nous est conservé, en dehors des cinq chansonniers français qm le contiennent [A, B, E, F, M) dans cinq versions provençales. Ces versions sont ou des traductions en provençal ou simplement des copies provençaiisées. Ces dernâres, à travers le langage hybride des copistes toujours assez ignorants de la langue du nord, laissent f la plupart du temps, facilement ruonnaitre les formes pures de la langue d'oïL Trois des cinq versions provençales rentrent dans la première catégorie; elles ont cela de commun qu'elles ne comprennent pas les couplets ^ et 6 qui se trouvent dans les deux autres que j'ai qualifiées de copies provençalisées. Pour le texte aussi, ces trois versions ont plus de rapport entre elles qu'avu les deux autres. La première et la plus complète ' des trois est la leçon du chansonnier Giraud (fonds fr. 12472^ foL 48 v) dont j'ai déjà parlé; elle est apparentée de trls-prïs à la seconde qui ne se retrouve, que je sache, dans aucun des chansonniers provençaux actuellement connus. C'est la version imprimée dans l'appendice de la préface, dont Af *• L'Héritier a fait précéder ses Contes anglois. L'éditeur ne nous renseigne pas
1 . Elle contient les deux derniers vers de l'envoi, qui manquent aux autres.
198 LI ROIS RIGHARS
sur le ms. d'oà il a tiré la chanson : apparemment il voudrait donner à entendre qu'il l'a trouvée, aussi bien que l'autre (dont j'ai parlé ci-dessus) dans la chronique composa par le roi tdchard qu'il prétend avoir consulta.
La troisitme version provençale de notre chanson est imprimée dans Raynouard (Choix, IV, 183); elle doit être empruntée aussi à un chansonnier aujourd'hui perdu ou inaccessible, peut'être au ms. moderne de Chasteuil-Galaup qui, du temps de Raynouard^ appartenait à M. de FaurisM Saint-Vincens^ à Aix, et qui ne paraît pas avoir été consulté depuis. Si ce n'est pas ce ms. d'oà Raynouard a tiré sa version du célïbre serventois, je ne vois, dans la liste des mss. consultés par ce savant, que le ms» Mac-Carty d'oà il l'aurait pu tirer*. Elle ne se rencontre dans aucun des mss. de Paris, la version du chansonnier de la bibliothèque BodléUnne (fonds Douce, 269, ;;. i, imprimée dans Mahn, Gedichte, I, p. 147) est toute différente, aussi bien que allé du ms. de Florence • ; parmi les autres mss. de l'Italie pour lesquels
1. Ce ms. passa, encore du vivant de Raynouard (18 16) dans les mains de }f. Richard Heber, à Londres, il doit être identique au ms. de sir Thomas Phillipps à Cheltenham. Du moins ce bibliophile indique dans son catalogue que son chansonnier provençal provient de Mac-Carty et est passé par les mains de Heber. Je n'en ai pas vu la table. M. Mahn a publié un certain nombre de pièces de ce ms. dans les Gtdichtt der Troub.
2. Cette version, dont j'aurai à parler plus amplement, ci-après, se trouve dans le ms. 42 du pluteus XLI, elle a été imprimée par Horace Walpole, Catalogue of the royal and noble authors 0/ England, London, 1759, p. 6. — M. Pellissier^ dans un mémoire inséré dans It Mémorial universel, Journal du cercle des Arts, 1822, p. 14 $-1(4, néimprime exactement la version de Raynouard et ajoute à la fin : Ms. de la LauTy f. 70. Cette indication, qui paraît nous mettre sur la trace du ms. dont Raynouard a tiré la version qu'il a publiée, est malheureusement fausse. La bibliothèque Laurentlenne contient trois chansonniers provençaux (les numéros 42 et 4) du pluteus XLI et le n" 26 du pluteus XC) dont aucun n'a conservé la version incomplète de Raynouard. Dans le premier seulement^ il se trouve au fol. 22 a, la version complète imprimée dans Walpole. L'assertion du même auteur que le second serventois de Richard se retrouve dans trois
d'enoletbrre. 199
j'ai consulta les tables dressées par Stdntt'Palaje {bibL de l'Arsenal, B'L F., $ 5) et M. le docteur Grûzmaeher (Archiv f&r das Studium der oeueren Sprachen, t. 52-36) il n'y en a aucun qui ait conservé cette chanson. Parmi les chansonrùers provençaux aujourd'hui connus et accessibles, il n'y a donc que le ms, de Cheltenham d'oà Raynouard pourrait avoir tiré sa version, si toutefois u ms, est identique à celm de Mac-Carty, — Les ver' sions Giraud et L'Héritier qui, comme je l'ai déjà dit ci-dessus, sont apparentées de trls-prls, présentent pour un assez grand nombre de passages {notamment les w. 6, lo, 11^ 14^ 20-23) des variantes identiques de la version de Raynouard qui, en général, est plus correcte. Nous ne savons pas, il est vrai^ à défaut du ms. consulté par ce savant, pour combien sa retouche est dans cette corrution.
C'est à cette version incomplète de Raynouard^ réimprimée dans Mahn, Werke^ I, 1 29, que s'appliquent les remarques de Diez, Leben uod Werke^ p, 101, qui constatait déjà, en se fondant sur la construction rhythmiquede lapike, Vabsenu d'un cinquième couplet qu'offrent les versions plus complètes des mss. d'Oxford et de Florence*. ,
mss. du Vatican est également fausse. Parmi les cinq chansonniers provençaux du Vatican, il n'y a que le n* 5232 qui le contienne (fol. 203 r), elle est imprimée par M. Grûzmaeher, Archiv 34, 193).
I. C'est par suite d'une erreur que M. Paul Meyer affirme (Bibl. deVÉcole des Chartes^ 30, 262) que « depuis 1829, Diez avait prouvé que cette chanson est française et non provençale, » C'est la seconde pièce du roi Richard, dont l'origine septentrionale a semblé alors mcontestable à Diez. Quant à la première, il exprimait ses doutes à la p. 102 des Leben um Werke. Diez ne connaissait pas de texte complet de notre chanson; il n'avait sous les yeux ni la copie provençalisée imprimée par Walpole d'après le ms. de Florence, en 1758, ^r* éd., Strawberry-Hill), ni l'original français imprimé par Sinner [Cat, Codd. MSS. Bibl, Bem., III, 367). La version de Raynouard, dont la forme provençale est en effet beaucoup plus pure que celle des autres mss. , doit nécessairement laisser des doutes sur la langue dans laquelle la pièce est écrite originairement.
Du reste, encore en 1855, M. Bartsch regardait ta pièce comme
200 U ROIS RIGHARS
Ce sont ces deux mss. qui forment la seconde catégorie dont j'ai parlé ci-dessus, celle des copies provençalisées. La version du ms, d'Oxford (Douce, 269) ', plus complhe que celles que je viens d'énumérer, comprend, comme je l'ai déjà dit, le couplet dont Diez constatait V absence dans le texte de Raynouard. Mais, comme elle est la première pilce de ce chansonnier et que. le feuillet qui la contient a été fort endommagé^ on ru lit gutre plus que trois ou quatre vers de la quatrième strophe, la cinquième presque entière {c'est celle-là qui manque aux versions de la première catégorie) et deux vers de la sixième. M, Mahn a imprimé ces fragments (Gedichte, I, 147); ils sont assez àendus pour montrer que la leçon du ms. Douce gardait bien plus de traces de l'original français que les trois versions de la première catégorie, notamment que celle de Raynouard,
La version du ms, de Florence {n* 42 du pluteus XLI de la LaurentUnne, fol. 22 a) est la plus complète de toutes les leçons qui se rencontrent dans les chansonniers provençaux. Elle com» prend, comme l'original français, six couplets^ plus Venvoi : le langage n'est pas tant du français provençalisé, avec plus ou moins d' Intel ligenu^ par un scribe qm le comprenait
provençale, puisquMl l'a imprimée dans son Provenzalisches Lesebuch et qu'il l'a même restituée à l'aide du texte de A imprimé par Wackemagel dans ses Altfranzœsische Lieder, p. ^8. Dans sa Chrestomathie de l'ancien français, de 1866, col. 186, le même savant dit, à propos de notre serventois dont il imprime l'original français : « Elle (la chanson) existe aussi en provençal; voyez mon Provenzalisches Lesebuch, 78, 20. »
I. C'est le ms. de Peiresc qui a passé par les mains de Mazaugues et de Crofts avant de venir dans la bibliothèque du célèbre bibliophile anglais qui l'a légué, avec la plus grande partie des mss. de sa précieuse collection, à la bibliothèque Bodléienne. M. Paul Meyer en a donné une notice très-complète dans les Archives des Missions , 2* série. Y, 2(1» suiv. — Une copie moderne, faite par les soins de Sainte- Palaye, se trouve parmi les Notices et extraits da mss. provençaux de ce savant, conservés au cabinet des mss. de la bibi. de l'Ars.; c'est le 2* vol. du n** $5, Belles-lettres françaises.
d'ENGLETERRE. 20 1
à peu pris, que du français horriblement mutilé et défiguri par un provençal ignorant presque absolument l'idiome de la pike qu'il transcrivait. Un grand nombre de mots et. de nrs sont presque aussi dépourvus de sens pour celui qui ne connaît pas l'original que la plus grande partie de la pike : Fonka nuls hom por dura departea dont j'ai parlé ci-dessus (p. 77). Aussi Walpole est-il bien excusable de ne pas l'avoir entièrement cornprise (I think I understand the drift of every stanza but the last^ which has proved totally unintelligible to every person that has hither^o seen it). Et cependant l'auteur du Catalogue of the royal and noble authors avait pris d'autant plus de soin de ce précieux document de l'antiquité, qu'il en comprenait peu de chose; il en avait fait tirer une double copie à Florence ' et collationner sur le ms, par le bibliothécaire de la Laurentîenne, qui en avait vérifié l' exactitude*. Elle paraît en effet exacte, je l'ai colla-tionnée moi-mime avec une copie prise à Florence par Biscioni pour Sainte-Palaye (Arsenal, Belles-Lettres fr,, 56, tome 4) que Raynouard {qui, comme on lésait, a généralement, pour sonChohi aussi bien que pour le Lexique^ tiré un grand parti des travaux de Sainte^ Palaye) paraît ne pas avoir connue. Il n'y a de différence, entre les deux copies, qu'en trois ou quatre endroits. C'est auv^ 16 peiz pour perz dans Walpole, auv. 35 annos pour armes dans Walpole, — ici, c'est évidemment Sainte-Palaye qui a mal lu. Dans l'envoi enfin, au lieu de Contessa soit, erreur de transcription qui a causé de la part de M. EUis une explication des plus fantastiques de l'envoi*, Sainte-Palaye a lu Coniessai soir. A part
1. « Which I hâve twice had transcribed with the greatest exactness » (p. 6).
2. « qnesta canzone e stata ricorretta e riconfirontata con l'originale, e ntrovata essere in tutto fedele, seconde il parère anco del Canonico Bandini bibliotecario {Catalogue of the royal and noble authors y p. 8).
3. Il traduisait, en corrigeant L'ame rejoys au dernier vers {La mère Loys) : CountesSj may your value be considered as sovereign;
201 U ROIS RICHARS
ces deux on trois errears et une autre qui coasiste évidemment à a$oir. fris un c pour un e (n 14), la copie de Walpok paraît exicalie atec soin. Je parle de f édition deij^^ dany celU de i%o6,Elli$ a introdaU deux nounlles erreurs dans le texte, sous prétexte de U corriger.
Il parait que des nrsions provençales ou proTeoçalisées en dehors des cinq que je viens (ténumérer de notre serventms se trou* valent encore dans d'autres mss, aujourd'hui perdus ou inaeceS' sibles; le semntms ayant été trls'souvent copié, autant à cause de son auteur qu'à cause de son propre intérêt historique. Le fragment inséré par Jehan de Nostre Dam^dans sa Vie de Richard parait faire partie d'une de ces versions perdues; il présente de trop grandes différences avec toutes les versions connues pour qu'on puisse admettrCy mime en faisant une trls-large part à l'inexac' titude de la transcription de Nostre Dame, qu'il soit tiré de l'une d'elles. Aussi, les deux couplets de notre serventois, insérés par Sismonde de Sismondi dans le 1" vol. de' sa Littératufe dn Midi de l'Europe (p. 1^2) ne s'accordent avec aucune des yer« skns que je viens de signaler, et Pindication donna par Sismondi c d'après le ms. de M. de U Cume de Sainte-Palaye • est beaucoup trop vague pour faire ruonnaltre le ms. dont il s'est servi. On peut affirmer avu une assez grande certitude que Sainte» Palaye ne possédait en propre aucun chansonnier provençal*,
may God save and guard you; that Cod on whom ! call, and in whost cause I was throwa into prison. ! do not speak it {ostentatiousfy) ; jet this certainly rejoices my souL » Cat. of the royal and noble authors, éd. de 1806, 1. 1, p. 9. Ellis a été en général peu heureux dans les changements qu'il a proposés pour quel<^ues passages du texte de Walpole ; J'ansaien au v. 13 ^u'il traduit j'enseigne n'est
f>as plus réussi que la correction que je viens de signaler. Aussi 'explication qu'il propose du y. 35 {contplaints are now no more thon wind) est bien loin du vrai sens.
I . Dans les notices et extraits des poésies des Troubadours, conservés à la bibliothèque de l'Arsenal (BeUesAettra franç,^ in-fol. 5$, 8 vol., puis une table des noms propres en a vol.) tous les mss.
E>^BNOLETBRRE. JO)
mm à la ngumr on peut qualifier de ms, de SaiiUe-Palaye toutes les copies nombreuses exécutées par les soins de ce savant. Cepen» dant je n'ai réussi à retrouver ni dans les huit volumes de l'Arse* nal ni dans les autres travaux de Sainte^Palaye, relatifs aux trou' badours {les Vies et Extraits deVArs.etdelaBibhîmp., — Dictionnaire des noms,— des choses, — Glossaire provençal), une. copie ou seulement une mention de la version dont Sismondi a rapporté deux couplets : il n'y a que la version du ms, de la LaurentiauUy nommé M dans Sainte-Palaye, qui se trouve copia {deux fois) dans le 4* voL des Extraits et cita plusieurs fois dans les dictionnaires et le glossaire. Il faut donc admettre, ou qu'il y a eu erreur de la part de Sismondi et que le ms, dont il a tiré les deux couplets ne provenait pas de SaintC'Palaye, ou que ce savant possédait un manuscrit provençal qui ne nous est pas parvenu et dont il n'a jamais fait mention dans ses autres travaux, La dermtre supposition me parait bien moins admissible que la première; à cause de leur orthographe rajeurùe, les couplets rapportés par Sismondi ont l'air d'être transcrits par un provençal de nos jours dont Sismondi aurait pris la copie pour une de celles que Sainte-Palaye nous a laissées. Il y a, tant en Italie que dans la France méridionale^ un assez grand nombre de copies modernes des chansonniers provençaux {la seule Barberina en posslde trois*) dont le langage est en général fort rajeuni, — le prétendu. ms, de Sainte- Palaye est probablement du nombre.
Quant au second serventois de Richard, il n'est pas moins français. Bien que ce soient exclusivement des chansonniers provençaux qui l'ont conservé, tandis que le premier se trouve, en dehors
dont se servait ce savant sont indiqués avec une grande exactitude; ils se retrouvent tous dans les bibliothèques de France et d'Italie.
I. Pluieas, XLVI, cod. 29, XLV, cod. 59 et 80. De même, le o* 2814 de la Bibl. Riccardi ne remonte guère plus haut qu'au commen* cément du siècle passé.
204 LI ROIS RICHARS
des. copies provençalisées> dans cinq mss, français, il n'a nalU part cette forme parement provençale que le premier a revêtue dans le ms, consulté par Raynouard et qui a amenl Diez à laisser en suspens la question de savoir si le servcntois était écrit originaire-^ ment en français ou en provençal. Leserventois adressé au dauphin d'Auvergne a conservé, même dans sa forme la plus voisine du provençal {Ms. 22543) ^^ ^'^^P évidentes traces de son origine française pour qu'un seul des savants qui se sont occupés de cette pike en eût pu douter un seul instant. Déjà Saiiite-Palaye,' dans le 7* vol. de ses Extraits des poésies des troubadours {Bibl. imp. fonds Moreau 1 587, fol. 200) a reconnu que la pikt estfran^ çaise : de même Rochegade (Parnasse occilanien, p. 13) et Diez (Leben und Werlce^ p. loi) n'ont témoigné aucune hési-^ tation à cet égard.
M. Le Roux de Uncy, qui a publié les deux serventois dans ses Chants historiques français, I, p. 56-59^ 65-^7)^ P^se que le suond est écrit « en français dans le dialecte poitevin, langage
naturel au roi Richard Cest à peu près le même idiome que
celui de la chanson sur la mort du roi Richard qui vient après celle-ci'. Il était en usage dans le Poitou^ dans le Maine et l'An-
I . M. L. R. parle de la pièce connue de Gaucelm Faidit : Fortz ckauza est que tôt lo major dan, dont il 7 a une version assez corrompue pour le texte et le langage dans le ms. B (2oo$o,anc. fonds SU Germain 1989) avec vingt autres chansons également provençales. Selon M. Le Roux, ces chansons « doivent être considérées comme le plus ancien monument du dialecte usité dans le Poitou » (Q.. L. D. R., LXIV). Il croit même pouvoir fixer la date de ces 21 chansons parce quHl est question dans une d'elles de l'empereur Emmanuel (qui serait Emmanuel Comnene, 11 43-1 180) : quand cette chanson fut faite, dit'il, ou cet empereur vivait, ou il était mort depuis peu d'années, et son souvenir venait encore à la pensée (p. LXIV de Pintr. aux Q. L. D. R). Ces chansons doivent oonc avoir été écrites, selon lui, dans les vingt dernières années du xii* siècle. Je n^insiste pas sur ce point, bien que ce raisonnement me déroute complètement. Quant au dialecte de la pièce Greu chose est, je ferai observer que M. L. R. Tavait regarde quelques années avant comme celui qui
d'englsterre. 205
jou, et avait beaucoup de rapportavec le provençal'. • (p. 64). M. L. R. nt cite pas les monuments authentiques du dialecte poitevin dont la comparaison lui a permis d'établir le poitevinisme de notre chanson. Il ne relhe pas non plus les formes grammaticales qui Vont poussé à attribuer notre serventois à un dialecte encore si peu connu et si peu étudié que celui du Poitou, Il reste donc à savoir si V autorité de M, L, R,, en fait de dialutes, est assez grande pour nous faire accepter une assertion pareille sans l'appui des preuves qu'il s'est dispensé de nous donner. Je dois avouer que j'ai quelques scrupules au sujet de l'étendue des études dialectales de cet érudit dont je suis d'ailleurs loin de contester le mérite. Sans parler de son attribution des Quatre livres des Rois au
était « en usage au douzième siècle sur la lisière du Maine et de l'Anjou » {Bibl. de V École des Chartes, I, 1839, 361). Cette indication précise de la localité à laquelle aurait appartenu le langage de cette pièce doit étonner tous ceux qui savent combien sont restreintes nos notions sur les caractères distinctifs du langage du Maine^ de l'Anjou £t du Poitou, au xii* siècle, et combien les monuments de ce langage sont rares. Le poitevinisme de la chanson Gréa chose tt des vingt autres chansons du ms. B, l'indication précise de la localité à laquelle appartiendrait le langage de notre serventois sont des assertions tout aussi hasardées de la part de M. Le Roux que celle par laquelle il prétend que Richard « avait composé lui-même plusieurs chansons en langue (Poe y> (Bibl. de l'École des Chartes, I, 361). Il a négligé de donner la moindre preuve de ce qu'il avançait, bien que son autorité, en fait de dialectes, ne suffise guère pour faire accepter ses assertions sans examen, ce que j'espère démontrer plus loin. Quant aux prétendues chansons poitevines, j'y reviendrai tout à l'heure. 1. C'est évidemment sur la foi de M. L. R. que M. Tarbé affirme que Richard « composa cette chanson satirique en dialecte poitevin 1» (Œuvres de Blondel de Neele, p. I2j). Bien ou'il ne nomme pas une seule fois cet érudit dans le courant de son volume, M. Tarbé l'a mis souvent à contribution et a propagé mainte erreur de son prédécesseur, t'ar contre, la remarque qui suit le passage cité dans le volume de M. Tarbé : Elle (la chanson satirique) dut paraître après /« 30 septembre 1 199, est une invention personnelle de ce critique. Notez que Richard mourut le 6 avril 1 199 et fut enseveli, au monastère de Fontevrault, le 23 juin de la même année {Art de vérifier les dates, }* éd. in-fol.^ I. 805).
206 U ROIS RICHARS
dialecte de VIU-^e-Frûncc (Introd. LVIl), et de son opinion sur les formes de u dialecte, qui c se confondaient le plus souvent avec cdles de Tidiome normand » (Introd. LXXVIII), le foit ^U croyait normande une chanson qui montre un grand nombre des marques les plus caractéristiques du dialecte lorrain * (Bibliothèque de TÉcole des ch., I, 3 59) ne laisse pas de m'inspirer des doutes assez forts sur sa compétence.
Il fout dire qu'en général les opinions sur le dialecte en usage dans le Poitou aux XII' et XIII' silcles sont loin d'être claires, Fallot ne connaît pas de dialute poitatin proprement dit: à la p. i6 de ses Recherches il classe le Maine, r Anjou, le Poitou et la Saintonge parmi les provinus de la langue d'oïl qui parlaient le dialecte normand, c celui de tous dont les limites étaient le plus circonscrites et le plus nettement déterminées » (p. 17). Néanmoins je trouve à la p. 20-21 que le langage bourguignon c embrassait rAnjou, au moins en très-grande partie, et le Poitou tout entier jusqu'à TOcéan. Il séparait par cette dernière province le langage normand mitigé et fortement mélangé du midi de la Bretagne, du langage d'oc qui commence vers FAunis et la Saintonge. 3 M. Le Roux a augmenté le nombre des dialectes admis par Fallot (normand, picard, bourguignon) de trois nouveaux dialectes (lorrain, français, poitevin. Introd. aux Q. L. D. R., p. lix et suiv.). On ne peut que l'approuver d'aifoir retranché les dialectes lorrain et français du domaine bour^ guignon dont Fallot avait certainement trop étendu les limites dans ses Recherches, d'ailleurs si remarquables. Aussi sm-je porté à croire que rien qu'a priori on pouvait déjà admettre avec lui un dialecte propre à la Saintonge, à t Anjou et au Poitou, et diffé* rent des dialectes limitrophes de la Normandie et de la Bourgogne,
I. Cest la pièce : Mors est U siècles briemant (Ms. B, ibl. iii r). Quant à son dialeae, on peut en juger par ces dtatioiis : Toawairs (Thoiiars), U vieUUùrSy xanexab, Ànjow, mandiis (mandez), taxait (laissa), bacheleirSj garreir, porteur, laixiez, etc. . ^
d'engleterre. 207
Aprls avoir établi le nombre des dialectes, M, L R. s'occupe de déterminer c les différences affectées à chacun., > Pour les trois dialectes déjà admis par Fallot, il se sert des observations de ului'ci qu'il reproduit en partie* ^ par contre, les notions qi^il donne des trois autres dialectes sont singuliïremeat insuffisantes, an point qu'on se demande comment il a pu établir les trois dia" lectes nouveaux; comment il a pu, par exemple, défalquer le brrain du bourguignon, sans connaître la marque la plus caractéristique du nouveau dialute, je veux parler de l'emploi fréquent de l'x pour s en lorrain? S'imaginak-il que cette particularité était normande, comme on serait tenté de le supposer d' aprls son attribution à la Normandie d'une chanson qui présente de fréquents exemples de cette marque dialectale? Pour le dialecte français (de l'Ilede-France), il n'arrive pas non plus à le caractériser. Il répHe bien souvent qu'il veut voir i quelles formes particulières le distinguent » (/?. Ixxviij)^ mais il s'évertue en vain à les déterminer; nous ne trouvons rien d'approchant de ces tableaux comparatifs qui faisaient le mérite principal du travail de Fallot. Quant au résultat de ses ruherches sur le dialecte de l'Ile-de-France, que j'ai déjà plusieurs fois cité, il ne me satisfait pas non plus; je ne saurais aucunement admettre qu'au Xlt sitcle, époque de la traduction des Q^L.D. R. selon M, L. R., « les formes du dialecte français se confondaient le plus souvent avec celles du dialecte normand i.
Je n'insiste pas ici sur ce point; j'y reviendrai à un autre
I. Il est vraiment étonnant de voir dteràM.L.R. (p. LXI), qui vient de dire (p. LVII) que les Q, L. D. R. sont écrits en dialecte del*Ile-de- Prance, « dans leur ensemble les principales observations que Fallot a faites sur le dialecte de la Normandie parce que, comme on le verra plus bas, ces observations s*appliquent en grande partie au langage usité dans les quatre livres des rois. » On voit en effet dIus bas fp. LXXVIII) que les formes du dialecte français « se confondaient le plus souvent » avec celles de Vidiome normand. Cela revient à incorporer le français dans le normand après Tavoir défalqué du bourguignon;
208 LI ROIS RICHARS
endroity oà cette discussion sera mieux à sa place. Je n'ai à m'occupa ici que du dialecte poitevin, auquel appartiendrait, à en croire M. L. R,, le serventois qui nous occupe, M. L, R. dit (p. Ixiv) : • les formes de ce dialecte sont difficiles à déterminer; on peut dire cependant que le mélange des mots français et des mots provençaux y est à peu près égal^ et que ces mots s'y rencontrent parfois l'un à côté de l'autre sans avoir subi une grande altération. Un exemple fera mieux comprendre ce mélange que toutes mes explications. 9 Je ne sais pas si M, ' L. R. peut prétendre tracer une caractéristique du dialecte poitevin iet il n'y en a pas d'autre) en se bornant à citer une chanson qu'il déclare poitevine {c'est une de celles du ms, B dont j'ai parlé ci-dessus). Mais comment prouve^t-il cette déclaration^ Ou je me trompe fort, ou bien il y a là un cercle des plus vicieux.
Pour moi, les faits se -présentent tout autrement. Voici mon opinion sur les chansons prétendues poitevines du ms. B, le grand cheval de bataille de M. L. R. quand il parle du dialecte poitevin*. Je ne puis ici que la résumer en deux mots, sauf à y revenir avec plus de développements dans un autre endroU, La plus grande partie de ces chansons, peut-être toutes, se retrouvent sous une forme purement provençale dans les chansonniers provençaux; le chansonnier fran» çais B qui nous les présente est, dans toutes ses sections, l'œuvre de scribes lorrains : je regarde donc les 2 1 pièces comme des chansons provençales, transcrites par un scribe lorrain qui ne comprenait po'mt (on le conçoit) la langue d'oc*. Il n'est pas rare de
1 . Il y en a une (Greu chose es) qu'il a publiée jusqu'à trois fois : dans la Bibl. de l'École des Chartes ^ 1839, p. 361, dans ses Chants historiques, l, 7I) et dans les Q- /'. D, R. (Innrod., p. LXIII).
2. Pour se rendre exactement compte de ce qu'une chanson provençale pouvait devenir sous la plume d'un scribe lorrain, on n'a qu'à comparer la leçon d'une pièce provençale assez connue de Jaufre Rudel de Blaya {Quan lo rius de la fontana) que présente le ms. A ffol. 1 1 5 r) et que j'ai imprimée dans mon édition de ce chansonnier (ArchiVf 42, p. 357], avec l'original imprimé dans Raynouard,
d'engleterre. 209
trouver quelques p'ùces provençales égarées parmi les chansons françaises dans les mss. du nord, notamment dans A,C*yK,Let /. Ces pïUes provençales ont presque toujours subi autant d'altérations chez les Français que les chansons françaises qui se rencontrent dans les mss, provençaux, et y comme ces dernières, elles en sont devenues quelquefois inintelligibles pour la plus grande partie. Les altérations du fait d'un scribe lorrain ont dû être assez fortes ; en outre il y a lieu de croire qu'il ne transcrivait pas directement ces piïces sur un cahier ou sur un rouleau de chansons provençales, et que son prédécesseur, homme du Nord lui aussi, avait déjà altéré un certain nombre déformes et de mots. En dernier lieu, il n'y a aucune nécessité d'admettre que les versions provençales auxquelles on peut remonter à travers ces dégradations successives aient été de tout point identiques avec les versions des mêmes chansons qui nous sont conservées dans les chansonniers provençaux connus aujourd'hui.
Je crois qu'on peut parfaitement expliquer ainsi toutes les différences de fond et de forme entre les originaux provençaux de ces pièces et les dégradations du ms. B. Et je me crois en droit de regarder comme telles les prétendues chansons poitevines du ms. B, aussi longtemps qu'on n'aura pas établi, par une étude attentive de monuments authentiques du dialecte poitevin, les caractères distinctifs de ce dialecte, et qu'on n'aura pas prouvé la
Choix, III, 99, et dans Mahn, Werke, I, 62, Gedichte, I, 90. Le vernis lorrain est plus fort encore dans le ms. A que dans la première section du ms. B à laquelle appartiennent les chansons prétendues poitevines. Je ferai encore observer que la rédaction de la pièce de Jaufre Rudel à laquelle on peut remonter à travers le travestissement lorrain du ms. A paraît avoir été sensiblement différente de celle qui se rencontre dans les dix mss. provençaux qui contiennent la chanson (Bibl. Unp. 854 fol. 122 r, 8j6 fol. 214 r, 1Ç92 fol. 77 v, 12473 fol- ïoyv, 12474 foï- ï6j V, 1749 p. 149, 22J4J fol. 63 r, — ms. du Vat. 5232 f. 127 b et Î205 fol. 102 a, — ms. de la Laur. Plut. XLI cod. 43 fol. 126 b).
.210 Ll ROIS RICHARS
présence de ces caracthres dans le langage des chansons en qnestion*.
I . Je crois encore que cette étude qui, sans doute^ ne se fiera plos attendre longtemps, ne confirmera pas le résultat annoncé par M. Le Roux de Lincy, à savoir : « que le mélange des mots français et des mots provençaux est à peu pris égal dans le dialecte poitevin » (p. LXIV). Pour admettre Tezistence d'un tel jargon hybride sur les frontières de la langue d'oc et de la langue d'oï/ dès la fin du XII* siècle, il faudrait se trouver en présence d'une littérature comme la littérature franco-vénitienne du ziv* siècle, dont le langage nous est conservé dans la Prise de Pampelune, VEntrée en Espagne, et, à un degré d'altération ou de modification moins avancé, dans les topies de chansons de gestes françaises (le Berne d*Hanstone, VAliscans, VAspremont, le Roland, le Gui de Nanteuil) et dans les rifacimenti italianisés de poèmes français, tels que Berte, Mainet et Macaire de la bibliothèque de Saint-Marc. M. Mussafia a le mérite tout particulier d'avoir étudié à fond ce curieux phénomène d'une langue mixte qui s'est formée dans le nord de l'Italie vers la fin du xm* siècle et qui a produit une littérature assez riche dans le siècle suivant. Il nous a donné, avec les résultats très-intéressants de ses recherches sur le franco-vénitien, des éditions et des spécimens des monuments les plus importants de cet idiome dans ses Altfranzœsische Gedichte ans venetianischen Handschriften (la Prise de Pampelune, Macaire, d'après lesmss. gall. XXI. et XIII. ZZ. 3. i vol. in-8". Vienne, 1864). Jusqu'ici il n'y a pas trace d'une littérature poitevine analogue à la fin du xii* siècle. Rien ne nous autorise à admettre qu'un fait comme celui-là, isolé par sa nature dans l'histoire des langues, se soit produit à deux époaues aussi éloignées l'une de l'autre, sur deux points différents du domaine des langues romanes. Il a fallu, dans le nord de l'Italie, une littérature assez active et longtemps florissante pour faire arriver, par une lente gradation, le français que les premiers copistes prétendaient certainement écrire, à un mélange pareil de deux langues par parties à peu près égales, comme est le franco-vénitien, c'est-àdire un jargon littéraire qui n'a jamais été parlé. Le fait, que quelques scribes provençaux isolés ont copié, avec un certain nombre de modifications et d'altérations dues pour la plus grande partie à l'inintelligence des textes qu'ils transcrivaient, des chansons françaises ou même des poèmes plus étendus, et vice versa, ne constitue pas encore un dialecte poitevin dans le sens de M. L. R., dans lequel le (f mélange des mots français et des mots provençaux est à peu près égal. » Il est donc permis de croire, jusqu'à nouvel ordre, qu'à l'époque dont il s'agit, il y a eu une ligne de démarcation assez nette entre le langage du nord et celui du midi, comme c'est la règle générale partout où deux langues se trouvent en présence; qu'on a
D'BNGLETERRE. 211
La littérature française du moyen-dge est trhs'paavre en monu' ments écrits dans le dialute poitevin du Poitou et des autres provinces ^ui sont censées avoir parlé le même langage {Maine, Anjou, Aunis, Saintonge). On ne connaît guère, en fait de textes poitevins proprement dits, que /'Alexandre de l'Arsenal {ms. B-L, F. 162, in- 12), qui va être publié prochainement par les soins de M, Paul Meyer, Ce polme, dont une partie (785 vers) est écrite en vers décasyllabiques {fol, 1-16 v)^ l'autrcy beaucoup plus étendue, en alexandrins (fol, 17 r-129 v), paraît non pas composé en poitC' vin mais transcrit seulement par un scribe de ce pays qui a fait subir au langage de son texte de tris-fortes modifications. M. P. Meyer, dont la compétence est connue, fera sans doute ressortir Us particularités et caractères distinctifs du langage de ce poème, qu'il a eu occasion d'étudier de tris- pris. Je me borne donc à faire observer ici que ni les prétendues chansons poitevines du ms. fi, ni le second serventois du roi Richard ne présentent les caractlres saillants du langage de /'Alexandre de l'Arsenal, par exemple la suppression constante de l'ï non-seulement dans la diphthongue k, mais aussi dans ai, souvent même dans ui, et par contre les terminaisons provençales des infinitifs en ar, des participes en az,
parlé un dialecte français d'un côté et un dialecte provençal de l'autre^ et qu'il n'y a pas eu de dialecte mixte, comme M. L. R. voudrait le faire admettre. Le dialecte français, parlé en-deçà de la frontière, est le dialecte poitevin dont il reste à reconnaître et à préciser les caractères distinctifs. Il a dû subir l'influence du midi, comme le dialecte provençal parlé de l'autre côté devait contenir das éléments français, mais pour le Poitou ainsi que pour les autres provinces limitrophes du midi, cette influence provençale ne s'exerçait (comme le permettent déjà d'entrevoir les chartes peu nombreuses de ces pays qui ont été publiées) que très-peu sur le fond de la langue, ce mélange des mots n'existe que dans l'imagination de M. L. R. Pour les formes grammaticales, cette influence était déjà plus sensible et c'était la phonétique qui s'en ressentait le plus. Avec tout cela nous restons encore bien loin de ce dialecte franco-provençal imaginé par M. L. R. et dont il croyait reconnaître les monuments^ et les seuls qu'il pouvait citer, dans les chansons provençales du ms. B.
212 LI ROIS RICHARS
ade, qu'on rencontre à chaque page des chansons pseado-poitennes, sont absolument itranglres au texte de F Arsenal, qui ne présente pas non plus les formes purement françaises qui se sont conservées dans les différentes copies du serrentois de Richard, malgré leur état de dégradation. Les mimes observations s'appliquent à la traduction en saintongeais des Gesta Francorum ((tAimoin), de la Bibl. Imp.*, et à la traduction par Nicolaus de Senlis de la soidisant chronique qv^on a si longtemps attribuée à Turpin, Cette traduction est conserva dans le même ms. ^ji^ de la Bibl. Imp. qui contient celle des Gesta Francorum, et c'est probablement, comme l'admet M. G. Paris *, le traducteur de ce dernier ouvrage
I. Vis. fonds français, $714, non 5712, comme M. Boucherie Ta imprimé oins le Prospectus de la Revue des langues romanes^ où il se propose de publier ce texte, aussi bien que le Pseudo-Turpin du même ms. et du ms. 1 24. Il qualifie ces textes de poitevins; il serait plus tUiCX de les nommer saintongeais. Cette origine est absolument sûre pour le ms. 5714; quant au ms. 124, il paraît n'être qu'une copie du premier, faite par un homme du Nord, et qui a fait disparaître en grande partie les particularités dialectales du texte, notamment les a qui remplacent constamment Ve muet dans $714. Voir, sur cesmss., l'excellent travail de M. Gaston Paris, De Pseudo-Turpino, Paris, Franck, 1865, p. 44-$$, où on trouvera aussi des extraits assez étendus de l'un et de l'autre. — J'ai dit qu'il serait plus exaa de qualifier le langage de ces mss. de dialeae saintongeais, parce que je crois que le langage des Gesta Francorum par ex., et celui de \* Alexandre de l'Arsenal, présentent encore de trop notables différences pour être absolument identifiés. Si l'on approuve M. Le Roux de Lincy d'avoir défalqué le lorrain du bourguignon et d'avoir donné une place à part au premier de ces dialectes, je crois qu'on peut retrancher, avec autant de raison, le saintongeais du poitevin dont les analogies ne sont certainement pas plus grandes que celles du lorrain avec le bourguignon. Je ne sais même pas d'où vient cette identification ; peut-être M. Boucherie en est-il l'éditeur responsable. Du moins, M. L. R. D. L., en parlant du dialecte poitevin, ne comprend que le Maine, l'Anjou et le Poitou {Introd.j p. LXII), et même pour ces trois pays, malgré l'affirmation de M. L. R., la question ae savoir s'ils parlaient le même dialeae, n'est pas encore résolue; d'autant plus que tout ce qu'il dit et sait du dialecte poitevin repose sur la supposition, absolument erronée selon moi, que les 21 chansons provençales du ms. B sont des traductions poitevines. 2. Voir la dissertation latine déjà citée, p. 52.
d'engleterre. 213
qui a interpolé la traduction du Pseudo-Turpin de Nicolaus de Senlis, qu'il transcrivait à la suite. Ce copiste était Saintongeais ; ce qui est prouvé non-seulement 'par son langage^ qui est celui des chartes de ce pays*, mais mieux encore, comme l'a fort judicieusement démontré M. Paris, par la nature des interpolations qu'il a introduites dans la traduction de Nicolaus de Senlis*, On ne pourrait qualifier de poitevine^ au mime degré que /'Alexandre de l'Arsenal, la copie faite par un scribe poitevin des sermons français de Maurice de Sully, évéque de Paris, laquelle fait partie de la bibliothèque de Poitiers {Ms. 1 02^ anc, 1 24, XIII' sikle). Bien que M. Boucherie ait pris ce texte pour base principale de son Étude sur le dialecte poitevin du XIII' siècle qui a obtenu une médaille au concours des Sociétés savantes de 1 867, il parait, d'aprls les conclusions mimes du rapport fait à cette occasion au Comité des travaux historiques, que ce texte, malgré certaines expressions propres au dialecte de Poitou, appartenait en grande partie à la langue française (Revue des Sociétés savantes, 1868, p, 374). fai trouvé à la bibliothèque impériale un ms. de sermons français (Ms. f. fr. 13315) auquel la mime remarque peut s'appliquer; il paraît copié par un copiste saintongeais sur un ms. français trh-bon et tris-ancien; le I non vocalisé qui se trouve trls-souvént dans le langage de ces sermons a dà subsister^ en français aussi lors de leur rédaction, mais les prétérits en gu ou gui qui se trouvent si souvent dans les Gesta francorum et dans les chartes de la Saintonge indiquent d'une manière assez sûre la patrie du scribe.
Ce sont là tous les monuments littéraires écrits dans le dialecte
1. M. Redet a publié, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 3» série, V, 83, deux chartes saintongeaiscs de 1229 et 1230 qu'il a tirées des archives du département de la Vienne. J'en ai vu d'autres, mais d'une date beaucoup plus récente, aux Archives de l'Empire, J. 292, I et 2.