COUTANCES
de Fintérieur prodait tine impression profonde. La perspective du chevet et des cliajielles absidales est vraiment ravissante. En avaiirant dans la basilique, l'esprit e^i frappé des beautés du plan, de la richesse de la décoralioii, richesse véritable, qui ne consiste pas dans la profusion des moulures, mais dans la grandeur et la noblesse des ornemente; il contemple avec surprise ces vo&tes élevées, ces gerbes de colonnes, ces chapiteaux à feuillages, ces fenêtres à lancettes, ces chapelles des collatéraux, les plus belles qui existent; enfin il s'extasie îi la vue du dôme , soutenu comme par enchautement au-dessus de T entre -croisemeul des neis et du transsept.
Avant d'aborder la description plus détaillée des diverses parties de la cathédrale de Coutances, nous devons faire connaître une question très-importante, élevée au sujet de la date de sa fondation. La solution de ce problème intéresse
au plus haut point les hommes versés dans l'étnde de nos monumeuts religieux. M. de (lerville, et surtout M. l'abbé Delamvirre, vicaire général de (^outanros, prétendent que l'édifice actuel doit être rapporté, dans sou ensemble, au milieu du xi' siècle, quoiqu'il montre dans sa construction tous les caractères attribués aux monuments du xin*. Ce fait, s'il était admis, serait inexplicable par son isolement même; en outre, il ruinerait les principes les mieux posés de la science archéologique. Nous exposerons franchement les raisons apportées par M. l'abbé Delamarre h l'appui du son opinion, consignées dans un Inny mémoire fort intéressant. L'auteur y a développé ses preuves avec toute la séduction du talent. Nous lui opposerons les raisonnements de M. de Canmont, et ceux de tous les antiq[uaire8, même normands, qui ont pu visiter l'édifice. Enfin nous oserons nous-mêmes ajouter quelques arguments pour motiver notre jugement.
Écoutons d'abord M. Delamarre :
« M. de Genrille publia, en 1 824, un mémoire dans lequel il soutient que la cathédrale de Coutances est du milieu du XI* siècle , sauf des restaurations que le temps et les guerres civiles avaient rendues nécessaires. 11 signale spécialement quelques chapelles, et la partie de la façade ouest, comprise entra les deux flèches, comme otTranl des caractères d'une date moins andenne. Le monument serait donc, dans son ensemble, le même qui fut presque entièrement édifié par les soins de l'évéque Geoffroy de Montbray, que le fameux Taiicrède et les autres seigneui-s normands aidèrent puissamment de leui-s trésors.
« L'architecture de notre cathédrale, qui, pour la beauté du travail, ne ie cède peut-être à aucune autre en Fiance, dérange les idées reçues sur la théorie de Varl; il me parait nécessaire de prouver qu*elle fait exception. Je n'oserais hasarder des raisonnements sur cette matière, si les faits n'étdent pas incontestables et concluants.
« Toutes les grandes lenètres des deux côtés de la ul t et la plupart des diapelltîs appartiennent à la restauration de la basilique. Parmi celles-ci , plusieurs ollrent même un travail postérieur. On peut en dire autant de la chapelle de la Vierge et décolles qui sont au midi du chœur. Entre les clochers, il est également facile de reconnaître beaucoup de Irapes de la restauration, de la fin du xiy* siècle et du commencement du XV'.
« Mais ces deux clochers , mais celte admirable lanterne qui est 6111 le chœur, mais la plus grande portion du côté septentrional de ce chœur et presque toute la partie centrale de l'édifice intérieurement , sauf les réparations faites aux colonnes et à leurs chapiteaux, sauf aussi celle de h voûte, me semblent un tiftvail primitif. »
COBTàNCES.
Voici maintenant les couclusions de M. Delamarre expo* sées à la fin de son travail :
« n ne peut y avoir de doute sur la perpétuité de la cathédrale depuis Pépiscopat de Sylvestre jusqu'à nos jours. Outre que lès motifs péreraptoires <|iic j'ai tirés du monument, même considéré à celle époque crilique, revivraient dans toute leur force et se grossiraient en traversant les temps qui nous en séparent, les délibérations capitulaires de plusieurs siècles^ conservées jusqu'à présent, la belle collection des comptes annuels du chapitre , les visites officielles des chapelles par les chanoines, les prises de possession des divers titulaires , les procès séculaires du diapitre contra les évéques concernant les réparations mêmes de la basilique , nous offriraient des moyens irréfragables de prouver jour I*ar jour et l'identité du monument et la nature, souvent même le prix des travaux intérieurs et extérieurs qui y ont été exécutés. J'ai parcouru dans les sources tous ces détails historiques , indiqués avec scmpnle par Thahile correspondant des auteurs de GaUia ckisliana, H. Tabbé Pourret, et aussi dans l'analyse remarquable qu'il a &ite des délibérations capitulaires de trois siècles.
a Je crois avoir dénidutré que, si les éjudises ui^ivalts n'unt paru en foule qu'à la fin du xu* siècle et dans le xin% et que» si celles de a> genre, sans date certaine, qui n'ont pas encore revêtu le style flamboyant, doivent plus vraisemblablement se rapporter à ces époques, la force de l'analogie ne saurait, dans Fespèce, détruire les faits, peutêtre plus nombreux qu'on ne le suppose* de constructions ogivales plus anciennes ; secondement , qu'une première lenteur dans le |ierfectioniiemeuf et dans la jiro])agation du genre peut s'expliquer par la longueur même de seiidilables travaux et par les circonstances propres à ces temps reculés,
m CATHÉDRALES DE FRANCE.
. OÙ les communicatioiis et les rapports étaient difficiles ; troisièmement , qae des exemples viennent appuyer ces hypothèses plausibles.
« Nous avons vu ensuite, même dans les basiliques en
pk'in-ciiilrc, du xi*^ siècle, témoin la nef de Baveux , le fini du travail, la ricliesse des ornements, (juand tel élail le goût des fondateurs, briller à côté de monuments contemporains qui ne nous offrent que la massive simplicité des constructions de Guillaume. Nous avons cru trouver en partie , dans rhumble ferveur des moines de Tépoque , la solution des objections tirées des monastères. La pensée d^élever une église entière dans le genre ogival existait d'ailleurs dans les contrées dont les Normands faisaient alors la eonquéte ftuus la bannière des fameux Tancrède. A la vérité, cette ogive n'était pas ce qu'elle est dans la cathédrale de Coutances; mais Vidée mère était toujours là : l'ogive était dès lors généralisée dans des basiliques auxquelles le ciseau normand a profondément imprimé son cachet. Et si, dans ces contrées lointaines, ce style est demeuré stationnaire , même après (|u'il était devenu si parfait chez nous, les sceaux, dans lesquels l'architecture des différents Acres est toujoui-s venue se refléter, nous niontreiil l'ogive même en lancette , enfantée , ou du moins reproduite dès avant le xi* siècle par le génie fécond des artistes français. Ne dirait -on pas d'ailleurs que , dana ce même xi* siècle, nos architectes normands semblaient vouloir lutter avec la hauteur des tieux , en élevant ces majestueuses églises de bénédictins, dont la date n'est pas contestée?
«t Ne trouvonsrnoiis jias dans ces faits tous les éléments de l'heureuse conception de notre cathédrale, dont l'élégante et régulière simplicité accuse la fraîcheur et la jeunesse du genra? et toutes ces vraisemblances ne prennenV-elles pas la
GOUTANCES.
plus grande foire de ces rapjioits continuels dés nouveaux Normands avec la mère-pmince , du voyage de Geoflroy de Montbray dans ces pays éloignés, et de cette circonstance que les Tancrède ont sans doute tenu à honneur d'être les prindpaui fondateurs de la cathédrale qui abrite leurberoeant L'église de Mortaîn, les cathédrales de Sées, de Bayeux et de Charlies ne sont- elles pas venues forliiiei notre sy stème , et les sceaux des prélats normands ne nous ont- ils poi» révélé combien les aris étaient relativement avancés et combien Togive était belle et répandue au im' siècle dans notre religieuse province? Ne trouverait-on pas dans nos traditions le moyen de concilier Topinion de ceux qui attribuent aux croisades l'introduction de Pogive en France, avec celle des antiquaires qui soutiennent qu'elle est un produit indigène du nord de TEurope?
« Et toutes ces probabilités et ces vraisemblances sur la date de notre cathédrale ne sont -elles pas changées pour nous en certitude, quand nous avons vu celte basilique offrant encore aujourd'hui les traits nombreux conservés dans une charte contemporaine, dont la lecture enchante par le naïf enthousiasme du témoin oculaire? Les caractères qu'il assigne à la basilique du %f siède, et que je me suis attaché à faire ressortir dans mon mémoire , conviennent si bien à celle que nous avons sous les yeux, (pi'il est impossiljle de ne pas reconnaître révidence de l'identité. Nous avons fait jaillir du monument même l'impossibilité de constructions lentes appartenant à plusieurs siècles, et qui auraient renouvelé radicalement tout le premier travail. Nous avons d'ailieurê constaté, en suivant pas à pas les siècles et en scrutant la tradition jusque dans ses plis les plus cachés, qu'aucun évéque n'a depuis effectué la reconstruction générale de la cathédrale de Coutances, mais qu'elle a oonsiamment élé
Jivrée au culle. Si le mol de fabrique sp f^it entendre une fois, au xui" siècle, une foule de faits » I ^ documents précis nous apprenaent qu'il est impossible de supposer une réédificâtion entière , mais qu'on y ajoatait seulemeat quelques chapelles qui confinneni elles-mêmes Texistence antérieure du principal monument. Que n'avons-nous pu dérouler cette masse d'actes qui dessinent si nettemimt les temps de calme o& les cérémonies saintes y suivaient leur cours régulier, et tant de faits qui niettraienl d'ailleurs dans un nniiveau jour cette vérité, qu'aucune crise iia nécessité autre chose que des réparations 1 Le xm* siècle et les siècles suivants, impri« mant successivement leur sceau sur quelques-uns des accèssoiies de notre cathédrale, ont constaté qu'ils n'ont fait que passer devant elle en Tadmirant. Je n'ai rencontré dans mes recherches aucune pièce , aucun acte qui fasse objection contre ce système complet qui présente tous les caractères de la vérité. J'ignore si n.a mnviction sera partagée par mes maîtres et mes juges dans une science que j'ai peu cultivée. Quant à la mienne, elle demeure parfaite sur le fait local que j'ai essayé d'approfondir et auquel j'ai entendu me borner exclusivement, laissant à d'autres le soin d'explorer les manuscrits qui concernent les monuments remarquables qu*ils ont aussi sous les yeux ; c'est le moyen d^tablir de pins en plus l'archéologie sur ses véritables bases. Il ne restera encore à Tincertaine analogie qLit Irup de monuments à classer.»
M. de Caumunt , se laissant guider par l'analogie, qui doit être toujours considérée comme étant d'une grande autorité dans l'appréciation des styles architectoniques, regarde la cathédrale de Cou tances comme un édifice appartenant au xu* et au xiii* siècle. Quoique complètement k ogives» cette église présente encore quelques traces de Taiv chi lecture de Iransitionqui régnait durant la première moitié