‹ Les plus anciens chansonniers françaisChapitre 13 sur 16 · Ibidem j p · texte numérisé non relu

Ibidem j p

214 LI ROIS RICHAtlS

du Poitou et dans celui de la Saintonge (qui est censé identique au premier) que fai pu àudier au point de vue du langage et comparer aux prétendues chansons poitevines du ms, B et au second serventois du roi Richard. Le résultat de cette comparaison a été négatif, comme je l'ai déjà dit/ En fait d'autres textes du langage poitevin^ j'ai pu étudier aussi un certain nombre de chartes poitevines du XIII' siïcle, conservées aux archives de l'Empire, dans les cartons cotés J. 180-183, J. 190 (i4 rt B) — 192 dans l'inventaire de Dupuy, Ces huit cartons contiennent pris de quatre cents actes relatifs au Poitou, dont une trentaine en langue vulgaire, et dans ce nombre se trouve le plus ancien document en langue vulgaire que possède la vaste collection des archives et qui est daté de mars 1221 (1222). Le caractïre dialectal de ces chartes est le même que celui de /'Alexandre de l'Arsenal; le poitevinisme y est cependant beaucoup plus effacé : on voit que les scribes s'efforçaient de se rapprocher du français, fai observé le mime fait dans un grand nombre de chartes angevines que j'ai examinées aux Archives de l'Empire (7. 1 78 rt 1 79, avec un appendice de chartes relatives à la seigneurie de Craon), tandis que les chartes lorraines de la Bibliothèque Impériale (collection de Lorraine) conservent avec une grande fidélité le langage de la localité à laquelle elles appartiennent et présentent par là le meilleur auxiliaire qu'on puisse désirer pour l'étude du dialecte lorrain au XIII' sikle* ^ui nous est conservé dans un assez grand nombre de monuments littéraires. Quant au langage des chartes angevines, on peut s'en faire une idée assez exacte d'aprh une charte d'un seigneur angevin que je publie plus loin dans une note à l* article sur Thibaut de Blazon. Ce document, bien que daté de Paris, est tris- probablement rédigé par un scribe angevin attaché au service de Robert de Bomez,

I . Cette étude, du reste, a déjà été faite par M. Bonnardot dans une dissertation qui a obtenu, au concours des Sociétés savantes de 18Ô7, le prix proposé pour le meilleur travail sur un dialeae de la France.

d'enoleterre. 2 1 5

signataire de la charte : son langage ne diffère guère des chartes d'Angiers ^ue j'ai vues aux Archives de l'Empire,

Pour lAunis ce vaste dépôt est beaucoup moins riche que pour le Poitou; il ny a, à ma connaissance, que quelques chartes rochelaises de dates peu anciennes dans le carton coté 7. 184 où se trouvent également des chartes de Saint-Hilaire de Poitiers et de Fontevrault, Nous pouvons cependant étudier le trïs'intéressant langage de la Rochelle dans onze chartes appartenant à la première moitié du XIII' siècle qui ont été publiées par M, Marchegay dans la Bibl. de TÉcole des Chartes, 4' série, IV, 142-156. Dans ces chartes rochelaises on sent un goût de terroir beaucoup plus prononcé que dans les chartes poitevines et angevines que j'ai pu examiner; il est vrai que ces dernières émanent pour la plus grande partie de seigneurs, tandis qui nous avons affaire ici à des baux à cens et d'autres actes passés entre des bourgeois de la Rochelle, Le même fait, qui du reste n'a pas besoin d'explication, peut être observé dans les chartes lorraines et messines : ce sont toujours des actes de vente entre des bourgeois de Metz, des concessions de terrain, etc., qui ont conservé le plus fidèlement le caractère particulier du langage messin. Comparé avec les textes poitevins et saintongeais, le langage de ces chartes rochelaises, tout en présentant d'assez grandes différences avu l'un et l'autre, se rapproche plus encore dt /'Alexandre que des Gesta Francorum; il est tout k fait différent aussi bien de la langue des prétendues chansons poitevines du ms, B que de celle du second serventois du roi Richard.

Il résulte assez clairement de ce que j'ai dit jusqu'ici sur le langage de ce serventois que je le regarde comme du français ayant subi de très-fortes dégradations par le fait des scribes provençaux qui l'ont transcrit sans saisir parfaitement le sens de chaque, passage. Cette dégradation provençale, qui est loin d'être sans exemple dans les chansonniers provençaux, constitue pour moi un fait absolument analogue à la dégradation française que les chansons provençales du ms, B ont subie. Il n'est cependant guère facile de faire

2l6 LI ROIS RICHARS

disparaître les provençalismes * et les barbarismes que les scribes provençaux ont introduits dans notre serventois. Il y a des difficultés principalement pour la mesure des vers et pour la correction des rimes. Le provençal admet parfaitement des contractions qui sont impossibles en français comme jeus pour je vos (v. i), sius pour si vos (V. 16), nos pour ne vos (v. 3 1). Dans tous ces cas, deux syllabes sont de trop pour la mesure, il n'en faut qu'une. De même, il y a des formes à la rime qui, tout en n'étant pas provençales, ne sont pas françaises non plus y et qui constituent de vrais barbarismes. Telles sont demandier (v. i'j)et levier (v. 28); il faut dans les deux cas une rime en itr, cependant les deux mots deman- 4ar et levar en prov. donnent demander ou lever (liever) en français; ils ne peuvent pas prendre l'i dit parasite qui va fort bien dans commencier et aidier. Ce sont là des difficultés assez ' sérieuses, sans compter celles du sens qui a été parfois fort obscurci en passant par des mains de copistes ne comprenant point ce qu'ils transcrivaient. Cependant, selon moi, un éditeur ne peut gutre encourir le bldme de montrer trop de hardiesse et une trop grande propension à corriger des textes quand il a affaire à un langage aussi étrangement dégradé, si toutefois il veut arriver à un résultat quelconque et s'il ne veut pas se borner à reproduire à l'infini le texte estropié et altéré d'un scribe ignorant *.

1. Un des philologues qui possèdent le mieux la langue d'oc, M. Paul Meyer, croit que ces provençalismes sont le fait de l'auteur même qui les aurait employés tout exprès parce qu'il s'adressait au dauphin d'Auvergne dont le provençal était la langue maternelle. J'observerai cependant que si un tel mélange des deux langues était admissible dans les coblas partidas, il n'a guère pu s'appliquer partout. Cette langue hybride constituerait un genre de plaisanterie qui serait parfaitement à sa place dans un jeu-parti, mais qui conviendrait bien moins, je pense, à une pièce de la nature de notre serventois. Richard n'a pas la moindre intention de plaisanter, il fait à son allié d'autrefois des reproches très-sérieux et très- amers.

2. J'aime à rappeler ici les paroles d'un des premiers maîtres de la philologie romane :

a Aus Farcht vor Willkùr sollte man sich der Willkûr eines Schrtibers

If

d'engleterre. 217

Je me suis donc décidé à donner d'abord le texte complet du serventois d'après le ms. 1 592 </c la BibL imp,, ensuite mon essai de restitution avec des notes critiques et explicatives, /ajouterai en bas du texte de 1 592 toutes les variantes de tous les autres mss,, afin de mettre chaque lecteur à mime de contrôler mon travail de restitution et de faire mieux s'il y a lieu. En choisissant comme base du texte traditionnel la leçon de 1592, je n'ai voulu lui donner aucune préférence sur les autres copies, je l'ai imprimée uniquement dans le texte parce que c'est la plus complHe parmi celles que j'ai vues moi-même : aussi chaque lecteur peut reconstruire jusqu'aux moindres détails les textes des autres mss. d'aprls les variantes que je donne en note. — Peut-être que la découverte d'un nouveau chansonnier provençal qui nous présentera le serventois du roi Richard sous une forme plus purement française ou, mieux encore, de l'original français, nous permettra bientôt d'établir avec plus de sûreté le texte d'une pilce, aussi remarquable par son intérêt historique que par celui qui s* attache à la personne de son auteur.

La leçon du ms. 1 592 a du reste déjà été imprimée par M. Rochegude (Parnasse occitanien^ p. \}) qui y a fait peu de changements, bien qu'il ait indiqué à côté de ce chansonnier celui d'Urfé et le n'S^^ comme lui ayant servi de sources. Elle est plus complète que celles des mss. 854, 12473^ 22543 et du chansonnier d'Esté qui n'ont pas conservé l'envoi. Le texte de Rochegude a été réimprimé par M. Mahn dans ses Werke der Troubadours (/, 129).

Le ms. ^2^2 de la bibliothèque du Vatican contient aussi notre serventois (fol. 203 a). C'est la même rédaction que celle de

nicht unterwerfen. Und waren auch die ersten Versuche mit einigen Fehlgriffen verhunden^ so sollte man sich dadurch nicht abschrecken lassen; es genùgt, ûber sein Verfahren genaue Rechenschaft zu aeben und so jeden in den Stand zu setzen dasselbe zu beurtheilen und Besseres vorzuschlagen. » (Article de Mussafia, dans la Germania^ de Pfeiffer, 1865, p. 117.

2l8 LI ROIS RICHàRS

1 592, à pea de variantes pris : elle comprend aussi l'envoi. M. Grûzmacher Va publia dans son rapport sur le ms, 5232 (Archiv, 34, 193).

Les mss, 854 et 12743 de la BibL imp. présentent une rédaction identique ^, différente de celle des deux mss, que je viens d'énumirer. Elle se rapproche en beaucoup de points des deux copies suivantes, moins cependant que le texte de Vat, 5232 se rapproche de celui de 1 592 de la BibL imp.

Le grand chansonnier d'Esté contient notre serventois au fol. 135 a. Je dois une copie de cette version à l'obligeance toute particulière de M, Mussafia qui nous a fait espérer une édition complète de u précieux ms. dont il a déjà donné une excellente notice dans les comptes-rendus de V Académie de Vienne (Del Codice Estense di rime provenzali, 1867, Janvier- Avril, p. 339-450).

La leçon du ms. dVrfé (22543), ^^^ ^^ ^* rapprochant en plusieurs points des mss, 854 f( ^H7h ^^ ^^ chansonnier d'Esté, occupe une place à part. Cette place lui est assurée par quelques variantes qui m*ont paru trïs-remarquables parce qu'elles semblait remonter à un texte antérieur et mieux conservé que les leçons de tous les autres mss. L'orthographe d'une de ces variantes et de quelques autres mots de la pièce me semble indiquer que le copiste l'écrivait sous la dicta de quelqu'un {voir la note au vers 29 de mon essai de restitution),

La leçon du ms. 1 592 se trouve encore imprimée d'aprïs Rochegude* dans le premier volume d'Auguis, Poètes françois

1. Ces mss. présentent, comme on sait, à peu de changements orthographiques près, exactement le même texte; ils paraissent être deux copies d'un même original.

2. M. Auguis s'est approprié jusqu'à la reaification que Rochegude adressait dans une note a Horace Walpole aussi bien que la conclusion tirée de l'existence de cette pièce contre Le Grand d'Aussy c^và avait avancé ^ue le roi Richard et le dauphin d'Auvergne ne s'entendaient pas. Je ne sais si ce n'est pas excéder les bornes de ce qui est permis dans une compilatiop que de se donner l'air de rectifier des auteurs qui ont

d'engleterre. 219

depuis le XII* siècle jusqu'à Malherbe. Aussi M, Le Roux de Uncy a-l'il réimprimé dans ses Chants historiques^ A ^S» It texte donné par Rochegude, Cest une reproduction textuelle; il n*y a que trois mots de changés : auv. 39 avant pour avan, auv, 16 si vos pour sius, ce qui fausse le vers, et au v, 10 treive pour treime, correction assez peu heureuse et qui ne se rencontre dans aucun ms. Tout en ne donnant que le texte arrangé par Rochegude, M, Le Roux indique, outre le Parnasse occitanien^ deux mss. comme lui ayant servi de source. Les mss. cités sont les numéros 7608 et j 222 de l'ancien fonds français. Malheureuse' ment, notre serventois ne se trouve ni dans l'un ni dans Vaatre. Le premier contient la Geste des Loherains {c'est le numéro actuel 1 582), le second est un chansonnier français bien connu, c'est le numéro actuel 844 qui est nommé dans Laborde ms. du roi, et que je désigne par la lettre K. Ce chansonnier contient en effet soixante et une chansons de troubadours, mais le serventois du roi Richard n'est pas du nombre, — M. L, R. a ajouté en bas des pages une traduction de la piïce qui montre qu'il ne saisissait pas toujours parfaitement le texte qu'il publiait. Il explique par exemple desresnier par interroger^ sens que ce mot n'a jamais eu, et donne par suite de cette erreur une interprétation fantastique des vers 3 ^ 4 : « Qu'avez-vous fait en cette saison qui sente le bon guerrier? — Au v, ^ le texte de M, L, R, donne : « Et semblés dou poil liart. » E semblez (changé je ne sais trop pourquoi en et par M, L, R, qui a laissé subsister le e partout ailleurs) est une correction de Rochegude qui est à vrai dire une corruption. Les mss. portent Que, Qui, Qi, Cui : à part Que, qui est une négligence du scribe, ces différentes leçons se réduisent à des variantes d'orthographe. Il faudrait lire : i Cui semblez dou poil liart^ » c'est-à-dire « à qui vous ressemblez par votre poil grison. » Toutefois dou poil liart ne

émis une opinion sur le sujet qu'on traite^ en empruntant textuellement les notes d'un autre sans le nommer.

220 LI ROIS RICHARS

peut jamais signifier : « du poil des lièvres. » M, L. R. n'a pas mime pris la peine de feuilleter le glossaire ajouté au Parnasse occitanien par Rochegudey dans un volume à part, il est vrai, mais que M. L. R. aurait pu connaître et oà il aurait pu trouver une explication plus exacte des mots liart (liar) et deresnier (derainar). Au v. 17, M, L.R, explique « s'il vos siet bon » par « s'il vous souvient f] auv. ^ i « Mais nos {c-à-d. no vos) cal avoir regart » — il est inutile d'avoir peur, ou, comme D'uz traduit, il ne vous servira à rien dUtre méfiant, par « Nous aurions dû nous rappeler. » Je n'épuise pas cette mine d'erreurs,

Aprls M, L. R., M. Tarbé, dans ses Œuvres de Blondel de Neele (p. 119), a reproduit le texte de Rochegude, non d'après cet auteur qu'il cite, mais d'aprh M. L R. qu'il ne cite pas, en négligeant toutefois, je ne sais pourquoi, le 4' couplet et l'envoi. L'envoi manque dans quatre mss,, mais le 4* couplet se trouve dans tous. Il réimprime aussi, d'aprïs M. L. R., l'indication des sources, laquelle, comme je l'ai déjà dit, est aussi inexacte quelle peut être : « Nous empruntons cette version aux mss. 7608 et 7222 de la Bibliothèque de la rue Richelieu. » Ce procédé n'a rien d'étonnant de la part d'un critique aussi consciencieux que M, Tarbé. Mais tout en suivant les errements de M. L. R,, il trouve moyen de faire mieux que lui. Aprls avoir mentionné comme sources de sa première version les mss, 7608 «/ 7222 // les indique également, p. 126, à côté de trois chansonniers provençaux, comme sources dans une note de sa seconde version et ajoute encore le ms. 1989 {il faudrait dire du fonds Saint-Germain) comme contenant le serventois en question. Cette indication est encore fausse, mais ce qui m'a surpris davantage, ce sont les variantes qu'il cite comme empruntées à ces mss. Il va sans dire que M. T, n'a jamais vu les mss. Sur dix variantes qu'il prétend en avoir tirées, cinq ne se trouvent dans aucun, notamment le treives qui est dt M. Le Roux et les numéros 8, \o et 15; les autres sont tirées du texte de Rochegude.

Page 1