V III
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cents abbayes, huit mille cinq cents chapelles, deux mille huit cents prieurés, un million sept cent mille clochers, sans compter les monastères , les palais épiscopaux et les Ilôtels-Dieii. En Espagne, il y a plus de soixante -dix mille grandes églises ; il n’y en eut pas moins de dix mille élevées sous le règne de don Jaime roi d’Aragon h
Nous devons ajouter ici que tous les arts sont tributaires de l’architecture. Lorsque celle-ci est en progrès, ils suivent la même marche, sinon à pas égaux, du moins de près. Cette observation a été faite depuis longtemps. Elle n’a rien <[ui doive étonner, quand on se souvient que jadis les plus fameux architectes furent également peintres ou sculpteurs, (jiielquefois les deux ensemble. Lorsqu’un de ces artistes éminents, dont les vastes connaissances venaient en aide au génie, concevait le plan d’un édilice sacré , il en traçait la décoration en même temps que rordonnance et les proportions générales ; s’il n’exécutait pas les ornements de sa propre main, il en arrêtait le choix, et déterminait l’ensemble et les détails principaux. Ainsi s’expliijue l’harmonie (pii brille dans les monuments religieux du moyen Age : une seule et même pensée règne dans toutes les parties de l’éditice. Tous nos architectes ne furent pas des Michel- Anges ou des llaphaëls ; mais tous savaient manier avec adresse l’é(pierre de l’arcliitecte, le pinceau du peintre ou le ciseau du sculpteur : c’étaient les maîtres des œuvres de pierre vive ; ils s’appelaient modestement tailleurs de pierre
A une époque où le moyen âge était presque entièrement ignoré, on s’était persuadé que l’art était tombé dans un
^ Les Mœurs chrétiennes au moyen âge, Digby, t. Il, p. 2.
- Le mot laihomus. dans les chartes et autres dncumeiits historiques du moyen às^e. signifie nrehiterte et sculpteur, et littéralement tnUleur de pierre.
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complet oubli : de là des déclamations contre l’Église , qui dominait alors. Il semblait qu’il y eût dans l’histoire de l’art une lacune de huit siècles au moins. Depuis la prise de Rome par les barbares juscpi’à Cimabue et Giotto, on se figurait ipie le champ des beaux- arts avait été frappé de stérilité faute de culture. C’était une erreur et une injustice. Il a sulïi de mieux connaître ces temps réputés grossiers pour être convaincu qu’alors , comme aujourd’hui, l’amour des arts avait charmé de nobles cœurs. Les artistes italiens, français, allemands, entre le vi*" et le \ii® siècle, ne se contentaient pas d’orner les manuscrits de fraîches et délicates miniatures ; ils couvraient d’images pieuses ou historiques , soit de peintures à l’encaustique , soit de fresques ou de mosaïques, les murs, les colonnes, les voûtes, les plafonds, le sol des églises, des palais, el même des dortoirs et des réfectoires. (Jin^hpies-unes de ces compositions naïves ont été épargnées par les siècles el sont arrivées jusqu’à nous. On y remarque une science assez avancée du coloris, le respect des traditions de l’iconogra- })hie, et une espèce de timidité qui n’est pas sans intérêt. Si le dessin manque trop souvent de correction, il ne faut {>as oublier les circonstances pénibles au milieu desquelles il a été exécuté.
Tous les ouvrages d’architecture inspirés par le christianisme ont un caractère de majesté qui en décèle l’origine. On y découvre , au premier coup d’œil , F influence de doctrines graves, austères, sublimes. Nos églises n’ont pas la froideur des temples antiques , fermés au peuple ; elles ne sont pas entourées de ces bois touffus qui n’ont jamais abrité sous leur feuillage que des mystères impurs ; des tombes couvertes de gazon se pressent autour de l’enceinte sacrée. Tout annonce la transformation des idées, l’espé-
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rance de l’immortalité. La croix, jadis instrument de supplice, maintenant emblème de salut, domine Fédilice et brille sur les autels.
Un art nouveau est né : c’est l’art chrétien. Comme la littérature, l’architecture, à son berceau, emprunte les éléments antiques. Ainsi la basilique religieuse primitive est bâtie non -seulement sur le plan de la basilique profane, mais encore et souvent avec des matériaux arrachés aux édifices païens. Chacun sait que la basilique de Sainte- Marie -Majeure, à Rome, s’est enrichie des belles colonnes du temple de Junon-Lucine, et (pie Sainte -Marie au delà du Tibre est ornée de superbes colonnes provenant , dit-on, du mausolée d’Adrien. Rien n’est plus commun que de retrouver dans les églises de Rome des fragments ravis aux vieux monuments. De même que la langue parlée par nos docteurs et nos pontifes, l’architecture est animée d’un esprit inconnu jus(pie-là. La forme antique revêt une pensée nouvelle. L’art chrétien , subissant la condition de toutes les choses d’ici-bas, aura ses tâtonnements et ses imperfections. En traversant les siècles troublés par l’invasion des barliares , il se ressentira nécessairement de la décadence générale du goût et de la rudesse des mœurs. Mais le feu sacré ne s’éteindra pas. Il pourra pâlir pendant (|uel({ues instants ; bientôt il se ranimera, et brillera de clartés plus vives.
Lorsque le premier prince chrétien résolut de fonder une autre capitale sur les rives du Rosphore, il transporta à Ryzance les arts et les artistes de Rome. Constantinople eut ses basiliques, ses palais, ses porti(|ues, ses théâtres, ses places publi(|ues , tous ses bâtiments , élevés sur le modèle de ceux (|ui décoraient les bords du Tibre. Sainte -Sophie fut une basilique semblable à celles de Saint-Pierre au Va-
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tican, de Saint -Paul -hors -des -Murs. Sous Justinien, Part lit un pas immense dans la voie du progrès. L’église Sainte- Sophie fut construite sur un plan nouveau , et couverte d’une coupole sur pendentifs. La coupole , appuyée sur quatre piliers, s’élevant hardiment juscpi’à une hauteur extraordinaire, voilà le vrai triomphe des architectes byzantins. Le projet qu’ils ont réussi à exécuter les premiers eût été taxé autrefois de témérité, peut-être de folie. Soutenir dans les airs la voûte du Panthéon sur des arcs largement ouverts et sur des pendentifs adroitement façonnés, (]uel beau problème d’architecture à résoudre ! L’effet de la coupole est admirable. Aussi l’art byzantin eut-il une influence presque exclusive en Orient et considérable en Occident. Qu’il suffise de citer la magnifique église Saint -Marc à Venise, l’église d’Aix-la-Chapelle, la cathédrale de Pise, les dômes des bords du Rhin , l’étonnante église Saint-Front à Périgueux, les cathédrales de Cahors et d’Angouléme, l’abbatiale de Fontevrault, la collégiale de Loches, et tant d’autres petites églises oû l’on est surpris de trouver des coupoles fort ingénieusement bâties , comme à Faye-la- Vineuse, Saint- Épain, Cormery, la Celle -Guenand, pour citer le seul diocèse de Tours. Nous ne parlerons point ici des voûtes étoilées et en demi-coupole des églises construites sous le règne de Henri II d’Angleterre en Touraine et en Anjou, fpioiqu’elles constituent un des faits les plus curieux dans l’histoire de l’architecture en France.
Durant de longs siècles, en Italie et dans toutes nos provinces, l’architecture romane, ou romaine dégénérée, présidait à la construction d’un nombre incalculable d’édihces. Qu’on ne s’imagine pas que cette manière de bâtir fût grossière dans ses procédés et pauvre dans sa décoration. Dès le xP siècle, elle créa des édifices d’un beau caractère.
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Au xii^ siècle, au moment où Fogive vint la transformer, elle dota notre pays de monuments si remarquables, que des archéologues éclairés ont pu se demander si l’architecture à ogives fut un progrès. Nous ne répondrons pas à leur question; mais nous reconnaissons ([ue l’art roman, en France, en Allemagne et en Angleterre, où il a été porté par les Normands, a montré qu’il possédait tous les éléments d’un art véritable : unité, force, harmonie, élégance, v^ariété dans les détails.
Vers la tin du xiU siècle , par suite de changements motivés surtout par la construction des voûtes, les arcs furent tous dessinés en forme d’ogive ; alors les fenêtres s’agrandissent ; les piliers intérieurs prennent une légèreté extraordinaire, qui effraierait si l’on ne voyait l’épaisseur et le nombre des supports extérieurs; les voûtes étendent de tous cotés leurs courbes gracieuses ; les vitraux remplacent les peintures murales; la décoration prend un caractère particulier d’élégance; les statues des portails sont sculptées avec plus de correction <pi’ auparavant : déjà même les figures laissent briller les premières lueurs du sentiment. Avant le milieu du xiii® siècle, rarcliitecture à ogives a créé ses principaux chefs-d’œuvre. De cette époque date la fondation de nos cathédrales les plus vantées. Jamais l’art de bâtir n’avait reçu pareille impulsion. Les monuments semblent sortir de terre par enchantement.
11 y eut un temps, qui n’est pas encore bien loin de nous, où les édifices à ogives étaient regardés avec dédain. On ne voulait voir dans ce genre de bâtisse aucune sorte d’invention : c’était le produit de la corruption du goût, un pauvre résultat des débris de farchitecture antique, un chaos où l’analyse ne pouvait découvrir ni ensemble, ni procédés réguliers, ni calcul, ni prévoyance. Si quelqu’un
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répétait aujourd’hui un pareil jugement, il exciterait plus de pitié que de colère. Sans faire de ce genre d’architecture le dernier degré possible de la perfection, peut -on en méconnaître les solides qualités ? L’ordonnance des églises ogivales surprend parla simplicité des lignes et la grandeur de l’effet. Quand on pénètre dans un de ces édifices , à Chartres par exemple , ou à Bourges , on se sent ému malgré soi à l’aspect de ces nobles lignes qui dirigent votre regard, presque malgré vous, vers le maître-autel, où la foi découvre le Dieu invisible dont la majesté remplit le temple. Ce ne sont pas seulement les hommes initiés aux secrets de l’art qui comprennent cette disposition admirable ; les gens les moins instruits éprouvent la même impression. Or, si le triomphe suprême de l’art consiste à atteindre un but déterminé à l’aide de moyens simples et naturels, peut-on faire difficulté de reconnaître des artistes de premier ordre dans Pierre de Montereau , Robert de Coucy, Eudes de ^lontreuil, Robert de Luzarcbes, Thomas et Renaut Cormont, Hugues Libergier, Etienne de Mortagne, et les autres architectes de nos cathédrales françaises ?
Tandis que l’architecture à ogives produisait des merveilles en France , en Angleterre et en Allemagne , l’architecture italienne, plus ou moins imbue des principes de l’école qui florissait en deçà des monts, s’essayait dans une voie qui devait la mener à cette brillante renaissance qui a bâti et décoré Saint-Pierre de Rome. La renaissance italienne , protégée par les papes , promit tout , osa tout ; elle réalisa la plupart de ses promesses, et fit pardonner son audace par ses succès. Les œuvres des grands maîtres du xvP siècle ont été diversement jugées. Ce n’est pas nous qui calomnierons leur génie et qui condamnerons leurs travaux , bénis par tant de pontifes , vantés par tant de
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générations. Lorsqu’il nous fut donné d’entrer pour la première fois dans la basilique de Saint-Pierre et de pénétrer sous le dôme de ]Micliel-Ange , nous éprouvâmes la plus profonde et la plus sincère admiration Pour apprécier convenablement ce gigantesque édifice, il ne faut pas, suivant nous, s’arrêter d’abord aux détails, et juger le monument d’après quelques bas-reliefs ou quelques statues. N’est -ce pas ce qu’ont fait trop souvent ceux qui parlent de la basilique du Vatican ?
L’aspect général de Saint-Pierre de Rome est imposant et religieux. Le monument des papes appartient à la forme la plus moderne de l’art cbrétien. 11 faut bien le reconnaître en effet, l’art chrétien, depuis son origine jusqu’à nos jours, a eu plusieurs formes différentes. 11 doit revendi- (fuer à juste titre et les basiliques, et les coupoles byzantines , et les graves églises romanes , et les majestueuses églises ogivales, et les riches monuments de la renaissance. Dans tous ces chefs-d’œuvre d’architecture, la pensée chrétienne domine. Si quebjues taches déparent les édifices modernes , si quelques irrégularités ou même quelques bizarreries déplaisent dans les monuments anciens, il faut eu attriluier la faute à la faiblesse humaine. Les œuvres de Dieu seul sont parfaites.
Dans l’histoire de l’art cbrétien un fait surtout frappe l’esprit de l’observateur : c’est la stérilité du protestantisme. Depuis quatre siècles que Luther a donné le signal de la prétendue réforme, l’Allemagne, l’Angleterre et (|uelques autres pays du Nord, sans parler de l’Amérique, n’ont rien produit qui puisse être comparé aux œuvres immortelles du catholicisme. L’Angleterre protestante a bâti Saint- Paul
• Voyez dans le présent volume la notice sur Saint -Pieive de Rome.
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(le Londres ; elle construit encore des édifices à ogives ; mais ces ouvrages ne sont que la copie d’autres ouvrages dus à des mains catholiques , et le propre du génie de l’art n’est pas de copier servilement, mais d’inventer et de créer.
Nous avons essayé d’esquisser l’histoire de Fart chrétien en décrivant les plus belles églises du monde. Il était aisé d’en recueillir les principaux traits, de les mettre en lumière, de les placer, pour ainsi dire, sous les yeux du lecteur comme dans un tableau , à l’aspect des monuments les plus illustres.
Nous osons espérer que la lecture de ce livre ne sera pas sans attrait. L’objet en est intéressant par lui- même. Tout en faisant connaître les merveilles de l’art, nous ne pouvons oublier que nous parlons des temples les plus célèbres de la chrétienté. Nous avons écrit la description de ces beaux édifices avec les mêmes sentiments que nous avons éprouvés en les visitant. Le cœur peut -il rester froid dans ces sanctuaires augustes où sont toujours vivants les plus grands et les plus saints souvenirs de la religion? A Jérusalem , nous nous prosternons devant le tombeau de Jésus- Christ et sur le Calvaire , arrosé de son sang ; à Rome , nous prions sur la Confession du Prince des apôtres et dans les obscurs souterrains des catacombes ; nous admirons la basilique du Sauveur, V église mère et maîtresse de toutes les églises de la ville et du monde; à Sainte -Marie -Majeure, à côté des trophées pompeux enlevés au paganisme , nous contemplons la pauvre crèche dans laquelle ont reposé les membres de Jésus naissant ; à Florence , Pise , Milan , Chartres, Amiens, Reims, nous invoquons la protection de Marie , Mère de Dieu , dans des églises splendides placées sous son invocation ; au delà des mers , dans File puissante