A ROUEN
’abbaye de Saint-Ouen, dédiée primitivement à saint Pierre, était la plus ancienne de la ville de Rouen et de la province de Normandie. L’église magnifique qui excite l’admiration des connaisseurs, montre assez quelle en fut la grandeur et l’importance, dit un vieux chroniqueur du moyen connaît l’oiseau. Cette abbaye, fondée ïf vers 540, sous le règne de Clotaire F*’ et sous
l’épiscopat de Flavius, fleurit principalement sous
la protection du saint prélat dont elle porte le nom et qui l’enriclnt de son patrimoine.
Comme saint Eloi, son illustre ami, saint Ouen fut d’abord un des plus puissants seigneurs de la cour, et devint même grand référendaire ou chancelier du
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royaume. Comme saint Éloi, il conçut im tel détachement du monde, qu’il fit bâtir dans les forêts de la Brie le monastère de Rebais, où il résolut de s’ensevelir; mais le roi et les grands n’y voulurent pas consentir. Dieu avait d’autres vues , qui ne tardèrent pas à se réaliser. Saint Ouen et saint Eloi furent appelés à succéder à deux saints évêques; ils furent ordonnés le même jour et dans la même église, le premier, évêque de Rouen, le second, évêque de Noyon. Cet événement, glorieux pour deux des principaux diocèses de l’ancienne France, eut lieu un dimanche, 14 mai, de l’année 640.
Le vil*" siècle, agité par tant de commotions politiques, témoin de l’héroïque résistance des papes aux prétentions des empereurs d’Orient, fut remarquable chez nous par le nombre des fondations monastiques. La vertueuse reine Rathilde, qui des rangs obscurs et méprisés des esclaves était montée jusqu’au trône, favorisait de tout son pouvoir la création de ces pieux asiles. On vit s’élever, entre autres, les monastères de Fécainp, dans le pays de Caux ; de Lobbes, sur la Sambre; de Mous, qui fut l’origine de la ville de ce nom; de Maubeuge et de Saint-Josse, dans le Ponthieu; ce dernier eut pour fondateur le frère du duc de Bre- (agne. Alors encore, par une vive émulation de perfection chrétienne et par un attrait extraordinaire pour la solitude, une foule d’évêques renonçaient aux honneurs de l’épiscopat, auxquels ils préféraient l’obscure austérité du cloître. Tels furent saint Gombert, archevêque de Sens, qui fonda l’abbaye de Senones, dans les mon-
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tagnesdes Vosges; saint Deodatiis de Nevers, fondateur du monastère qui , de son nom , s’appela Saint-Dié , et devint dans la suite évêché; saint Hidnlplie, évêque de Trêves et fondateur de Moyen-Moiistier ; saint Claude, évêque de Besançon , qui se retira an monastère de Gondat, autour duquel s’éleva la ville de Saint-Claude. Le crédit dont jouissait la vie cénobitique valut d’insignes privilèges, de la part des princes, des évêques, des seigneurs, aux établissements célèbres de Lérins, Agaune, Luxeuil, Saint -Denis, Saint- Germain de Paris, Saint-Martin de Tours, Saint-Médard de Soissons, Corbie.
L’abbaye de Saint-Ouen ne fut pas oubliée, elle obtint aussi sa part des faveurs royales. Elle ne fut pas sans influence, dans la suite, sur les affaires de la capitale du duché de Normandie. On vit sortir de son sein des hommes versés dans les sciences divines et humaines, et des personnages habiles dans l’art difficile de gouverner les hommes. A l’ombre du cloître, et sous le joug d'une discipline sévère, durant de longs siècles se formèrent de fermes caractères et de nobles cœurs.
Après trois siècles de calme et de prospérité, l’abbaye de Saint-Ouen, comme tous les monuments bâtis sur les rives de la Seine et de la Loire, fut détruite par les pirates du Nord. Les hordes normandes réussirent à s’emparer de Rouen le 14 mai 841; le lendemain, la plupart des édifices de la ville ne présentaient plus aux regards attristés que des ruines et des cendres. Pendant le cours de soixante-dix années, les campagnes voisines
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furenl en proie à mille fléaux , terrible cortège de la guerre : pillage, assassinats, famine, incendies, violences et excès de tout genre. La riche province de Neiistrie, accablée de tant de calamités, était presque déserte lorsque Rollon fut créé duc de Normandie. Ce grave événement, qui s’accomplit en 9112, par suite du traité de Saint-Clair- siir-Epte, changea la face du pays. Francon, archevêque de Rouen, fut chargé par le roi de France de porter au terrible Danois des propositions d’alliance. « Vaillant capitaine, dit l’archevêque avec une fierté (pii frappa le barbare, voulez -vous faire la guerre juscpi’à la mort, et vous croyez-vous immortel P Vous êtes un homme, sorti de la terre comme tous les autres hommes, et vous passerez comme une ombre. Cessez donc d’être le fléau des serviteurs de Dieu. Renoncez au culte des vaines idoles, et jouissez des douceurs de la paix; le roi Charles vous y invite, en vous donnant toute cette terre maritime que vous et Ilasting avez ravagée; pour gage de son amitié, il vous offre sa fille Giselle en mariage. »
Le Normand consulta son armée. Les propositions furent acceptées, et, peu de temps après, Rollon reçut le baptême et le nom de Robert. 11 combla de bienfaits les cathédrales de Rouen, de Bayeux et d’Fivreux, dédiées à la sainte Vierge; l’église de Saint-Michel, bâtie sur un rocher au milieu de la mer ; celle de Saint-Pierre, ou de Saint-Ouen, et celle de Jumiéges. Ce fut le cinquième jour après son baptême, et lorsqu’il était encore vêtu des habits blancs, selon l’usage des néophytes, qu’il donna une terre considérable à l’ab-
baye de Saint-Oueii. Le nouveau duc de Normandie répara les maux de la guerre. Les villes sortirent des ruines, les campagnes se repeuplèrent, ragriculture fut mise en honneur, la religion devint florissante, l’abondance ne tarda pas à régner; et telle fut l’autorité du prince, qu’il suffisait de prononcer son nom pour arrêter ceux qui étaient sur le point de commettre quelque violence. Résultat extraordinaire, si l’on pense que ses sujets avaient vécu jusque-là de brigandage : mais le christianisme, en amollissant ces cœurs d’airain, leur inspira des sentiments de justice auxquels ils étaient restés étrangers, et les initia aux principes de la vraie ch ilisation, qui sont le respect de Dieu, l’obéissance aux lois, l’amour de ses semblables et le dévouement à la patrie.
Imitant l’exemple de Rollon, ou mieux du duc Robert, les ducs Richard l" et Richard II continuèrent la restauration de l’abbaye de Saint- Ouen. Telle était en ce temps la réputation de ce monastère, que l'empereur Otbon, faisant le siège de Rouen en 949, demanda à Richard sans Peur un sauf-conduit pour aller faire sa prière à Saint-Ouen.
Quelques années avant que Guillaume conquît l’Angleterre, Nicolas, fils de Richard lll et abbé de Saint- Ouen, entreprit de rebâtir l’église de son abbaye. La première pierre du nouvel édifice fut posée en i046; mais Nicolas fut enlevé par la mort trop tôt pour achever l’œuvre qu’il venait de commencer. L’édifice fut conçu sur un plan grandiose, propre à étonner même ceux qui contemplent aujourd’hui la basilique en style
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Ogival qui lui succéda au xiv** siècle. La haute fortune (les seigneurs normands sous Guillaume le Conquérant permit de se lancer dans les projets les plus aventureux, et aucune difficulté n’effrayait l’esprit entreprenant de cette époque. Les superbes églises de Saint-Étienne et de la Trinité, à Caen, nous aident à comprendre la grandeur des desseins de Tabbé de Saint-Oueu. Ajoutons que le génie de l’architecture, qui brilla d’un si vif éclat en Angleterre sous la direction des prélats normands, auxquels la victoire douna les troues des églises épiscopales ou les sièges moins brillants des abbatiales, ne fut j)as moins remanpiable dans les riches diocèses de Houen, d’Kvreux, de Lisieux, de Ifayeux et de Coutances. 11 nous sera facile d’avoir une idée de la structure hardie de l’édifice du xi^ siècle en voyant l’abside (pu subsiste encore sous le nom de Chambre aux Clercs. Elle est bâtie dans le goût du temps, et tfrderic Vital u’hésite pas à la qualifier d’admirable '. La Chambre aux Clercs ressemble assez à une forteresse, et cet asp(‘ct ne dément pas son origine. « A en juger [)ar les autres églises de Normandie antérieures à l’an lOMO, dit M. .1. Quicherat% l’église abbatiale de Saint- Ouen devait être voûtée seulement jus(pi’au transsept; 1(* r(‘ste du monument était couvert d’un simple lambris. » Cette dis|)osition explique les fréquents incendies dont elle fut victime, notamment en 1 130, 1211 et 12iS.
1 Histoire ecclésiastique . liv. l II , cha]i. xxv.
- JiiUiothèque fie r Ecole (les Chartes. S** série, tom. II I, p. 4C4,
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L’œuvre inaclievée de l’abbé Nicolas fut leriiiinée en et la dédicace fut célébrée avec pompe par
Geoffroy, archevêque de Rouen. Dix ans après cette belle cérémonie, le feu détruisit en quehpies heures le travail de quatre-vingts années. Grâce aux libéralités de l’impératrice Mathilde et de Henri son fils, l’nn des [)rinces les plus remarcpiables de son temps, auquel la fouraine et rAnjoii sont redevables de plusieurs établissements utiles, les moines de Saint -Ouen rel)a tirent leur monastère, et restaurèrent l’église abbatiale. Un nouvel incendie, arrivé en 1218, quarante-quatre ans après la confiscation féodale o[)érée contre Jean sans Terre par le roi Philippe- Auguste, réduisit en cendres tous les bâtiments du monastère.
En 1318, Jean Roussel, surnommé Marc -d’ Argent, posa la première pierre de l’édifice actuel le jour (h‘ la fête de saint U'rbain, 25 mai L II y fit travailler durant vingt- un ans, et eut le l)onheur de voir termine)’ le chœur, les chapelles, les piliers qui supportent la tour et la plus gi*ande partie du ti’anssept. Un document curieux, en date de 1321, donne des renseignements sur l’œuvre du célèbre Mai’C-d' Argent U Nous en ti’aduirons le début, qui offi’e un cai'actèi’e vi’aiment imposant. « L’Eglise militante, notre mère, qui régénère dans la vie ceux qui sont nés dans la mort, repi’é-
1 Chronique des Abbés de Saint -Ouen de Rouen, publiée pour la première fois par Francistjue Michel, Rouen, 1840.
2 Cette pièce, qui existe eu original aux archives de la préfecture de la Seine -Inférieure, a été publiée par M. Qnicherat, Ribliothèque de l’ Ecole des Chartes, 3*^ séiie , tom. III.