‹ Les plus belles églises du mondeChapitre 32 sur 84 · BOURGES · texte numérisé non relu

BOURGES

Charles YIl , que les ennemis de la France appelaient par dérision le roi de Bourges, le titre de patriarche ne fut qn’nn titre d’honneur, et la juridiction des archevêques de Bourges fut restreinte aux limites de leur métropole.

L’archevêque Rodolphe deTurenne, en 845, fit prolonger l’église Saint-Étienne jusqu’à l’ancien rempart et au-dessus des fossés abandonnés, la nouvelle enceinte de la capitale du royaume d’Aquitaine ayant permis de démolir la muraille gallo-romaine. Les accidents du terrain nécessitèrent l’établissement d’une crypte ou église souterraine. Nous ignorons en quoi consistèrent les travaux exécutés sous les ordres de Rodolphe ; moins d’un demi-siècle après sa mort, Gauslin relevait l’édifice et consacrait des sommes énormes à l’achèvement de l’œuvre. Cet archevêque était fils de Hugues Capet. Son frère, le roi Robert le Pieux, le seconda dans son entreprise, et fit de grandes largesses à l’Eglise de Bourges. Les parties de la crypte où l’on voit des arceaux à plein cintre sont probablement un reste de la construction du xF siècle. Gauslin mourut en 1030. Les historiens du Berri gardent un profond silence sur le monument bâti par ses soins, et qui dut certainement se distinguer par la grandeur des dimensions , la richesse des ornements , la hardiesse de la structure, à une époque où la chrétienté entière « se parait d’une multitude de blanches basiliques, » suivant l’expression de Raoul Glaber, écrivain du xF siècle. Les premiers princes capétiens , en outre, exercèrent une action puissante sur les progrès de l’architecture religieuse : témoin les nombreuses églises

SAIM-ÉTIEiNNE.

monasticiiies dont ils favorisèrent la construction jusque dans les ])rovinces les plus éloignées. Ajoutons que l’érection et la décoration des églises était la dévotion du temps. Nous avons à nous plaindre de la même pénurie de documents sur le bel ouvrage du xii" siècle, dont les fragments admirables ajustés au siècle dans les deux porches latéraux, nous donnent la plus haute idée. Nulle part, en effet, l’art du xii® siècle n’a rien laissé de plus charmant que la décoration des portes latérales de Bourges. On y voit des statues allongées d’un caractère naïf, et surtout des ornements composés et exécutés avec un goût parfait. L'architecte de la cathédrale actuelle a compris le mérite de ce bijou, et nous devons lui savoir gré de l’avoir conservé avec tant de soin. Un examen attentif prouve que les portiques ont été élevés au xiif siècle avec des matériaux d’une construction antérieure: quelques parties accessoires, ajoutées soit pour relier ensemble les fragments mis en réserve, soit pour remplacer ceux qu’une main maladroite avait brisés, présentent des moulures et des détails qui traliissent le secret de l’ouvrier.

En 11 45, l’église de Bourges fut témoin d’une imposante cérémonie. Le roi Louis le Jeune, entouré de tous les grands officiers de la cour, y fut couronné, le jour de Noël, par l’archevêque de Beims, le métroj)o!itain de Bourges étant absent. C’était alors la coutume (|u’aux fêtes solennelles le roi de France reçût la couronne des mains de l’évêque oHiciant. Louis Vil manifesta en cette occasion le dessein qu’il avait formé d’aller à la croisade. Le monarque avait pris cette résolution a la suite

BOLiRGES.

de démêlés laclieiix qui l’a\ aient exaspéré au point (pie, dans reinporterncnt de la col(''re, il avait donné ordre de mettre le feu à l’église de Vitry, où treize cents personnes innocentes, hommes, femmes et enfants, périrent dans les flammes. L’élection de rarclievêque de Hourges, Pierre de la Châtre, occasionna ces troubles, par l’imprudence des conseillers du jeune prince. Celuici , mécontent de voir le nouvel élu prendre possession du siège archiépiscopal sans avoir préalablement requis son approbation, intima l’ordre au chapitre de Bourges de procéder au choix d'un autre prélat. Sans perdre de temps, Pierre de la Châtre courut à Rome, où Innocent II le sacra lui- même. De retour en France, l’archevêque se dirigea vers Bourges, dont les portes lui furent fermées. Ne pouvant réussir à se les faire ouvrir, il eut recours au comte de Champagne, qui n’attendait qu’un prétexte pour prendre les armes contre son souverain. Louis VU se laissa trop dominer par l’ardeur de son caractère, et se rendit coupable, comme nous venons de le dire, d’un des crimes les plus odieux dont l’iiistoire ait gardé le souvenir. Grâce à l’intervention de saint Bernard, le roi se réconcilia avec le pape Célestin, successeur d’innocent II, et résolut de ne point s’immiscer sans raison dans les élections ecclésiastiques.

En 1172, il est question, dans un acte de l’archevêque Etienne, du projet de rebâtir la cathédrale de Bourges. En 1195, l’archevêque Henri de Sully donne une somme de trois cents livres pour servir à la construction. A cette dernière date, probablement, doit être fixée l’ouverture des travaux. On commence par

SAINT-ETIENNE

le sanctuaire, et on bâtit les caveaux au-dessous des doubles nefs qui entourent l’abside. L’architecte déploie ici toutes les ressources de son talent. 11 n’existe nulle part un plus bel ouvrage. On est étonné en voyant les magnifiques appareils et même les ornements qui s’y trouvent. Rien n’est épargné. Les petites chapelles de l'abside reposent en encorbellement sur un pilier accosté de deux colonnes élégantes; on ne saurait imaginer rien de plus original et de mieux réussi. Mais, il faut le dire, des sommes immenses furent dépensées dans cette portion de l’édifice et dans l’église souterraine, qui sortait à peine de terre vers 1220; et lorsque les murs s’élevaient à la hauteur environ des voûtes du second collatéral , les ressources étaient moins abondantes et menaçaient de s’épuiser. Le zèle cependant ne se refroidit pas; on ne changea point les plans adoptés. On soupçonne qu’il y a diminution dans le trésor â l’hésitation que montre rarchitecte en divers endroits; les parties supérieures de cet immense vaisseau sont moins soignées; peut-être même les voûtes sont-elles moins hautes qu’elles ne devraient l’être selon le projet primitif’.

Philippe Rerruyer, neveu de saint Guillaume et archevêque de Bourges, fut inhumé dans le chœur de la cathédrale en 1262. Des actes de 1266 et 1283 nous apprennent que le chapitre, à bout d’expédients, contractait des emprunts onéreux pour activer les travaux.

t Viullet-le- Duc , Dictionnaire raisonné de l'architecture française. tome 11, p. 29G.

BOÜUGKS.

S’il faut eu croire certains annalistes, Philippe le Bel aurait contribué, moyennant d’assez fortes sommes, à l’achèvement des voûtes, vers 13 lo; d’autres disent que le roi se chargea de réparer plusieurs voûtes qui menaçaient ruine même avant d’être finies. Les libéralités du prince sont attestées par des pièces qui sont arrivées jusqu’à nous. Enfin la dédicace du monument eut lieu en 13!24. Guillaume de Brosse accomplit cette belle cérémonie au milieu de l’allégresse générale. Après de si longs et si pénibles sacrifices, chacun était fier et heureux en contemplant ce noble ouvrage, l’honneur du Berri. Située sur une légère éminence, la cathédrale de Bourges domine au loin les plaines qui entourent la ville, et porte sa tête majestueuse jusque dans la région des nuages.

Le plan de l’église Saint-Etienne est celui de la basilique, terminée par une abside semi -circulaire, sans transsept. La longueur totale est de cent treize mètres cinquante centimètres; la largeur, de quarante mètres; la hauteur, sous voûte, de trente-sept mètres. L’intérieur est divisé en cinq nefs, d’inégale largeur et d’inégale hauteur. Cette ordonnance constitue le caractère distinctif de Saint-Étienne. Chaque nef a des combles, des voûtes et des fenêtres qui lui sont propres. Il en résulte un etfet extraordinaire, qui cause une vive impression sur celui qui entre pour la première fois dans cette vaste enceinte. Le regard se perd sous les voûtes à triple étage et au milieu des piliers élancés qui vont en recevoir les arcs -doubleaux et les nervures. Le vaisseau paraît s’étendre au delà de ses limites véritables.

SAINT-ÉTIENiNE.

el, grâce à une illusion d’optique, les dimensions s’agrandissent, pour ainsi dire, sans mesure. Cette disposition, si liahilement calculée, constitue le principal mérite de l'église métropolitaine de Bourges. Le maître qui en a conçu la pensée était assurément un homme de génie ; il a réussi à imprimer à son œuvre un cachet original. L’architecture à ogives n’a rien tenté de plus hardi , et n’a rien exécuté de plus séduisant. Si toutes les fenêtres étaient garnies de vitraux peints, l’elTet serait plus saisissant encore ; une lumière trop abondante rompt l’harmonie des lignes, et surtout détruit la perspective. (Juand on entre par le ])ortail de l’ouest à la chute du jour, lorsque les premières ombres du soir voilent à demi les objets, on jouit d’un spectacle admirable. L’âme est |)rofondément touchée; et si aux délicates sensations de l'artiste s'unissent les sentiments pieux du chrétien , il faut avouer que nulle éniotion sur la terre ne saurait être plus douce et plus forte à la fois. L’esprit comprend cpie l’art sublime de l’architecture a atteint son but, et le cœur sent que Dieu ne peut avoir un plus digne sanctuaire dans le monde.

La façade, llanquée de deux tours, est remarquable par la riche décoration des cinq portails qui donnent accès aux cinq nefs. Quantité de statues, l)as-reliefs , statuettes, niches, dais et pinacles, malgré les injures du temps et le vandalisme des huguenots, garnissent encore les pieds-droits et les voussures. Comment se figurer aujourd’hui la beauté de l’ensemble quand toutes les sculptures étaient peintes et dorées! Au souvenir de tant de magnificence, lorsque nous admirons les églises

BOIHGKS.

d’Ilalie nionlrant toujours vivantes les tradilious du moyen âge dans l’emploi de la couleur, des mosaïques, des dorures, des marbres variés, des fresques, des stucs, des carrelages historiés, quels sont nos regrets en comparant la nudité, la fi’oideur, la pauvreté de nos églises actuelles avec la richesse, l’éclat, les mille ornements qu’elles étalaient jadis à tous les regards ! L’architecture et la statuaire rehaussées de couleurs diverses ont été en vogue dans l’antiquité et le moyen âge; n’est-ce pas une suite de la décadence du goût que l’abandon d’im système si longtemps en honneur? Il faut renoncer à décrire cette multitude de statues presque innombrable, malgré les pertes causées par le fanatisme protestant et révolutionnaire. L’image de Jésus-Christ apparaît au premier rang, accompagnée de celles de la sainte Vierge et des apôtres. Puis viennent en groupes les archanges, les anges, les martyrs, les pontifes, les vierges. Les saints patrons du diocèse occupent une place distinguée. Saint Ursin , l’apôtre du Perri , et saint Guillaume, le réformateur de la discipline, bénissent les fidèles de Bourges, dont ils resteront toujours les protecteurs. L’histoire et la légende ont foui’ni des sujets à cette vaste composition. Rarement un plus large champ s’ouvrit aux beaux-arts, puisque, après tant de désastres, actuellement on ne compte pas moins de seize cent quatre-vingts figures sculptées. Si l’on ajoute à ce nombre celui de deux mille quatre cent cinquante-une figures peintes dans les verrières, on a le chifire énorme de quatre mille cent trente-un personnages dus au ciseau et au pinceau des artistes du moyen âge.

SAlNT-ETIEiXiNb].

Les vitraux peints de Bourges sont plus célèbres que les sculptures des portails. Le magnifique ouvrage des RR. PP. Arthur Martin et Charles Cahier les a mis sous les yeux et entre les mains, si l’on peut parler ainsi, de tous les connaisseurs. Un examen attentif a montré que ces brillants tableaux n’ont pas été composés pour le seul plaisir des yeux, mais qu'une science profonde a présidé au choix et à l’arrangement des scènes qui s’y déploient. Le vitrail de la Nouvelle-Alliance, où l’Ancien Testament prélude à l’Evangile, où les principaux mystères de la rédemption sont prédits ou expliqués à l’aide d’un symbolisme profond, suffirait à le démontrer. Prescfue toutes les verrières de l^ourges ont été exécutées aux frais des corporations de métiers : les signatures l’attestent. On distingue aisément les verrières des maçons, des tisserands, des bouchers, des tanneurs, des pelletiers, des boulangers, des fontainiers, des charpentiers, tonneliers et charrons, etc.

La cathédrale de l^ourges eut à souffrir d’un violent incendie qui, le 19 mai 1559, dévora les charpentes des basses nefs. Le tonnerre l’ébranla fortement en 158T. Mais ces désastres n’étaient rien en comparaison de ceux (pi’eut à déplorer la fatale année 1562. Le 27 mai, le comte de Montgommery, à la tête d’une bande considérable de huguenots, s’empara de la ville. Le lendemain, les protestants, maîtres du cloître Saint-Etienne, tinrent leur prêche sur les degrés du parvis. Excités par des prédicants furibonds, « ils se mirent à abattre les images en bosse avec de gros marteaux. » « Quehpies statues, dit un historien , se vengèrent de ces outrages;

B()URr.i:s.

en tomhant, elles écrasèrent les nintilateurs. » Les vases sacrés, les chasses d’or et d'argent, les ornements de prix, furent pillés, brisés et fondus en lingots. Les relicpies des saints furent brûlées, et les cendres jetées au vent. Non contents de voler le trésor et de s’enrichir des dépouilles des autels et des sanctuaires, les huguenots conçurent le projet de démolir Fédilice de fond en comble. Heureusement ils n’eurent pas le temps d’accomplir cette funeste résolution ; les catholiques réussirent à les chasser, et le monument fut sauvé!

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EH S le milieu du ni*" siècle, selon le récit de saint Grégoire de Tours, saint Denis vint de Rome à Paris annoncer l’Évangile. Liitèce n’était alors qu’une ville assez obscure; rien ne faisait prévoir les destinées brillantes que l’avenir lui réservait.

L’apôtre réussit à opérer de nombreuses conversions, et, pour prix des conquêtes (ju’il avait faites à la foi, il cueillit la palme du martyre, durant la persécution de Décius, ainsi que ses deux compagnons, le prêtre Rustique et le diacre Éleuthère.

Si l’histoire ne nous avait pas transmis les principales circonstances de la prédication et de la mort glorieuse de saint Denis, on les retrouverait dans la tradition el

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NOTRE -DAM E

les monnmenls. Il n’y a pas un siècle, on montrait à Notre-üame-des-Cliainps une crypte oii s’assemblaient les [)remiers fidèles. A Saint-Benoît, une chapelle s’élevait sur l’emplacement d’un oratoire où, d'après une inscription ancienne, saint Denis avait invocpié le nom de la très-sainte Trinité pour la première fois sur les rivages de la Seine. A Saint-Denis-de-la-Cliartre était la prison où le Christ lui-même vint consoler et fortifier ses fidèles ministres. A Saint-Denis-du-Pas, on vénérait l’endroit où févêipie souffrit les premières tortures pour la foi. Au sommet de Montmartre, les fidèles n’avaient |)oint oublié le lieu où le sang des martyrs coula sous le glaive. Enfin, à peu de distance, une anticpie église couvrit leur sépulture, et la grande basilicpie, si célèbre par les tombeaux des rois de France, conservait précieusement leurs reli([ues depuis la translation qui en fut faite sous le règne de Dagobert V\

Avant la fin du iv^' siècle, une église avait été érigée dans la cité de Paris, sur le liord de la Seine, comme nous l’apprend l’historien de saint Marcel. On attribue la construction de cette cathédrale à la munificence de Dagobert P", peut-être n’en fut-il ([ue le restaurateur. Saint Fortunat, évêipie de Poitiers, nous en a donné la description dans un de ses poèmes. 11 en vante l’étendue, la magnificence, les colonnes de marbre, le pavé en mosaùpie, les vitraux, que les premiers feux du jour faisaient briller d’un éclat extraordinaire, les lambris et les murs. Une découverte curieuse, en 1<S47, est venue confirmer et éclaircir le récit de saint Fortunat; on trouva, dans une fouille praticpiée sur la place du

l’A ai S.

Pai'\is, les fondations de celte l)asili(jne, une partie de la inosaujne composée de fragments de marbre de diverses coidcnrs, trois colonnes en mai’hre d’Aquitaine et nn beau chapiteau corintlnen en marbre blanc, sur le([iiel les antitpiaires ont reconnu les caractères de la scidplnre mérovingienne. Le monument de Paris présentait, sans doute, le même aspect que les basilicpies des |)remiers siècles qui sont restées del)out à Rome et dans d’autres villes d’Italie.

Nous ne nous arrêterons pas à chercher davantage ce que dut être la basilique de Childel)ert et de saint Germain. Saint Grégoire de Tours nous apprend que, de son temps, la cathédrale de Paris se composait de deux temples très- voisins l’un de l’autre, le premier dédié à saint Étienne, le second à la sainte Vierge. Près de là s’élevait le baptistère , sous le titre de Saint- Jean , où sainte Geneviève venait prier, et l’oratoire de saint Christophe, que devait plus tard remplacer l’IIôtel- Dieu. En 829, un concile, auquel assistèrent vingt-ciiu] évêques, fut célébré dans la nef de l’église Saint- Étienne; (iuel(|ues années plus tard, Charles le Chauve, dans un diplôme daté de 861, appelle la cathédrale de Paris l’église Sainte-Marie. Ne serait -ce pas au ix*" siècle que les deux édifices auraient été complètement réunis, après une restauration entreprise à la suite du pillage des Normands? Au xiC siècle, l’archidiacre Étienne de Garlande fit exécuter des travaux considérables à Notre- Dame, et Suger offrit un vitrail pour contribuer à la décoration. A l’ond)re de cet édifice, et dans le cloître, était cette école célèbre où enseignèrent tant de maîtres

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